REVUE DE PRESSE

mai 2014 :
3 questions à Philippe Herzog

Interview paru dans la revue Fil d’Iena n°28, mai 2014]

Comment analysez-vous la désaffection des citoyens envers l’Union européenne ?

Les causes sont multiples et elles renvoient toutes à une crise de la démocratie. L’Union s’est construite pour les citoyens mais sans leur participation. Manque d’éducation européenne, manque d’information et d’espace public européens : l’Etat-nation fait écran. D’autre part, les vices de construction de notre Communauté sont apparents : le marché intérieur est le règne de la concurrence, les coopérations sont trop faibles, l’harmonisation fiscale et la liberté de circulation des travailleurs sont restées en rade. De même l’Union monétaire est incomplète : ni contrat social, ni politique économique disposant d’une capacité budgétaire et d’emprunt. Enfin le monde n’est plus du tout le même qu’il y a 60 ans. La mondialisation bouleverse ce qu’était la souveraineté nationale, la croissance et la jeunesse basculent vers d’autres lieux ; aussi les chocs culturels et anthropologiques sont considérables pour les européens : le sens de l’histoire semble interrompu. Mais l’Europe a su maintes fois renaître de ses cendres. Cela exige aujourd’hui des solidarités nouvelles, un nouveau projet. Les européens sont devenus très interdépendants et la désintégration de l’Union serait une terrible régression pour tous. Montrons-nous capables aujourd’hui d’une renaissance et d’une refondation.

Quelles devraient être, en termes de politiques européennes, les priorités de l’UE ?

La première priorité pour l’Union, c’est une stratégie de formation et d’emploi pour réduire le chômage et insérer les jeunes. Partout les carences éducatives et de formation sont immenses. L’Union doit offrir l’apprentissage en alternance pour tous et créer un réseau d’Universités technologiques. Elle doit bâtir un système de relations socio-industrielles pour anticiper les mutations technologiques et industrielles, organiser et sécuriser les transitions professionnelles. En même temps, l’Union doit mettre en œuvre des politiques industrielles et d’innovation pour réussir la décarbonation de l’économie, l’appropriation du numérique, la régénération des espaces urbains et ruraux, et renouveler ses avantages comparatifs. Le grand marché doit être organisé en camp de base de nos entreprises dans la mondialisation. Tout ceci exige de faire appel aux initiatives privées, aux partenariats public-privé, aux coopérations interrégionales. Enfin il est indispensable de transformer le système financier. Aujourd’hui le crédit est plus difficile et la finance de marché fait preuve d’aversion au risque. Banques et institutions financières devront partager les risques de l’investissement, lequel devra aussi prendre appui sur la coopération des banques publiques. Ce triptyque appelle non seulement une meilleure coordination des politiques nationales, mais aussi une politique macroéconomique commune, en tout cas pour la zone euro. Nous devons poursuivre le processus de désendettement mais sans déflation, et en l’équilibrant par une stratégie d’investissement.

Faut-il revoir le fonctionnement institutionnel de l’UE ?

Bien entendu car nombre de citoyens le jugent ni légitime ni efficace et les dysfonctionnements sont apparents. Ne gouverner que par les normes et de façon technocratique fait problème. Mais nous ne devons ni nous replier ni changer de système. L’urgence est de responsabiliser les dirigeants et les élus. Responsabiliser le Conseil européen, et exiger des engagements sur un agenda précis avec des priorités claires et des moyens adéquats, exiger qu’il soit transparent et rende régulièrement des comptes. L’autorité morale et politique de la Commission doit être restaurée, ce qui nécessite de la débureaucratiser et la démocratiser. Le choix du futur président est un enjeu des élections européennes. Et nous devons choisir avec le plus grand soin nos futurs élus au Parlement européen. Demain ils devront assumer beaucoup mieux leur devoir de présence sur le terrain pour l’information et l’implication des populations et apprendre à coopérer avec les parlements nationaux. Nous devons nous préparer à des réformes des Traités, pas à pas, pour la mise en place des politiques communes prioritaires et pour cette démocratisation.

CONFRONTATIONS EUROPE - 227 bd Saint-Germain 75007 Paris - 33.(0)1.43.17.32.83 (Paris) - 00.32.(0)2.213.62.70 (Bruxelles)