Articles et rapports

mai 2014 :
L’indispensable refondation européenne

Article paru dans CFDT : La Revue n°5, rubrique "Eclairages", mai-juin 2014

La désaffection des citoyens envers l’Union européenne est évidente. Ce qui est d’abord en cause, c’est la carence de notre démocratie nationale. Ainsi les élections de mai sont détournées en enjeu intérieur et les gouvernants et partis vont expédier la campagne en quelques semaines. La désaffection est liée aussi aux vices de construction de l’Union. Elle produit des normes mais agit peu face à la crise économique et sociale, notamment parce que les grands Etats-souverains veulent garder la main. Elle n’a repensé ni ses finalités ni son rôle dans le monde alors que les citoyens sont sous le choc de la mondialisation. Décomposition ou métamorphose, tel est l’enjeu que désigne avec nous Edgar Morin . L’Union a été un modèle, mais le retour des démons menace la paix, et le chômage massif la prospérité.

Nous faisons aujourd’hui appel aux Européens de bonne volonté pour enclencher un nouveau départ . La prise de conscience des réalités a sensiblement progressé à l’épreuve de la crise. Les régions sont beaucoup plus présentes au niveau communautaire ; les entreprises réexaminent leurs responsabilités. Au sein des institutions européennes, nombreux sont les hommes et les femmes qui aspirent au changement. En dépit des dysfonctionnements, des réformes importantes sont entreprises, l’Union bancaire étant le plus significative. Chaque nation européenne doit aujourd’hui reconstruire les fondements de sa prospérité, mais aucune ne peut réussir seule. C’est pourquoi nous proposons d’agir pour un contrat de reconstruction de l’Union, afin de développer des solidarités actives et de promouvoir des politiques européennes d’intérêt commun.

Quand des dirigeants nationaux et européens pratiquent la méthode Coué, ils nous égarent. Non la crise des dettes n’est pas derrière nous ; non une croissance durable n’est pas en vue. Les dettes sont les fruits de nos manquements passés, d’un mode de vie et de croissance tiré par la consommation à crédit, par les bulles spéculatives. La croissance potentielle est faible parce que le capital humain et social s’est dégradé et la productivité stagne. Nous devons bâtir un mode de développement plus frugal, tiré par l’investissement à long terme. Les enjeux sont massifs, comme la décarbonation de l’économie, l’appropriation du numérique, la régénération des espaces urbains et ruraux. Or le niveau actuel d’investissement est de moins 17% par rapport à 2007.

Prendre le chemin d’un nouveau plein emploi et d’une croissance durable devrait être l’objectif premier de l’Union européenne. Pour cela les coopérations entre nos sociétés et nos entreprises doivent se multiplier et prendre appui sur un socle de politiques communes. Premier pilier : la valorisation du capital humain . Un cadre européen de relèvement général des compétences et des qualifications est nécessaire et il est urgent d’anticiper les mutations et de sécuriser les transitions professionnelles. D’étroites connexions doivent se bâtir entre les politiques de recherche et de formation d’une part, et les politiques industrielles et d’innovation d’autre part. Un marché européen du travail doit se construire, pour rompre avec les excès des concurrences salariales et fiscales, et positiver la mobilité, en offrant l’apprentissage à tous et en formant un réseau d’universités technologiques. Alors que de nombreux pays européens voient ou verront s’effondrer le nombre de leur population active disponible, organiser des solidarités est indispensable pour que les migrations de formation et d’emploi obéissent à des principes de cohésion et d’intérêt commun.

Deuxième pilier : le nouvel impératif industriel. Nous sommes tous rivaux en Europe et très peu coopératifs. Même la puissante Allemagne est menacée à moyen terme dans la compétition mondiale. Le grand marché doit être organisé en camp de base de nos entreprises dans la mondialisation, et entre régions, firmes et Etats des coopérations renforcées sont indispensables . L’Union doit bâtir des infrastructures et réaliser des investissements d’intérêt commun en mutualisant des ressources. L’échec de la politique énergétique commune et la faiblesse de la politique numérique appellent des révisions fondamentales. La transformation du système financier est le troisième pilier. L’Union européenne doit se doter d’une politique financière afin que l’industrie bancaire et financière retrouve le chemin du financement de l’économie, des PME, de l’investissement à long terme. C’est un défi colossal. A l’évidence les pays membres de l’euro sont directement concernés par ces politiques. Plutôt que demander à l’Allemagne de partager nos dettes, il faut faire sauter les verrous contre la mutualisation de ressources et l’investissement d’intérêt mutuel. Avec l’Union bancaire en chantier, il est urgent de doter l’eurozone d’une capacité budgétaire et d’un ministère de l’économie et des finances.

Les coopérations nécessaires ne s’arrêtent pas à la porte de l’euro. A l’évidence (cf. Ukraine, Russie, Syrie…) l’Union doit se fixer un deuxième objectif : devenir une puissance capable d’une pensée et d’une politique unie pour la défense, l’action extérieure, l’immigration. Consolider l’eurozone et consolider l’UE à 28 doivent aller de pair. Ne pensons pas que nous irions mieux si la Grande-Bretagne choisissait de nous quitter, ce serait un rétrécissement de l’Union, un choc international majeur. Il ne s’agit pas de bâtir les Etats-Unis d’Europe mais d’avancer vers une Union politique différenciée. Ne renouons pas avec la méthode de 2005 : réunir d’emblée une Convention. Ne commençons pas demain par des réformes des traités, mais par des politiques communes, qui elles-mêmes dicteront ce qu’il faut changer dans les textes. Par contre, la « gouvernance », le pilotage doivent être revus sans retard. Aujourd’hui la méthode intergouvernementale prévaut et c’est une impasse. Le Conseil devrait s’engager sur un agenda clair et rendre des comptes. Dans beaucoup de pays, un contrôle démocratique est effectif, en France il est inexistant. Mais la méthode communautaire est aussi en échec, parce que la gouvernance de la Commission est devenue synonyme d’administration technocratique. L’autorité morale et politique de la Commission doit être restaurée, mais deux conditions ont à réunir à cet effet : la débureaucratiser et la démocratiser. Le Parlement européen a déjà un rôle important mais qui allons-nous élire en mai et pour quoi faire ? Ses élus devront apprendre à coopérer avec les parlements nationaux.

Une Union politique ne fait sens que si elle repose sur une société civile européenne consciente et active. C’est notre devoir premier de la former en faisant enfin appel à la jeunesse, pour mettre en mouvement la renaissance culturelle et la refondation économique et politique de l’Europe.

Philippe Herzog, président fondateur de Confrontations Europe, Conseiller spécial de Michel Barnier.

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