Articles et rapports

21 novembre 2014 :
Une comète et son cratère

Commentaire du livre d’Andreï Gratchev, "Le passé de la Russie est imprévisible – Journal de bord d’un enfant du dégel"

Conseiller et dernier porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev lorsque celui-ci était président de l’URSS, notre ami Andreï Gratchev vit en France depuis les années 1990. Il vient de publier un livre remarquablement écrit et éclairant[1] sur cette histoire de la Russie qui a été aussi la nôtre, et qui par d’autres voies se prolonge aujourd’hui. J’en conseille vivement la lecture.

Mieux vaut comprendre les Russes avant de donner des leçons de démocratie : celle-ci ne survient pas comme un fruit mûr après une réalité millénaire de féodalisme et de dictature sous le knout. C’est un âpre combat qui appelle un soutien lucide et constant aux côtés de ceux qui ont le courage de le mener. L’écart immense entre l’idéal communiste – dans le prolongement de la grande tradition messianique russe – et la réalité soviétique a malheureusement engendré une formidable énergie destructrice. Le « stalinisme » (pour faire court) a toujours dû fonctionner sous le masque d’une image virtuelle qui s’est brisée. Un premier dégel, dans les années 1960 sous Kroutchev, a laissé penser qu’une évolution positive du communisme était possible. Après une nouvelle régression, le deuxième dégel, avec Gorbatchev, fut fatal et marque la fin d’une illusion. J’ai vécu ces périodes, ce qui me rend d’autant plus attentif aux efforts pour construire la démocratie dans un pays où l’on ne la trouve pas toute « naturelle » dans son berceau. Au contraire la chute de l’URSS coïncidant avec la rupture d’un Empire multinational, a induit une crise d’identité à l’égale d’un gouffre à combler.

Andreï Gratchev livre un portrait de Mikhaïl Gorbatchev en ami lucide et l’associe à Raïssa son épouse, cet athée croyant a eu l’audace d’entreprendre un changement inattendu avec des principes extraordinaires mais sans objectif, ni méthode, ni temps long disponibles.

La « glasnost » a voulu rendre publiques les réalités et les responsabilités des choix à effectuer ; ce fut une tentative incroyable d’ouverture non violente d’un système impérial étatique fermé hermétiquement. Ce cocktail était explosif. J’ai rencontré Mikhaïl Gorbatchev dès 1982, voyant un homme inspiré par des valeurs universelles dont il disait sans ambages qu’elles étaient au-dessus du communisme – tout en voulant donner à celui-ci un nouveau visage et de nouveaux fondements. Il n’a été guère plus de six ans au pouvoir et le monde lui doit beaucoup, même si le nouvel ordre mondial auquel il aspirait n’est pas en vie.

En Russie il fut une comète « laissant derrière elle un profond cratère qui s’est rempli peu à peu d’eau sale » ; ce pays était en effet « spirituellement ravagé par son aventure avec le communisme », écrit Gratchev. La Russie d’Eltsine a sombré dans un « capitalisme nomenklaturiste ». Avec Poutine, c’est « un stalinisme [qui se veut] à visage humain » et où le pouvoir veut porter un nouveau projet d’identité nationale axée sur un renouveau de puissance sans quoi il n’a pas d’assise. Aussi la crise en Ukraine est un choc très dur pour Poutine en même temps qu’un défi personnel, montre Gratchev. « Dernier coup de grâce pour l’URSS », il ne sera pas compensé par le renouvellement du projet et du rêve mythiques d’Eurasie. Celui-ci serait déjà en échec (mais ne sous-estimons pas le rapprochement économique en cours entre la Russie et la Chine), tandis que l’Ukraine se dirige rapidement vers l’Europe (ce qui semble optimiste car l’Europe n’est pas prête à l’accueillir). L’auteur ne développe pas ici son analyse ; de même qu’il n’évoque pas la possibilité d’un troisième dégel en Russie, ni corrélativement celle d’un nouveau rapport de partenariat entre l’Europe occidentale et la nation russe.

Ses vues sont noires aussi pour l’avenir de l’Occident (bien que plus prudentes sur le futur de l’Union européenne). Sous Mikhaïl Gorbatchev nous avons manqué ensemble la possibilité de concevoir et bâtir une « Maison commune » avec la Russie. Le capitalisme de marché a triomphé, et le modèle démocratique occidental risque d’exploser à cause des conflits qu’il génère en interne dans sa relation au monde. Andreï Gratchev pense que le capitalisme n’a pas besoin de la démocratie et il se demande quel monstre nous produirons après les guerres du XXème siècle. La Tour Est a explosé, la Tour Ouest vacille. Le positionnement de l’Europe néanmoins n’est pas joué et il ne souhaite pas que nous nous rapprochions de tel ou tel pôle, pour lui le monde n’a pas besoin de nouveaux piliers.

Ce livre n’offre donc pas encore une prospective. La mutation actuelle de l’histoire globale n’est pas sans ambivalences, et à mon avis la volonté et les idées de création et de progrès sont en renouvellement. Le livre s’achève sur le souhait d’un nouveau projet qui s’appellerait encore et toujours démocratie, reposant sur l’éducation et non plus sur la coercition. Il fait appel à une spiritualité nouvelle, source de coresponsabilité et il se réfère à Teilhard de Chardin. Notre perspective d’engagement est un au-delà du type de démocratie incarnée dans l’Etat-nation et du type de développement impulsé dans le capitalisme mondialisé actuel. Si le passé de la Russie est imprévisible, ce pays ne porte-t-il pas d’autre aspiration que la « nostalgie d’un Staline du futur » ? Ici la peur aggravée de la chute de l’Occident n’est-elle pas contredite par de nouveaux ressorts humanistes de responsabilité et de soldarité ? Lire et étudier le livre d’Andreï Gratchev ne peut que nourrir la volonté d’un troisième dégel en Russie associée à celle d’une Maison commune des Européens, car le sort du monde et le nôtre en dépendent.

Philippe Herzog,

Le 18 novembre 2014

[1] Le passé de la Russie est imprévisible – Journal de bord d’un enfant du dégel, Alma Editeur, 2014.

Auteur Andreï Gratchev Editeur Alma Editeur Date de parution 09/10/2014 ISBN 2362791270 EAN 978-2362791277

CONFRONTATIONS EUROPE - 227 bd Saint-Germain 75007 Paris - 33.(0)1.43.17.32.83 (Paris) - 00.32.(0)2.213.62.70 (Bruxelles)