Articles et rapports

7 mai 2015 :
Un risque persistant de myopie politique

Libre propos paru dans Confrontations Europe, la Revue n°109.

La reprise est là. On s’en réjouit. Mais elle ne sera pas durable...

L’Europe bénéficie d’une conjoncture favorable avec la baisse spectaculaire des prix du pétrole et celle de l’euro. Les niveaux des taux d’intérêt sont quasi nuls voire négatifs grâce à la politique de la Banque Centrale européenne. Mais attention à l’instabilité croissante des marchés financiers et monétaires mondiaux. Et ne nous masquons pas l’essentiel : cette croissance restera faible et non durable en l’état. Dans une étude très remarquée, Lawrence Summers rappelle que la croissance américaine a été impulsée depuis trente ans par l’investissement privé, au prix de bulles financières suivies de crises, et son rythme s’est ralenti. Aujourd’hui l’écart entre le PIB réalisé et le PIB potentiel reste important, et le PIB potentiel est révisé à la baisse parce que le taux d’emploi de la population en âge de travailler diminue et la productivité stagne. Ces observations valent aussi en moyenne pour l’Europe. La clé de la croissance et de l’emploi, c’est l’investissement humain et productif, or il est ici en profond recul depuis 2008. Pour expliquer le risque d’une « stagnation séculaire », Summers souligne l’excès d’épargne par rapport à l’investissement, dont la demande serait réduite en raison du vieillissement démographique et d’une moindre intensité capitalistique du progrès technique. En fait une large partie de l’épargne est dirigée vers le désendettement privé et vers le financement des déficits publics, non vers le financement des investissements. Et une demande énorme existerait pour des investissements de long terme (ILT) susceptibles de relever durablement le potentiel de croissance, en capital humain, en infrastructures, en recherche et innovation, pour décarboner, digitaliser, répondre aux besoins d’avenir. Mais cette demande reste largement virtuelle : bien peu de projets émergent. Tout ceci indique des défaillances majeures des marchés et des institutions publiques.

Les dirigeants français ont cru que la crise n’était qu’une phase d’un cycle, mais la crise est structurelle, le cycle ne cycle plus. Or la conception des « réformes structurelles » n’est ni élaborée, ni consensuelle.

L’espoir se dirige vers le plan Juncker pour l’investissement. Mais c’est une action de court terme qui fait l’objet de critiques sérieuses appelant des corrections sans retard.

La gouvernance tout d’abord. Le commandement est confié à la BEI, un organisme dont les Etats sont actionnaires à 100% et qui ne fait pas l’objet de supervision. C’est elle qui va décider de la sélection des investissements qui feront l’objet de garanties offertes par le Budget européen. Un « comité de six experts indépendants » vient d’être créé en pleine opacité en son sein.

Si la rentabilité n’est pas au rendez-vous, c’est le Budget qui prend la perte. En somme on veut décharger la BEI de porter les risques qu’elle ne veut pas assumer alors qu’elle en a les moyens, elle tient à garder la meilleure cote AAA…

Deuxième problème, les ressources budgétaires servant de garanties proviennent d’une réallocation interne du budget européen. Pas un euro de plus. Le financement de projets déjà prévus est donc réduit. Il n’y aurait alors pas addition de projets par le plan Juncker, seulement une substitution. Le Parlement européen se bat avec raison pour obtenir des crédits non utilisés. Troisième problème : la coopération avec les banques publiques nationales d’investissement. Ce serait fort utile mais ça n’avance pas. Et pour cause : elles n’ont pas le droit d’utiliser les garanties prévues – la BEI les garde pour elle ! Il faut les traiter de la même façon ! Ce sont les investissements des PME dans les régions qui sont en jeu. Des fonds structurels pourraient être mobilisés, mais les Etats ne veulent pas, ils préfèrent gérer eux-mêmes ces enveloppes…

Une gouvernance bien plus efficace et démocratique aurait été possible si nos propositions de promouvoir le Fonds européen d’investissement avaient été retenues (1). Son actionnariat inclut la BEI, la Commission, les BPI et des investisseurs privés. Ce fonds travaillerait aisément en coopération avec des fonds décentralisés.

Ce n’est pas tout, loin s’en faut. Une condition majeure de réussite du plan Juncker est l’intégration des marchés européens des capitaux, un projet de long terme que la Commission va lancer. Cette Union des marchés des capitaux devra affronter la coalition des résistances souverainistes et il lui faut une doctrine. Il s’agit d’orienter l’épargne vers le financement de l’investissement. Ceci exige de traiter les risques. Car les investisseurs privés et publics font preuve d’une profonde aversion au risque. L’incertitude est considérable dans une Europe divisée et dans un contexte d’intense compétition technologique mondiale. Mutualiser les risques en Europe permettrait de diminuer sensiblement leur coût. En complémentarité avec des banques maintenant encadrées et supervisées, le financement pourrait être accessible sur des marchés financiers régulés et intégrés. L’épargne du public serait orientée plus directement vers eux ou via des investisseurs publics et privés.

Assureurs et fonds de pension ont des passifs de long terme, ils peuvent donc prendre des actifs d’infrastructures et d’entreprises et les garder sur le long terme. Actuellement ils sont gorgés d’obligations d’Etat à très bas taux. Il faut recalibrer les règles prudentielles et il y aura besoin d’incitations pour réallouer une partie du revenu et de l’épargne vers l’ILT (notamment en vue de la retraite).

La politique monétaire pourra être sollicitée. Quant à l’investissement public, il n’est pas seulement limité par les difficultés budgétaires, mais aussi par le fait que les Etats ne savent plus investir ni inciter à investir. Partenariats et mutualisations de ressources publics-privés sont nécessaires. J’observe que l’investissement en capital humain n’est pas dans le plan Juncker. Or l’offre de formation professionnelle et continue est scandaleusement faible dans la plupart des pays européens. Les non-qualifiés et les PME sont les premières victimes, et l’on manquera de qualifications pour les reconversions et les emplois de demain. L’UE a pris une initiative pour l’emploi des jeunes, elle doit faire de même pour la formation, basculer des ressources vers des programmes européens d’apprentissage et exiger des réformes des systèmes nationaux défaillants. Autre préoccupation majeure : les infrastructures. Le marché de leur financement est extrêmement étroit. Très peu de projets d’intérêt européen font l’objet de co-investissements. Depuis de nombreuses années, Franco Bassanini, le Club des investisseurs de long terme et nous-mêmes avons avancé des propositions.

Pour l’innovation et la réindustrialisation, les entreprises ont besoin de plateformes de services et d’engagements financiers durables. Il faut partager le traitement des risques entre les banques et les investisseurs institutionnels afin d’abaisser le coût du capital. A défaut les PME continueront de se faire financer aux Etats-Unis.

Sous-jacentes à tous ces problèmes sont les divergences de compétitivité entre les pays membres. L’Allemagne concentre la puissance industrielle et écrase la concurrence sur le marché intérieur. Les pays dits « périphériques » sont toujours fragiles, malgré des politiques sévères de déflation interne. Handicapée par ses déficits commerciaux et n’ayant pas rétabli un excédent budgétaire primaire (avant charge de la dette), la France connaîtra une reprise plus faible que l’Allemagne ou l’Espagne. Une politique industrielle européenne est nécessaire, au moins dans l’Eurozone ; elle n’a pourtant jamais été envisagée. Il faudra traiter les divergences de compétitivité par un redéploiement des investissements afin de réindustrialiser des zones où les risques sont concentrés. Une économie numérique européenne et une Union pour l’énergie sont annoncées. Immenses défis quand on sait la carence d’une industrie européenne de traitement des données et le retard du marché numérique ; ainsi que la division entre Etats pour la politique énergétique : l’Union est en échec faute de solidarité pour le choix des sources et la construction du marché, celui-ci est en grand dysfonctionnement.

« Notre Union économique et monétaire est plus que jamais hétérogène », estime lucidement J.-C. Juncker ; il prépare une note en direction des chefs d’Etat pour leur demander s’ils peuvent accepter un plus grand partage des risques budgétaires. H. van Rompuy leur avait aussi écrit en 2012, proposant un agenda de réformes qui resta lettre morte faute de volonté politique de doter l’Union - en tout cas l’Eurozone - d’une politique macroéconomique. Encore faut-il que la reprise économique provisoire ne serve pas de prétexte à l’Europe pour ne pas soigner sa myopie.

Le 7 mai 2015.

Philippe Herzog, Président d’honneur de Confrontations Europe

(1) Assises européennes du long terme, Un nouveau départ pour l’investissement, 3 et 4 décembre 2014 à Bruxelles, www.confrontations.org

Voir la Revue n°109

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