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28 septembre 2015 :
Globaliser la solidarité

Dénoncer l’ampleur des inégalités dans le monde désigne mal le problème essentiel : l’ampleur croissante des exclusions humaines sous toutes leurs formes. Beaucoup de peuples sont parvenus à s’extraire d’une misère profonde dans le contexte de la mondialisation, mais le chômage, la précarité, la fragilité grandissent.

La croissance forte a été la réponse essentielle du capitalisme à la question sociale mais l’ampleur des déséquilibres économiques et financiers montre qu’elle n’est pas soutenable. Les divisions s’accentuent entre les peuples et la remontée des violences est partout visible.

La mondialisation n’est pas en soi coupable. La multiplication des échanges est en effet une source d’interactions porteuse de progrès humains majeurs, mais elle a une face sombre. Nous devons apprendre à faire prévaloir l’ouverture à autrui et le partage sur la rivalité.
Magellan et les marins ont révélé jadis aux Européens l’existence de populations et d’espaces du monde inconnus à eux jusqu’alors. Mais loin de l’habiter avec amour, l’Europe a projeté l’esprit de domination. Le colonialisme et l’impérialisme sont la face noire de notre héritage. L’Europe a alors sombré et entraîné le monde dans des guerres catastrophiques. Le grand combat pour les droits de l’homme et l’Etat de droit qui a suivi est le début d’une renaissance. Il inspire aussi les efforts entrepris récemment en matière de régulation économique, pour le commerce, l’environnement et la finance. Mais ces efforts sont trop courts et la renaissance est inachevée. Andrea Riccardi souligne que la mondialisation est une révolution anthropologique et culturelle, elle nous oblige à relever un formidable défi de renouveau moral et politique.
Anticipant la montée générale des interdépendances, Teilhard de Chardin a proposé il y a longtemps déjà le besoin d’œuvrer à une unité de conscience de l’humanité tout entière. Face aux antagonismes, on en mesure mieux aujourd’hui la difficulté. Il s’agit de partager des raisons de s’entendre et de traiter les conflits par le droit, mais il faut aussi partager des valeurs ! Teilhard imaginait que la fraternité serait possible dans l’esprit du Christ, c’était une vue quelque peu unilatérale face à la diversité et la profondeur des traditions. De plus, avancer vers une conscience commune nécessite de l’enraciner dans l’organisation de biens communs accessibles à tous : ressources naturelles, mais aussi et tout autant éducation, santé, marché du travail. Partager des biens essentiels nécessite de surmonter les divergences des choix collectifs, et c’est le cœur du problème de la solidarité comme de l’émergence de nouveaux modes de croissance. Une perspective de développement humain, écologique et solidaire doit s’ouvrir alors que les types de croissance actuels sont grippés ou à bout de souffle. Bien entendu ceci implique des mutations institutionnelles. Le besoin d’un « gouvernement mondial » s’exprime, mais on ne saisit pas assez ses soubassements. Paul Ricoeur a souligné qu’un gouvernement qui ne repose pas sur une société civile consciente et active, sur un affectio societatis, est bâtie sur du sable. Construire les solidarités implique de forger des tissus de relations humaines par-delà les frontières. Ceci fait appel à l’autocritique des acteurs actuels de la société civile et à l’émergence de nouveaux acteurs sociétaux. Conscience commune, développement solidaire, démocratie transnationale, je développe brièvement ces trois points.

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Pour quitter l’exclusivité de ses valeurs et de ses biens, l’Occident a besoin d’un profond décentrement. Dans cette perspective, l’épreuve du regard, puis de la reconnaissance d’autrui et plus encore de la responsabilité d’autrui, est cruciale : Emmanuel Levinas est un pionnier de la création éthique dont nous avons besoin. Mais ceci implique de réunir deux créations majeures : l’insertion des exclus et l’organisation de relations mutuellement enrichissantes.
Après l’an Mil l’accès des serfs à l’Eglise et la translation de la vie de l’esprit en langue populaire ont permis l’éclosion d’une spiritualité de masse incarnée dans des foyers de solidarités pour l’accueil, le soin, la formation et au-delà. L’Etat-nation a pris le relai. Il sert de Providence pour la protection sociale. Mais ce système prend l’eau ; le meilleur indice en est, je le répète, la croissance d’exclusions massives. La proclamation de la valeur égalité est alors une grande hypocrisie, et ce d’autant plus que l’élitisme républicain est lui-même une source majeure d’exclusion. Les noyaux de solidarité explosent. La remontée des efforts de solidarités locales est positive si elles sont ouvertes, et si les populations locales multiplient leurs relations au monde extérieur. Mais, faut-il le souligner, la nation et son Etat protègent les siens et repoussent les autres.
Les valeurs qui transcendent se découvrent dans l’échange, or à l’évidence, les échanges humains qui pourraient créer des liens transfrontières se heurtent à des obstacles institutionnels et sociaux considérables. Le bien public (ou commun) fondamental, c’est l’homme ; mais l’homme ne se développe et ne crée que dans la relation. Dans la mondialisation, des biens essentiels devront être partagés et partout accessibles. Je priorise l’éducation et l’accès à l’emploi. En Occident, l’accès massif à l’école est un progrès majeur, mais l’éducation nationale enferme et isole les jeunes dans une conception nationale étroite des valeurs et des récits. Il faut multiplier les échanges de maîtres et de jeunes scolaires dès le jeune âge. Quant à la culture de « l’emploi national » qui a fait des ravages dans l’entre-deux guerres, elle rebondit aujourd’hui alors que la société et l’Etat s’avèrent impuissants à créer des emplois pour endiguer le chômage. Il faut organiser un marché du travail à l’échelle de l’Union européenne, ouvert aux échanges extérieurs. A l’heure de la révolution informationnelle, la mobilité d’esprit et d’activité est un impératif. Les parcours de mobilité pour la formation et l’emploi doivent être facilités et organisés avec des réseaux de solidarités actives.
Le test des migrations est le plus violent et le plus complexe. Les exclus de l’intérieur s’opposent eux-mêmes aux exclus de l’extérieur. L’Europe, Allemagne en tête, cherche à s’organiser pour l’asile et l’accueil, elle doit le faire en solidarité. Mais l’accueil implique ensuite des projets d’insertion… et nous voici face à la nécessité de coopérations entre des marchés du travail élargis.
Soulignons aussi que la majeure partie des populations de la planète ne bénéficie pas de systèmes publics de protection sociale. Par exemple, 95% de la population mondiale n’est pas protégée face aux catastrophes climatiques. Les Etats seront sollicités et devront coopérer, mais les entreprises, le secteur financier privé, les associations aussi et de plus en plus. Une chaîne de montagnes et de réseaux de partenariats public-privé est à concevoir.
En ces domaines nations et Etats montrent leurs limites. Un mur est à franchir pour en prendre conscience.

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La division du travail a changé de nature dans la mondialisation et la révolution informationnelle. La production de marchandises et de services n’est plus cantonnée sur le territoire local et national. Chaque produit est le fruit d’activités réparties dans plusieurs pays et coordonnées, délocalisables et relocalisables. Alors le sol ancestral des solidarités se dérobe sous nos pieds.
Dans les grandes métropoles du monde, l’exclusion est violente et les plus riches rompent avec le lien sociétal. Les réactions sont vives. Les mouvements régionalistes se multiplient aussi, mais ils peuvent être plus significatifs d’une mondialisation égoïste que solidaire. En effet la solidarité inter-régionale diminue au sein des nations alors qu’elle devrait accompagner les tentatives de renouveau de l’activité et l’économie locale, et les coopérations inter-régionales transnationales restent très faibles dans l’Union européenne. Nos sociétés se fragmentent. La dé-mondialisation devient un slogan politique au nom de la protection des populations, mais la rupture des chaines de production et d’échange internationalisées aurait un prix très lourd. Par contre une perspective de progrès impliquera des concertations pour une division internationale du travail harmonisée.
Le progrès de la conscience du défi climatique et plus généralement écologique est une bonne nouvelle. Prendre soin de notre environnement naturel est indissociable du respect de soi-même et d’autrui. Mais on est encore loin des progrès de solidarité que cela implique dans le fonctionnement de l’économie mondiale. De nombreux peuples ont un besoin vital de croissance forte dans un contexte de forte croissance démographique. Ceci appelle des transferts technologiques et financiers massifs de la part des pays développés. Or la croissance de ceux-ci a reposé sur la compétition et l’échange inégal, et non sur la coopération. Le Pape François a raison de souligner que le Nord a une dette écologique vis-à-vis du Sud et de vouloir établir un lien étroit entre le combat pour l’environnement et la protection sociale des plus faibles. La construction de marchés du carbone où les pollutions seront tarifées doit aller de pair avec la mobilisation de l’épargne pour des investissements massifs de décarbonation de l’économie. Il ne s’agit donc pas d’offrir simplement des compensations sociales de solidarité pour les pays pauvres. J’observe d’ailleurs que les Africains ne demandent pas d’aide publique mais surtout une coopération humaine et productive pour leurs propres efforts de développement. L’impératif écologique est pour moi une dimension de l’impératif du développement humain mais pas la seule, et la concevoir isolément ne pourrait qu’échouer.
Le développement solidaire est oblitéré par l’accumulation des dettes, qu’elles soient apparentes ou masquées. Dans l’Union européenne la notion même de solidarité est ravalée au problème des relations entre créanciers et débiteurs. La rémission de dettes doit s’organiser, avec des engagements des bénéficiaires conçus dans l’intérêt mutuel.
La solidarité est beaucoup plus et mieux qu’un simple transfert des riches vers les pauvres. Comme l’écrit le Pape : « aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences. Le grand objectif devrait toujours être de leur permettre d’avoir une vie digne par le travail ».
Ce qui est en jeu c’est la capacité de préparer l’avenir, c’est-à-dire d’investir dans les biens communs dont a et aura besoin l’humanité dans les prochaines décennies, en priorisant les jeunes générations et les populations exclues. En ce sens la notion de « protection » est trop étroite. Il faut prendre les risques du développement humain pour l’avenir. C’est un défi éminemment politique et un grand combat est à amplifier pour la réintégration de l’argent et de la finance en société. Le règne de l’argent-roi nous asphyxie mais ne diabolisons pas pour autant l’argent et la monnaie, qui sont des vecteurs historiques d’ouverture des échanges commerciaux et humains. La transformation du système financier est à l’ordre du jour, il faut s’y impliquer en s’attaquant à la confusion faite entre la valeur économique et sociale et la valeur patrimoniale et financière, ce cancer facteur de déshumanisation et de violence.
Les Etats sont tous rivaux dans la compétition mondiale. Ils commencent seulement à apprendre à coopérer, aux côtés des institutions internationales spécialisées dans les domaines des biens communs essentiels. La Communauté européenne pourrait devenir un trait d’union pour la solidarité mondiale, mais elle est en difficulté et le nœud de la discorde intérieure est précisément la solidarité. D’autre part, dans le monde multipolaire en gestation, les puissances ont le dessus, ce qui ne va pas sans risques de tensions et violences aggravées. Il ne faut pas renoncer à promouvoir l’éthique universaliste sous-jacente à la recherche d’accords multilatéraux.
Derrière tout cela, il y a un grand manque, celui de formes avancées de démocratie plurinationale et mondiale. L’Union européenne est un laboratoire, mais le renouvellement de son modèle est entravé par les barrières culturelles et institutionnelles de la démocratie nationale. De même la notion de gouvernement mondial manque de l’assise du partage des traditions et des biens entre les nations.
Aucun mode transnational de gouvernement ne peut gagner en autorité sans la participation des populations. Et l’acceptation tacite de délégations de pouvoirs à l’échelle supra-nationale n’est plus de mise à l’heure d’Internet. On peut créer des agences publiques pour contourner l’obstacle, mais le transfert des choix aux experts et aux « sages » n’est pas sans limites. On ne doit pas se dérober à l’épreuve des choix collectifs assumés et partagés. D’où la volonté de former société en Europe et dans le monde, en faisant appel à de nouveaux acteurs organisés en réseaux transfrontières. Les engagements pour l’humanitaire et l’écologie sont de premiers exemples. Le dialogue inter-religieux en est un autre, qui pourrait jouer un rôle d’autorité morale dans le champ du dialogue public sur des questions politiques. Dans le champ économique, les multiples formes d’économie collaborative devront gagner en convergence et en solidarité.
Les mouvements réunissant des personnes autour d’une même cause ne suffisent pas, il y a besoin aussi de mouvements réunissant délibérément des personnes de cultures et d’intérêts différents. Progressivement, pour parler comme Hannah Arendt, ils partageront des paroles et des actes. C’est dans cet esprit qu’avec des amis de différentes origines et sensibilités, j’ai fondé l’association Confrontations Europe. Une contribution parmi toutes celles qui ouvrent une perspective d’humanité unie dans le respect et la reconnaissance de ses différences, dotée des fondations essentielles pour une solidarité universelle.

Philippe Herzog,
Communauté Sant’Egidio – Tirana, Albanie
6 septembre 2015

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