Articles et rapports

15 mai 2007 :
Les opportunités à saisir avec Sarkozy

Article paru dans Handelsblatt du 15 mai 2007

L’élection de Nicolas Sarkozy conclut une campagne électorale passionnée, avec une participation massive, où les Français ont montré tout l’intérêt qu’ils portent à la politique. Notre société confirme ses potentiels démocratiques : c’est une bonne nouvelle pour la France et pour l’Europe. Par exemple, la chute de Le Pen et du Front National traduit l’aspiration des milieux ouvriers victimes de la désindustrialisation et souffrant du sentiment de crise de l’identité nationale, à se réengager dans l’espace démocratique en quittant un vote de protestation provocateur et négatif.

Le vote en faveur de N. Sarkozy est largement un vote d’adhésion pour un projet de changement en France, qui a sa cohérence et est conduit avec une grande détermination. Par contraste, les électeurs de Ségolène Royal votaient majoritairement contre Sarkozy avec une faible adhésion à son « pacte présidentiel ». Le projet de la gauche n’était pas construit : Ségolène Royal le savait et le faisait bouger constamment à l’intuition, sous la pression de l’opinion. Les divisions de la gauche sont profondes. Elle n’a pas réussi à compenser ses manques en mobilisant la peur, et en abusant de procédés et rumeurs constants visant à stigmatiser Sarkozy comme dangereux. Elle n’a pas pu non plus le faire apparaître comme « le candidat sortant », en prenant prétexte de sa participation aux précédents gouvernements ; au contraire il a réussi à incarner le changement alors que le pacte de Ségolène Royal comportait plus d’aspects conservateurs que réformistes.

N. Sarkozy a répété maintes fois les réformes qu’il entend conduire, engageant clairement sa responsabilité, et voulant être jugé sur des résultats. Il prend des risques, il va porter un poids très lourd sur ses épaules et il subira l’épreuve des faits. Après trois échecs successifs à l’élection présidentielle, le Parti socialiste ne pourra plus repousser le défi d’une profonde rénovation intellectuelle et de comportement. Il a abusé des postures de vertu, trop compté sur l’idée conventionnelle selon laquelle les Français choisissent l’alternance. Quel projet sera le sien demain, alors que les uns veulent camper sur une position de gauche classique voire fondamentaliste, et les autres veulent – à bon escient – bâtir une social-démocratie de centre gauche ? Quant au centre de François Bayrou, qui perd beaucoup de ses élus ayant choisi de revenir vers la droite avec Sarkozy, comment réussira-t-il à rebondir, à susciter des espérances, et à jouer un rôle dans une recomposition politique ? Le vote en sa faveur au premier tour était contre le « système » des partis et l’appelait à une réforme des institutions.

Mais si la défiance des électeurs envers celles-ci et les élites reste très forte, ils ont aussi exprimé la demande d’un Etat fort. Nicolas Sarkozy veut dans cet esprit redonner une fierté à la France en montrant qu’elle est capable de s’attaquer à des réformes difficiles et par là-même de commencer à sortir du climat de morosité et du sentiment de déclin où elle s’abimait. Il a tenu un discours de rassemblement, pour souligner les efforts de travail et d’initiative nécessaires, et en s’adressant particulièrement aux laissés pour compte et aux exclus.

Marier une nouvelle conception de la solidarité à une nouvelle dynamique de progrès économique : cet enjeu n’est pas simple et la démarche n’est pas exempte de contradictions. Le marché du travail va être réformé, avec plus de flexibilité tant pour les horaires de travail que pour l’emploi. En compensation, une sécurité professionnelle visera à accompagner chacun, qu’il s’agisse des jeunes des banlieues ou des travailleurs subissant des restructurations, en leur offrant une nouvelle formation devant déboucher sur un emploi. Encore faut-il que l’économie française redevienne capable de créer beaucoup d’emplois marchands, en combinant une politique de l’offre au soutien de la demande. Le salaire sera revalorisé et les charges sociales abaissées en fonction du souci de compétitivité, ce qui nécessitera un recours accru à la TVA, y compris sur les importations, pour financer la sécurité sociale. En bref la France s’engage dans une voie de réformes… déjà empruntée en Allemagne. Sarkozy accepte aussi d’accroître le déficit des administrations publiques et sociales à court terme pour financer des compensations (des baisses d’impôts) visant à faire accepter ses réformes par la population. Reste que ces réformes mettront en cause des droits acquis – réforme des régimes spéciaux de retraites dans le secteur public, service minimum tempérant le droit de grève, réduction du nombre des fonctionnaires. La démocratie n’est pas pacifiée et certains se mobilisent déjà pour combattre des réformes… que la majorité vient de choisir. Avec la légitimité acquise, le nouveau gouvernement pourra vaincre les oppositions syndicales, mais à condition de réussir à donner une place réelle au dialogue social et de trouver l’appui de forces réformistes.

Ainsi à court terme la France ne donnera pas la priorité à un strict respect de la discipline du Pacte de stabilité budgétaire, mais elle va satisfaire une demande répétée de ses partenaires européens : engager des réformes de structures qui peuvent être impopulaires.

Une autre nouvelle significative pour les Européens est que le vote donne toute légitimité au nouveau Président pour négocier avec les autres membres de l’Union un Traité institutionnel simplifié, qui ne sera pas ratifié ensuite par un nouveau referendum national. En effet, avec son langage direct et sans ambages, N. Sarkozy a tiré la leçon du non français au projet de Constitution devant des millions de téléspectateurs : « nous avons dit non, donc il n’y aura pas de Constitution ». Cette attitude réaliste et modeste de la France en faveur d’un Traité institutionnel est responsable car elle permet d’en sauver quelques grandes avancées.

Je sais que de nombreuses forces socialistes et vertes européennes protestent et veulent une renégociation de la Constitution. Mais faisons observer qu’en France les socialistes, foncièrement divisés, n’ont produit aucun plan B et qu’il y a autant de « nationalistes » profondément eurosceptiques à gauche qu’à droite.

Quant à nos amis allemands qui avec 2/3 des pays membres ont ratifié le projet de Constitution, je comprends qu’ils soient désappointés et protestent. Mais je rappelle que la Constitution ne peut être ratifiée qu’à l’unanimité. Or, en dehors du cas français, la Grande-Bretagne est viscéralement contre toute idée de Constitution, les Pays-Bas, la Pologne et la République tchèque sont également contre. Vouloir ignorer cela, c’est aller droit à l’échec, donc à la crise politique. Je crois savoir que la présidence allemande de l’Union et le Président de la Commission travaillent à un compromis. La position de N. Sarkozy le permet. Je ne suis pas partisan de la surenchère et je soutiens cette démarche qui peut aboutir à une réelle amélioration des institutions : un Conseil européen stable, un Ministre des Affaires étrangères, le vote à la double majorité, l’extension de la co-décision et du vote à la majorité qualifiée, des pouvoirs de contrôle accrus pour les Parlements nationaux, un droit d’initiative ouvert aux citoyens…

Cela étant, les Ministres des Finances ont lancé un avertissement à Nicolas Sarkozy afin qu’il cesse de saper la légitimité de la Banque Centrale Européenne. Leur préoccupation repose d’abord sur le soupçon qu’il pourrait lier l’acceptation d’un Traité institutionnel à la remise en cause du statut d’indépendance de la B.C.E. Ce serait une faute, et j’espère qu’il va rapidement clarifier les choses. Christine Lagarde, ministrable, s’est exprimée à ce sujet en disant qu’on ne toucherait pas au statut de la B.C.E. Discuter des problèmes liés à la hausse de l’euro est autre chose ; la cote d’alerte sera franchie si son niveau dépasse 1,40 $, et des industries comme l’aéronautique seraient obligées de délocaliser massivement hors d’Europe.

Nos partenaires doivent s’attendre à des positions fermes de la France pour la défense et la promotion de l’industrie et en faveur de la préférence communautaire. Cela peut être négatif ou positif. Négatif si la France conçoit étroitement le « patriotisme économique » comme l’appui par l’Etat des champions nationaux. Positif si la France propose des initiatives ambitieuses en faveur d’une plus grande intégration européenne. L’agenda européen prévoit précisément une révision des politiques du marché intérieur et de la Stratégie de Lisbonne. C’est le moment de parler des vrais problèmes comme le level playing field sur le marché unique, les responsabilités sociales des entreprises en particulier dans le cas de restructurations, ou encore tirer les leçons de l’échec des coordinations des politiques nationales avec de réelles coopérations entre Etats. Si l’on veut vraiment l’achèvement du grand marché, il faut s’accorder sur les régulations, bâtir des infrastructures communes, concevoir des politiques industrielles communes. Ne pas être naïfs dans la compétition mondiale implique de considérer que certains secteurs sont d’intérêt stratégique européen : l’énergie, l’aéronautique et l’espace, le transport continental, voire l’automobile, sans oublier la sphère agro-alimentaire.

Chacun sait que les intérêts économiques français et allemands divergent trop souvent dans ces domaines. La discussion est nécessaire, et la relation d’entente et de confiance entre N. Sarkozy et A. Merkel peut être bonne. Le nouveau Président entend se concerter aussi avec la Grande-Bretagne – qui est sans doute une de ses références s’agissant de l’autonomie d’action politique – comme avec d’autres pays comme la Pologne et l’Espagne. Mario Monti vient d’exprimer une haute opinion du Président français « libéral-colbertiste », ajoutant qu’il est pragmatique et que parfois l’Europe a besoin de pragmatisme. Quant à la coopération transatlantique chère à A. Merkel, elle est nécessaire, et bien sûr tout dépend du contenu qu’on est capable d’y mettre dans l’intérêt de chacun et du monde.

Pour éviter la zizanie, la relance de l’Europe ne peut donc reposer seulement sur un cadre institutionnel amélioré, elle appelle des progrès concrets sur sa stratégie dans la mondialisation. C’est pourquoi je propose avec l’association Confrontations Europe un objectif politique fédérateur : la préparation d’un nouvel Acte Unique dans lequel nous pourrions en quelque sorte relancer la Stratégie de Lisbonne avec de nouveaux outils, pour l’achèvement du marché intérieur et la compétitivité de la zone Europe, et pour des politiques communes dans des domaines stratégiques, sans oublier une dimension européenne de l’Education. Le Commissaire Jacques Barrot et l’ancien Ministre Michel Barnier soutiennent cette proposition, dont je saisirai le nouveau gouvernement. J’en discute avec Mario Monti, et je vais me rendre bientôt à Berlin.

Même si l’Europe et le monde ont été peu présents dans la campagne, je ne pense donc pas qu’on puisse parler de « repli national ». L’appel à une nouvelle fierté nationale ira de pair avec une présence active à l’extérieur.

La revue Esprit s’est interrogée : « Quels sont les ressorts historiques de cette nation sans projet ? ». La forme de la question est pessimiste : en fait c’est sur les bases d’un projet que N. Sarkozy a conquis une nette majorité, même si celui-ci demeure incertain sur de nombreux points, y compris la capacité réelle de rassembler les Français en pratique. Notre société demeure extrêmement fragile et sort de l’élection en grande tension. Certains jouent déjà l’échec, ou préparent la revanche ; beaucoup se demandent si ça va marcher ; à mon sens l’intérêt national et l’esprit de responsabilité impliquent plutôt de saisir les opportunités et de ne pas attendre passivement. Les ressorts de la nation ne pourront agir que si la société civile organisée assume de nouvelles responsabilités. Encore faut-il qu’une profonde réforme de l’Etat soit entreprise, en particulier pour réhabiliter sa relation à l’Europe. A force de faire de l’Union un bouc émissaire, à force de rivalités au Sommet de l’Etat et dans l’administration, la France a perdu sa capacité d’anticipation stratégique, ainsi que beaucoup de son crédit et son influence en Europe. Le nouveau Président connaît-il et saura-t-il traiter ce problème ? Il faudra aussi que le pays essaie de sortir de la guérilla gauche-droite incessante qui a contribué à faire perdre le sens des réalités depuis tant d’années. C’est trop facile de dire « ce n’est pas moi, c’est l’autre qui est coupable » quand ça va mal. Il faut exiger que l’émulation et la tension entre les forces politiques en recomposition soient constructives. Telles sont à mon sens les opportunités à saisir et les conditions à réaliser pour que la France se réinvestisse très activement dans la construction de l’Europe.

Philippe Herzog

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