Articles et rapports

juillet 2013 :
Vers une refondation de la démocratie en Europe

Interview parue dans Confrontations Europe la Revue n°102.

Se projeter pour refonder la démocratie exige une transcendance qui va se jouer dans le renouvellement des valeurs et des engagements, soutient Philippe Herzog, président fondateur de Confrontations Europe

Catherine Véglio : Lors de votre intervention, vous avez insisté sur la crise profonde de la démocratie en Europe. Quelles en sont les causes principales ?

Philippe Herzog : Nous vivons en Europe une démocratie fondée sur la représentation. En France, plus encore que dans d’autres pays européens où une culture de codétermination a été préservée, nous avons abusé de la délégation des pouvoirs jusqu’à laisser l’État dessaisir la société de ses responsabilités collectives et de ses potentiels d’initiative et de progrès. Nous avons confondu démocratie et gouvernement représentatif ! La démocratie, c’est la volonté et la faculté qu’ont les gens de se réunir pour partager des finalités visant un bien commun et de s’auto-organiser pour les accomplir. Or, aujourd’hui, les citoyens ne sont pas en condition de s’assembler pour former société portant des finalités communes et de participer à la construction de l’Europe. Ils ne sont sollicités que tous les cinq ans pour des élections européennes sans projet ni enjeu apparents. Il faut réinventer la participation(1), solliciter la société civile et la mettre en condition de s’investir. Par l’éducation, par l’accès à l’information européenne, dans l’école, dans l’entreprise, dans des services publics et associatifs de proximité. Par la possibilité pour chacun d’entrer dans des réseaux transfrontières. Contribuer à créer une société civile capable de se saisir des enjeux, de promouvoir des projets et de prendre la parole politique, est une tâche prioritaire pour revivifier la démocratie !

C. V. : Vous avez également souligné la nécessité de faire appel à la transcendance pour bâtir une démocratie européenne.

P. H. : Se projeter pour refonder la démocratie et reconstruire notre espace économico-politique exige une transcendance. Celle-ci va se jouer dans le renouvellement des valeurs et des engagements. L’Europe a toujours voulu marier les deux. Après la Seconde Guerre mondiale, les Européens ont su puiser dans une souche spirituelle encore féconde le ressort de leur réconciliation et créer une communauté économique qui, pensait-on, serait la première étape d’une communauté politique. Soixante ans après, nous partageons un grand marché, espace de vie commune, et une monnaie. Mais le contrat reste incomplet : un marché sans biens publics livré à la concurrence entretient la fragmentation ; une monnaie sans budget ni gouvernement divise autant qu’elle rend interdépendant. Ce socle est facteur de violences et menacé d’explosion. Aujourd’hui, la vocation de l’Europe est de créer des solidarités nouvelles capables de faire reculer la violence(2) et de rapprocher les nations ; les sociétés civiles ont un rôle essentiel à jouer. Les valeurs qui sous-tendront ces nouvelles solidarités sont la fraternité et la responsabilité. La fraternité nous ramène à Saint-Paul dans l’épître aux Galates : « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, nous sommes tous frères ». Elle est une source d’inspiration profonde pour un projet politique européen inachevé.

C. V. : Comment mobiliser les sociétés européennes, durement touchées par la crise, qui se replient sur elles-mêmes ?

P. H. : Il faut nourrir une espérance. Après la Seconde Guerre mondiale, la parole de Lord Beveridge, « un plein emploi dans une société libre », a résonné dans toute l’Europe. Aujourd’hui, la nouvelle promesse pourrait s’énoncer comme « un plein emploi des capacités humaines dans des sociétés ouvertes et solidaires ». Dans une Europe où nous vivons une destruction du capital humain avec le chômage massif et le sous-emploi, l’emploi et la formation sont les priorités absolues. Elles feront toujours plus appel à l’intelligence et à la morale, à la faculté de création et à l’innovation. Les sociétés ouvertes et solidaires feront tomber les frontières pour créer des biens communs fondés sur le partage des idées et des investissements. Confrontations Europe appelle les Européens à se mobiliser autour d’un objectif politique commun : un contrat de reconstruction(3) fondé sur des solidarités qui engagera les institutions et les personnes de bonne volonté pour une tâche d’une ampleur plus importante encore que celle de l’après-guerre.

1) Lire l’article en p. 41 2) Lire la synthèse de l’entretien entre Paul Dumouchel, philosophe, et Philippe Herzog dans le n° 100 de Confrontations Europe La Revue et en ligne sur www.confrontations.org 3) Lire le l’article de Philippe Herzog « Un contrat de reconstruction pour l’Europe » dans le n° 101 de Confrontations Europe La Revue et en ligne sur www.confrontations.org

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