Articles et rapports

mars 2015 :
Investir pour l’Europe de demain

Article pour la revue Constructif n°40, mars 2015

L’Europe ne prépare pas son avenir. L’investissement dans la zone euro est à 20% en dessous de 2007, l’investissement public a chuté de moitié en 35 ans ! Le plan Juncker marque le début d’une prise de conscience, il faut le soutenir et le consolider car les risques d’échec sont évidents. Et il faut élever l’ambition, préparer une véritable stratégie européenne.

L’Eurozone a tout misé sur le retour à la stabilité budgétaire et financière depuis 2008, à la différence des Etats-Unis qui dès 2009 ont restructuré les banques mais aussi lancé un programme massif d’investissement. Chez eux la croissance et la création d’emplois ont repris, chez nous la demande stagne et le chômage grimpe. Au lieu que l’excès d’endettement accumulé dans les décennies avant la crise se réduise, la dette privée n’a pas diminué relativement au PIB et la dette publique a pris 26% de plus. L’aversion au risque des investisseurs est profonde, le risque d’une stagnation durable majeur.

Il ne s’agit pas seulement d’une carence de politique macroéconomique, il faut bâtir un nouveau modèle de croissance. Son moteur ne peut être que l’investissement dans les compétences et les industries qui dans dix, vingt, trente ans et plus répondront aux besoins des jeunes générations, permettront d’endiguer la paupérisation des couches moyennes et de préserver des conditions de vie décentes pour les plus âgés en proportion croissante dans des populations vieillissantes.

Ceci exige de profondes « réformes de structures ». Le secteur public ne sait plus innover et il ne pourra changer de culture et d’organisation qu’en complémentarité avec le secteur privé ; quant à celui-ci, rongé par la crise financière il ne peut rebondir que si le secteur public est capable d’offrir un cadre (un « environnement ») porteur de choix sociétaux et industriels innovants, et si les populations font des projets d’avenir et retrouvent une appétence pour le risque.

Ceci nécessite de partager des responsabilités à tous les niveaux, local et régional, national, européen. Il ne faut pas demander à l’Union européenne de faire notre travail à notre place. Ainsi l’Allemagne sous-investit chez elle alors qu’elle a tous les moyens nécessaires ; la France, l’Italie étouffent sous le poids de la dette publique et sociale. Le rôle de l’UE doit être celui d’un catalyseur, porteur de programmes d’investissements transfrontières et de cohésion. Elle doit privilégier les coopérations inter-entreprises et inter-régionales émanant des collectivités, clusters industriels, réseaux, écoles, universités, qui tissent l’Europe sur le terrain (faut-il rappeler que seulement 4% des fonds structurels vont aux coopérations inter-régionales ?).

Avec un petit nombre d’organisations comme le Club des investisseurs de long terme et Confrontations Europe, j’ai contribué à éveiller la conscience de quelques dirigeants à la Commission et ailleurs. L’expérience me conduit à formuler quelques recommandations qui dessinent le chemin d’un New Deal.

1- Dès 2015, il faut faire entrer l’investissement dans le processus du Semestre européen au sein duquel les Etats et l’Union coordonnent leurs politiques budgétaires et économiques. Pour réduire leurs déficits, les Etats sacrifient les investissements publics, ceux dont la rentabilité est faible ou différée mais qui ont le plus d’ « effets externes » en termes de valeur ajoutée économique et sociale. L’UE doit inciter les Etats à les relever au contraire et en contrepartie durcir sa discipline pour réduire le poids des autres dépenses publiques. C’est le principe d’une « règle d’or ». Bien entendu il faut se soucier de la qualité des projets d’investissements éligibles aux soutiens publics. Actuellement 1300 milliards d’€ de projets émanant des Etats pour l’essentiel sont proposés pour obtenir des garanties communautaires. Une « Task force » fait la sélection pour financer les 315 milliards promis. C’est une boite noire technocratique. Dès 2015 les choix communautaires devront être exposés dans le cadre du Semestre et l’UE devra les soumettre à évaluation.

2- Nous proposons de créer un Forum des porteurs de projets - industriels et collectivités -, et des financiers offreurs de prêts et de capitaux, pour un dialogue approfondi et régulier avec la Commission ; il sera aussi décentralisé dans les pays membres. En effet l’investissement d’intérêt public, donc soutenu par des garanties voire des fonds publics, repose de plus en plus sur l’initiative et sur le financement privés. Sans dialogue et partenariat, pas de « levier ». Actuellement les investissements en infrastructures sont en panne ; la masse des PME ne peuvent innover, se développer et aller aux marchés ; les grandes entreprises se détournent de l’espace européen. L’esprit de dialogue et de coopération n’est pas superflu quand on fait appel à la confiance et à l’entreprise !

3- La valorisation et la sélection des projets d’intérêt européen avéré doit reposer sur une programmation européenne dans tous les domaines stratégiques et sur un socle de marché véritablement incitateur. L’UE a tenté d’élaborer une stratégie dans le secteur énergétique, pour faire face à l’impératif climatique. Elle est largement en échec : la bulle des investissements en renouvelables a éclaté en 2011 et depuis l’investissement s’est réduit. Face à la révolution numérique, l’UE n’a pas de stratégie ; établir le haut débit partout pour les consommateurs ne produira pas une capacité de développement. Il faut créer des infrastructures pour que les entreprises et les collectivités publiques puissent s’approprier les outils et gérer les données de façon à bâtir une économie collaborative européenne. L’innovation pour la promotion des technologies clés génériques est très en retard. Les idées et projets ne passent pas à la production et aux marchés. L’UE doit franchir et éliminer cette « vallée de la mort ». Les domaines de l’insertion, de la dépendance, de la solidarité active, exigent des investissements en infrastructures de services ; de nombreux pays comme le Canada, la Nouvelle Zélande, le Royaume-Uni s’y attellent. Mais le grand marché intérieur n’est pas seulement fragmenté, il n’est pas propice à l’investissement. Les signaux-prix ne fonctionnent pas. Etablir un prix du carbone incitatif pour la décarbonation de l’économie, un cadre européen pour les infrastructures en PPP, harmoniser la fiscalité pour les sociétés et l’épargne, distinguer la valeur économique et sociale de l’investissement de la valeur financière court-termiste des marchés sont autant d’impératifs.

4- L’argent est abondant mais l’aversion au risque est générale. Il faut orienter les investisseurs vers l’apport en fonds propres dans l’économie réelle et abaisser le coût du risque. La mutualisation des ressources au niveau communautaire pour offrir des soutiens soulève de grosses difficultés car les Etats ne sont pas coopératifs. Un rendez-vous de réexamen de la programmation budgétaire UE 2020 est prévu en 2015, il faut le placer sous le signe du combat pour l’investissement. Mutualiser et coopérer sont déterminants pour l’effet multiplicateur et le levier. Il faut bien sûr s’interroger aussi sur la capacité et la volonté de l’industrie financière européenne à porter les risques et à en abaisser le coût en le partageant. Les banques doivent continuer à initier les crédits mais le relais devra être pris par les assureurs, fonds de pension, et autres investisseurs institutionnels qui gèrent l’épargne du public ; des fonds européens de prêt et d’equity devront être multipliés. Toute l’industrie financière se plaint du cadre réglementaire prudentiel, et en effet il n’est pas favorable à l’investissement de long terme. L’UE devra recalibrer les règles prudentielles et reprendre la main sur les normes comptables. Les Etats devront réorienter l’épargne-retraite vers des engagements durables dans l’économie : immense enjeu de réforme ! L’Union bancaire et l’Union du marché des capitaux ne seront des succès que si partout en Europe on peut disposer d’accès à un capital à risque à coût modéré pour le long terme. Pour cela, il faudra harmoniser les cadres juridiques et fiscaux, les standards financiers dans toute l’Europe. D’ores et déjà la création de nouvelles classes d’actifs sur des marchés organisés apparait prioritaire pour le financement des infrastructures en PPP et la titrisation des crédits pour les PME. Classer les projets selon leur qualité, créer des pools de projets, développer un système d’information commun dans toute l’Europe : tout ceci est envisagé.

5- Il faut améliorer substantiellement la gouvernance institutionnelle de l’Union en matière de sélection et de financement des projets. Le manque de coopération affaiblit toute cette gouvernance. Le vivier des porteurs de projets n’est pas directement sollicité pour répondre à l’intérêt européen. Pour l’essentiel, la Commission ne travaille qu’avec les Etats et la BEI (dont l’actionnariat est entièrement composé des 28 Etats). Le « bottom-up » et la coopération transfrontières ne fonctionnent pas. C’est pourquoi introduire les Régions dans le Semestre européen et créer un Forum des acteurs économiques et financiers est si important. La Commission a créé un Fonds spécial (l’EFSI) pour gérer les garanties communautaires. Laz BEI va encadrer cette gestion. Elle limite ainsi son engagement direct et l’EFSI sera appelé à supporter des risques que la BEI ne veut pas porter elle-même. Si les garanties offertes aux projets élus s’avèrent insuffisantes pour mobiliser les investisseurs privés, les Etats seront appelés à la rescousse. Mais les Etats ont horreur de la mutualisation et le budget européen est une peau de chagrin. Il faut combattre pour le doter de ressources propres. D’autre part, les banques publiques nationales ou « promotionnelles » qui sont des pourvoyeurs d’épargne pour l’investissement ne sont pas sollicitées par l’UE. Le Club des investisseurs de long terme qu’elles ont créé souhaite pourtant coopérer ! C’est pourquoi nous proposons de recapitaliser le Fonds européen d’investissement (FEI) qui est membre du groupe BEI mais sous-développé, en faisant largement appel à ces banques publiques et aux investisseurs privés. Ils ont vocation à être majoritaires dans son actionnariat. Le FEI a vocation à devenir un Fonds de fonds, clé de voûte pour la multiplication de fonds régionaux, nationaux et européens ouverts à l’extérieur.

6- L’investissement est un engagement collectif qui ne peut s’obtenir sans organiser l’implication des citoyens et des acteurs économiques. Commission et Parlement, collectivités locales et nationales, médias et systèmes éducatifs, sociétés civiles, ont un devoir moral et politique d’information et de dialogue public pour l’Europe de l’avenir. C’est ainsi que nous pourrons allonger les horizons de temps pour les projets et recréer la confiance. Exploitant les enquêtes disponibles, Maurizio Cotta a montré à nos Assises de Bruxelles que la crise n’a pas encore affaibli un sentiment majoritaire en Europe pour lequel appartenir à l’Union est une bonne chose. Mais le pessimisme se structure. Si 83% des Allemands sont satisfaits de leur situation, ils sont 4% en Espagne, 5% en Italie, 8% en France. L’esprit de solidarité est trop faible alors qu’un leadership pro-européen est indispensable quand plusieurs partis nationaux s’organisent pour un leadership anti-européen. Derrière une démocratie représentative en perte de légitimité, un désir profond de participation offre un potentiel de renouveau. Pour y faire appel, l’investissement pour l’avenir est un test à ne pas manquer !

A lire :
- Contribution pour une stratégie européenne d’investissement, Philippe Herzog, L’Option de Confrontations Europe n°36, nov. 2014.
- Un nouveau départ pour l’investissement, Confrontations Europe la Revue n°107, oct.-déc. 2014.
- Une stratégie européenne fondée sur la coopération, Hors-série, Confrontations Europe la Revue, mai 2012.
- Europe, réveille-toi ! , Philippe Herzog, collection L’Europe après l’Europe, Editions Le Manuscrit, 2013.

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