Articles et rapports

février 2013 :
ANTAGONISMES OU COOPERATIONS : Côte d’alerte pour l’industrie européenne

Article paru dans L’Economie politique N°57 -

L’industrie fait son retour sur le devant de la scène politique nationale et européenne, mais le chemin sera long avant qu’une stratégie soit sur les rails.

J’ai une riche expérience politique comme défenseur de l’industrie : d’abord dans les années 1970-1980 étant l’un des principaux rédacteurs du programme commun et dirigeant communiste dans le contexte de l’Union de la gauche. Ensuite acteur associatif avec Confrontations Europe, député européen puis conseiller spécial du Commissaire en charge du marché intérieur et des services financiers. J’ai acquis la conviction que la gauche française n’a pas tiré les leçons de l’échec de sa politique d’il y a trente ans et que ce non-dit contribue au désarroi national d’aujourd’hui. Quant à l’Union, elle a négligé ses devoirs envers l’industrie et cela la mine. Je veux ici plaider pour une stratégie européenne de compétitivité industrielle basée sur la coopération. La France a vocation à en être l’un des promoteurs, encore faut-il qu’elle fasse preuve de sa capacité à faire face aux réalités en élaborant une véritable stratégie contre sa désindustrialisation.

Le poids des errements du passé, les débuts d’une prise de conscience en France

Le mouvement ouvrier des années 1970-1980 cultivait les valeurs du travail productif et de l’industrie, se souciait de la productivité et de la compétitivité, sachant qu’elles sous-tendent la viabilité des progrès sociaux, a vécu douloureusement les restructurations de la sidérurgie et du textile, la liquidation de la machine-outil et de Creusot-Loire, l’échec des luttes sociales. Nous (le « nous » désigne ici la section économique du PCF dont j’étais le responsable) avions analysé les débuts des grandes mutations que sont la révolution informationnelle et technologique et l’internationalisation de la production. Nous ne voulions pas soustraire les grandes entreprises à la compétition internationale, mais pensions possible d’y faire face et de réconcilier productivité et emploi par la promotion de nouveaux critères de gestion. Nous ne préconisions pas le mot d’ordre « produire français », mais de produire plus et mieux dans notre pays en créant plus de valeur ajoutée disponible pour la société et une nouvelle croissance. A cet effet, le contrôle social et public nous paraissait nécessaire ; les nationalisations devraient être le socle pour renouveler les potentiels productifs en créant de nouvelles filières de production, les gains de productivité étant mobilisés pour orienter vers de nouveaux métiers et investir dans des redéploiements productifs et territoriaux (1).

Bien entendu, je n’idéaliserais pas rétrospectivement nos positions d’alors. Nous avions surestimé la volonté et les capacités du mouvement social à participer à la gestion et sous-estimé la culture étatiste des partis politiques. Les gouvernements ont englouti une masse de fonds publics dans les grandes entreprises, faisant « passer » les licenciements dans la sidérurgie en voie de restructuration par des préretraites et autres traitements sociaux, sans se montrer capables d’organiser les redéploiements d’activités et la création de filières. Si de grands groupes, requinqués par les nationalisations puis privatisés ont pu réussir leur essor dans la mondialisation, cela ne s’est pas accompagné d’une consolidation de la base industrielle nationale. Un million d’emplois ont été supprimés dans l’industrie manufacturière entre 1974 et 1986. Les divergences des communistes avec la direction du parti socialiste se sont ainsi creusées jusqu’à la rupture. Les vagues de privatisations ont eu lieu sous Balladur et sous Jospin. Jacques Attali a reconnu récemment que la fin des politiques industrielles a coïncidé avec ces privatisations : ceci n’était pas fatal, car le retour de l’initiative privée aurait du être accompagné d’une révision des concepts et formes du contrôle social et public faisant appel à une coresponsabilité entre public et privé. Au contraire, on a liquidé la planification indicative et, dès 1984 le gouvernement faisait basculer le système financier vers la finance des marchés, les entreprises vers la corporate governance, les critères de rentabilité financière et non ceux d’efficacité sociale. Il justifiait les suppressions d’emplois industriels par la modernisation technologique et prétendait les compenser par la croissance des services et ensuite par le « partage du travail ». La droite n’a pas repris l’impératif industriel et en dépit de la mise en place de pôles de compétitivité, de coopérations entre recherche, enseignement supérieur et entreprises, d’incitations (comme le crédit d’impôt-recherche), la côte d’alerte est atteinte : la France a décroché par rapport à l’Allemagne, la Suède ou l’Italie ; elle a perdu deux millions d’emplois industriels en 30 ans, dont 750 000 ces dix dernières années. Certes, la part de l’industrie dans le total de l’emploi diminue relativement alors que celle des services augmente, mais cela ne justifie en rien la chute de son niveau absolu, comme l’Allemagne le prouve où l’industrie – au sens étroit – représente 22% du PIB contre 10% en France.

Dans un contexte qui a radicalement changé depuis 25 ans, on redécouvre ce que l’on a voulu ignorer : l’industrie, avec les services qui lui sont associés, est plus que jamais le moteur de la croissance de la productivité ; elle concentre la majeure partie de la R&d et de la capacité d’exportation ; elle doit créer une valeur ajoutée suffisante pour que le financement des autres activités soit assuré. Jean-Louis Beffa (2) et Louis Gallois (3), notamment, fournissent des analyses qui contribuent à un renouveau de la conscience publique et des solutions, alors que la gauche sous-estime encore les problèmes de la compétitivité (pourtant criants en termes de déficits commerciaux, dont les fondements remontent bien avant les politiques des années 2000) et ceux de la productivité (dont la croissance s’est interrompue dès avant la crise). De même, le problème de la compétitivité-coût ne peut plus être nié – en 10 ans +10% du coût unitaire par rapport à la moyenne zone € - alors que nous sommes fortement exposés à la concurrence par les prix en raison de la faiblesse de nos spécialisations, et que nos coûts sont relativement élevés. Et nous ne pouvons pas prétendre miser seulement sur la compétitivité par l’innovation d’autant que nous sommes en difficulté aussi sur ce plan. Compétitivité-coût et compétitivité hors coût ne doivent pas être opposées mais articulées pour sortir d’un cercle vicieux : les entreprises françaises ont du rogner sur leurs marges, ce qui handicape fortement leur capacité à investir aujourd’hui.

Le « socialisme de la production » est une bonne intention mais on est encore loin d’une stratégie industrielle. J’ai de la sympathie pour Arnaud Montebourg dont le souci de la production fait plaisir, mais ni le retour du « produire français » ni l’antagonisme avec le patronat ne feront une stratégie. L’industrie n’est pas un meccano dont un gouvernement peut agencer les pièces, c’est un système de rapports sociaux dont la culture, l’organisation, les finalités sont inscrites dans une collectivité et son histoire. La réflexion de J.-L. Beffa, qui sous-tend l’architecture du rapport Gallois, demande de fonder le renouveau industriel sur des choix collectifs : le système d’innovation (la R&d doit avancer main dans la main avec des formations et des compétences sans cesse renouvelées et la coopération entre tous les acteurs concernés doit permettre constamment de descendre des idées vers la production et les marchés) ; le système financier (de nouvelles logiques d’intermédiation et de marché sont en jeu) ; le système des relations socio-industrielles (la cogestion des transitions et des restructurations doit l’emporter sur l’antagonisme et la subordination). La France est en grave indécision politique sur ces trois plans alors que les choix à effectuer conditionnent la réussite de nouvelles politiques de secteurs/filières, métiers/spécialisations. Ces choix supposent un renouveau culturel, donc un diagnostic autocritique approfondi sans lequel il est impossible de concevoir de nouvelles finalités collectives. Il n’est ni possible ni souhaitable de miser sur une dé-mondialisation – la rupture de l’internationalisation de la production serait catastrophique –, mais une stratégie d’insertion dynamique et non plus passive dans la mondialisation est nécessaire et possible si on la fonde sur une coopération nouvelle en France et au niveau européen. Une logique repensée de contrôle public doit se fonder sur une complémentarité des institutions et des acteurs publics, sociaux et privés, une mixité nouvelle des structures et non plus sur un antagonisme entre Etat et entreprises stérile et ouvrant la porte à toutes les radicalités. Je partage les propositions du rapport Gallois pour un Pacte de compétitivité, il ne se réduit pas au crédit d’impôt, et le devoir du président et du gouvernement serait d’en faire la pédagogie, car il n’est qu’une étape dans un effort collectif.

Ce rapport, comme la contribution de J.-L. Beffa, laisse une place trop faible à la dimension européenne de l’action. Peut-on vraiment espérer s’en sortir quand le cadre européen est non coopératif, alors que les industries nationales se livrent à des rivalités autodestructrices ? La contribution que je porte avec Confrontations Europe vise précisément à concevoir une stratégie industrielle européenne commune fondée sur la coopération (4).

Polarisation et désindustrialisation en Europe : concurrence contre coopération

Si apparemment l’industrie manufacturière de l’UE (à 27) considérée comme un tout résiste bien dans la compétition mondiale (174 milliards € d’excédents commerciaux en 2010, dont 143 sont réalisés par l’Allemagne, seule véritable puissance exportatrice ; à quoi s’ajoutent 85 milliards € dans les services), cela masque des réalités que les dirigeants semblent ignorer.

Premièrement, dans l’Union considérée comme un tout, le ralentissement de la croissance de la productivité industrielle est criant depuis le milieu des années 1990, et elle stagne dans les services. Les excédents de l’industrie manufacturière ne compensent pas la dépendance énergétique croissante en combustibles fossiles. Les carences de recherche et de qualification, d’investissements productifs et humains sont patentes. La compétitivité globale de l’industrie européenne est donc menacée, alors que les puissances émergentes progressent rapidement sur toute la gamme des technologies et des productions.

Deuxièmement, les divergences de croissance et de compétitivité industrielles entre les pays membres qui se sont creusées depuis les années 2000 s’accentuent dans la crise. Tandis que la polarisation de l’industrie sur l’Allemagne et quelques pays proches se renforçait, d’autres pays ont connu une désindustrialisation accélérée. Ces phénomènes traduisent de profonds écarts de compétitivité sur le marché intérieur comme à l’extérieur et ont entraîné des déséquilibres profonds des balances nationales courantes, dont le financement n’était assuré avant 2008 qu’en créant une forte dissymétrie des positions créancières et débitrices. Ceci est un facteur principal de désintégration non seulement de l’Eurozone, espace où 17 Etats partagent une monnaie unique, mais aussi du marché unique lui-même. Or ni les Etats ni l’Union n’ont consenti une analyse et un débat public approfondis sur les raisons de ces déséquilibres. Si l’on admet aujourd’hui que l’industrie est un souci, alors il faut tirer au clair les raisons d’une grave défaillance, non pas seulement de certains pays, mais aussi des dogmes et des biais des politiques communautaires.

La création du grand marché intérieur a bouleversé la donne en 20 ans (il n’est pas unique mais déjà une formidable réalité). Chaque pays européen dispose d’un marché national bien trop étroit pour faire face à la compétition mondiale : l’Union nous a donc renforcés grâce à la construction progressive de ce grand marché. Avec la multiplication des échanges, un espace de vie commune, un lien s’est créé, avec ses qualités, ses défauts et ses manques. Mais les Etats membres et les entreprises - champions nationaux - ont saisi inégalement les opportunités du grand marché. Leur concurrence exacerbée explique la grande fragmentation persistante du marché, et les déséquilibres, alors que la carence de coopération s’est traduite par l’abandon de politiques industrielles communes.

En janvier 2007, j’ai lancé un appel pour un deuxième « Acte unique » (5) : le marché intérieur doit être rénové pour qu’il devienne le socle de politiques industrielles et de biens publics européens. Mario Monti et Michel Barnier ont immédiatement soutenu cette démarche. Le premier a été missionné par la Commission pour un rapport-cadre issu début 2010 (6) et Michel Barnier a pris en charge le dossier.

« L’Acte pour le marché unique » (7) est un vaste chantier lancé en 2010 sur la base d’un compromis entre la culture dite « néolibérale » encore prédominante de la Commission et la volonté de politiques communes. Des dimensions non marchandes sont introduites dans les logiques de marché. Plusieurs avancées importantes commencent à faire l’objet de décisions (avec la lenteur propre aux multiples tractations communautaires et transpositions différées par les Etats-membres) : par exemple le brevet européen, la reconnaissance des qualifications professionnelles, la prise en compte du rôle des marchés publics pour l’innovation, la réciprocité, le financement des infrastructures, la régulation du commerce électronique, ou encore l’entreprenariat social…

Mais des hypothèques majeures limitent la portée de ce chantier, compte tenu du manque criant d’implication stratégique de différents Etats comme le nôtre. Nous sommes encore loin de ce « socle d’une nouvelle croissance » et de ce « camp de base pour les entreprises européennes dans la mondialisation » qu’avec Michel Barnier je souhaite qu’il soit. La politique de concurrence campe sur l’ancienne doctrine ignorant ce que la coopération et la mutualisation doivent apporter au potentiel productif. L’Union n’a pas de politique économique extérieure commune, si ce n’est diluer son marché intérieur dans le marché mondial (que d’efforts pour entrevoir la possibilité d’un principe de réciprocité partielle). De gros efforts sont consentis en revanche pour restaurer le cadre de stabilité et visibilité macro-financière, et l’Union bancaire est une des clés pour empêcher la re-fragmentation des marchés, mais la transformation du système de financement de l’industrie, qui implique la prise de risque pour des investissements de long terme, reste à concevoir. Je reviendrai plus à fond sur ces questions, mais à ce stade de mon exposé, elles aident à comprendre pourquoi la récente communication du Commissaire Tajani sur la politique industrielle européenne (8) reste pour l’instant plus déclarative qu’opérationnelle. Elle propose des objectifs ambitieux et pertinents, comme « faire passer l’industrie de 16 à 20% du PIB d’ici 2020 » ; elle mise sur des innovations situées à la convergence du développement durable et des technologies de l’information et de la communication : la construction durable, les technologies de production propre, les réseaux intelligents, les véhicules électriques, les technologies clés génériques, les systèmes industriels avancés. On est là sur des sujets clés et la proposition de créer « six nouveaux marchés » est justifiée pour diffuser l’innovation. Mais leur réalisation n’ira pas sans combat contre les camps retranchés nationaux et des marchés ne suffiront pas : des politiques communes sont nécessaires pour permettre l’appropriation effective de l’innovation par les entreprises des différents secteurs et territoires : formations, réseaux, filières sont à bâtir : où sont les projets, qui s’en soucie, avec quelles ressources et quelles solidarités ?

L’industrie fait appel à des choix de société, la coopération à l’organisation des solidarités

Des changements culturels et des réformes institutionnelles majeurs ont eu lieu après-guerre. Une grande industrie s’est bâtie en France. La Communauté européenne a été fondée sur la coopération franco-allemande dans les secteurs du charbon et de l’acier. Mais depuis trente ans la grande industrie française vit sur des acquis, la commande publique s’est dégradée, tandis que l’Europe de marché a rompu avec la CECA. La révolution informationnelle et technologique et l’internationalisation de la production irréversible ne doivent pas être des justifications pour un abandon. On doit forger une nouvelle doctrine, une nouvelle organisation. Les entreprises et structures industrielles sont confrontées aujourd’hui à d’immenses problèmes de restructuration et de développement, dans un contexte macroéconomique terriblement incertain. Et pourtant il faut survivre et il faut « innover », restaurer des comptes et investir, anticiper et viser le long terme. Sans participation et solidarité il n’y aura pas de renouveau industriel. L’innovation est un écosystème qui repose sur des coopérations et partenariats durables. Cela pose des problèmes humains et sociaux considérables en termes d’anticipation des compétences et de transitions professionnelles. Dans un contexte démographique actuel de vieillissement de la population européenne, nous sommes confrontés à des enjeux sans précédent de mobilité (mentale et pas seulement physique) et d’intelligence pour produire plus et mieux, c’est-à-dire avec une autre productivité fondée sur le développement des capacités humaines individuelles et collectives, et une meilleure efficacité du capital axée sur l’économie de ressources.

En France on se tourne vers l’Etat, qui déçoit, et radicalité et sentiment d’impuissance s’ensuivent. Or industrialiser est un choix de société. Motiver des jeunes, recréer des cycles de vie active, réconcilier entreprise et société, gouverner en partenaires, tout cela est impératif. C’est réinventer un peuple social. Au niveau européen, alors que le dialogue social et civique est tombé en déshérence, il peut et doit renaître autour d’une solidarité industrielle active.

Des pays comme l’Allemagne ou la Suède jouissent d’une culture industrielle forte, dont le ciment est la co-détermination. L’Italie s’appuie sur des clusters industriels régionaux. Cette solidarité industrielle intérieure ne se retrouve nullement au niveau communautaire. S’inspirer des exemples qui marchent (benchmarking) est une chose, mais « faire ensemble » au sens de fabriquer, produire, travailler ensemble, bref coopérer, en est une autre. Il faut réinventer et démultiplier l’esprit de la CECA.

L’Union ne pourra survivre que si les Etats européens qui se sont désindustrialisés montent en compétitivité et développent leur capacité exportatrice. C’est pour eux impératif s’ils veulent préserver une prospérité ; pour toute l’Europe c’est nécessaire si nous voulons bénéficier de la richesse des différents potentiels. Il y a besoin de bases industrielles dans tous les pays européens.

Le modèle allemand de « capitalisme commercial-industriel » tourné vers l’exportation est une référence, à l’instar de celui de la Suède ou de l’Italie du Nord. Mais le modèle allemand ne peut être le modèle européen (9). L’interdépendance sur le marché européen est considérable et les pays en excédent s’appuient sur des pays en déficit. Et l’Union ne saurait proposer à ses membres une solution toute faite, un « one size fits all », car l’Europe repose sur la diversité et la complémentarité des modèles. L’enjeu est que les Etats deviennent coopératifs. Ainsi, si les pays du Sud devront réaliser des efforts énormes, des pays comme l’Allemagne, créancière forcée, doivent comprendre que leurs stratégies étroitement mercantiles font obstacle. L’Union devra assumer un rôle d’organisateur des solidarités pour viser l’équilibre et la synergie. Une stratégie industrielle européenne ne consiste pas à choisir des spécialisations industrielles à la place des nations, et ne se résume pas à gérer le démarrage de nouvelles technologies. Il faut bien en saisir la spécificité et les fonctions :

- Créer un cadre réglementaire et de concurrence commun : ceci est la quintessence du travail communautaire. Le cadre du passé doit être restauré : la rénovation du grand marché est une opportunité à saisir ; elle doit permettre et susciter de nouvelles coopérations entre les acteurs privés et publics.

- Coordonner les politiques industrielles nationales pour stimuler les complémentarités et les synergies. Cette tâche, l’Union ne l’a pas encore assumée ; le Pacte de convergence et de compétitivité un moment proposé par la France et l’Allemagne pouvait être une amorce, il a fait long feu.

- Promouvoir des projets d’investissements pour les réseaux et les filières jugés d’intérêt commun dans les domaines stratégiques : énergie, numérique, espace, communications, santé et sciences de la vie, etc… Investir ensemble suppose des concertations planifiées, des structures de coopération, et la mutualisation de ressources financières. Les outils que l’Union a créés sont faibles et fractionnés. Le fiasco du budget européen – qui n’est pas un véritable budget – en confirme les limites.

Un renouveau industriel doit prendre tout son sens dans la perspective d’un développement durable. Or le logiciel qui permet d’accorder l’un et l’autre n’est pas encore trouvé.

La transition vers le développement durable se heurte à de violentes contradictions. Sans croissance, nous sommes condamnés au chômage et à la paupérisation. Mais agir contre l’accélération du changement climatique est un impératif et ce choix de l’Europe impose une sobriété. Résoudre ces contradictions fait appel à une démocratie de participation et à de nouveaux modèles de gestion.

Or, si la pensée écologique est porteuse d’un renouveau de l’esprit, le pilonnage idéologique de partis politiques écologistes sans culture industrielle est nocif quand ils ignorent les considérations de coûts et veulent imposer des diktats juridiques, normatifs et technologiques. Ce n’est pas tant l’économie verte en tant que nouveau secteur qu’il faut promouvoir à tout prix, au risque de casser les industries traditionnelles, c’est l’ensemble des industries qu’il faut progressivement verdir dans une transition qui préserve et requalifie l’emploi. Malgré les travaux riches et nombreux d’écologistes-économistes, par exemple Jean-Marc Jancovici (10), qui cherchent à penser la transition énergétique en préservant la pluralité des sources (dont le nucléaire), celle-ci est en impasse. De façon plus générale, une contradiction est à dépasser entre la réhabilitation de l’environnement et le développement humain – associé en Europe à la culture du progrès –, et ne peut être résolue de façon unilatérale. Le mouvement communiste aussi a prétendu offrir une pensée globale à lui seul.

Comment placer une stratégie industrielle au cœur de l’agenda politique européen ?

L’Union n’est pas encore un sujet politique et ne reproduira pas notre modèle de souveraineté. Il y a plusieurs Etats-souverains en Europe, et l’Union ne sera un Sujet que si nous partageons des souverainetés. L’Union repose sur un contrat évolutif, donc aujourd’hui il faut faire rentrer des politiques économiques, budgétaires et industrielles dans le contrat. On n’a pas su le faire en 2005, lors du projet constitutionnel avorté. Récemment des réformes institutionnelles commencent à répondre à la nécessité et permettent d’envisager une combinaison de la stabilité et de la croissance. Mais ne parlons pas de « stratégie » à propos de « EU 2020 » ou du « Pacte de croissance » de juin 2012. Toute stratégie devra prendre acte de la recomposition de l’Union en deux cercles qui se dessine, et la maîtriser dans un esprit de solidarité.

Un pacte de solidarité pour l’intégration et la compétitivité industrielle est indispensable pour consolider l’Eurozone et engager une véritable stratégie de croissance. Il doit réunir des Etats volontaires membres de l’Eurozone (France, Allemagne, Italie, Espagne…) et non membres mais souhaitant y entrer. Il s’agit d’une coopération renforcée politique et économique qui doit être structurée et durable. Et en même temps il faut s’investir ensemble plus à fond dans le cercle plus vaste de l’Union à 28 (incluant la Croatie en 2013), où l’on partage le marché intérieur, un budget, des politiques agricoles, de l’énergie et demain peut-être des politiques extérieure et d’immigration. Le chevauchement et les tensions sont inévitables entre les deux cercles, puisque la Grande-Bretagne notamment veut garder toute l’indépendance de sa politique économique. Il est paradoxal de l’entendre accuser les Etats qui tentent de bâtir une Union bancaire de menacer le marché intérieur, alors qu’elle est cruciale pour en prévenir la décomposition.

Des réformes institutionnelles sont donc nécessaires et la formation d’un gouvernement économique européen pour les membres de l’Eurozone ouvert à ceux qui le souhaitent apparaît maintenant comme un objectif raisonnable. Encore faut-il dépasser la vive opposition entre les champions de la « méthode communautaire » et ceux de la « méthode intergouvernementale ». Comment accorder les violons sinon par un compromis avec une solution mixte ? Cela s’esquisse par exemple avec la proposition d’un budget et d’un Trésor pour la zone euro (11). Les directions ou unités économiques et financières de la Commission et de l’Eurogroupe pourraient former l’organe opérationnel de ce gouvernement. Mais comment concilier l’unité des 28 et l’organisation autonome des 17+ ? C’est possible si l’on accepte – et cela a commencé – que le Conseil se réunisse en deux cercles selon les sujets et face aux situations. De même le Parlement européen pourra se dédoubler pour la codécision et le contrôle, mais ne sera pas légitime sans établir une forte coopération avec les parlements nationaux concernés. Quant à la Commission, jouera un rôle d’impulsion de la politique économique dans ces deux cercles, mais elle ne peut prétendre être à elle-même LE gouvernement économique. Son tropisme centralisateur est un problème : l’institution n’a pas de mandat ni de culture comme pouvoir exécutif (sauf pour la concurrence et le commerce !). Donc sa réforme est une nécessité. La carence en économistes et en capacité prospective, le travail en silos, le manque de collégialité, l’éloignement des citoyens et des acteurs industriels sont autant de handicaps à dépasser.

Présentons maintenant quatre grandes orientations pour élaborer une stratégie industrielle européenne.

Mobiliser les jeunes, les travailleurs et les entrepreneurs pour un meilleur plein emploi des capacités humaines

L’emploi est conçu comme un sous-produit de la croissance, une « résultante » malheureuse d’équations macroéconomiques non résolues. Or dans les entreprises et leurs groupements, dans les secteurs et réseaux d’activité les emplois se créent ou se détruisent. La situation gravissime de l’emploi en Europe et notamment celui des jeunes dans nombre de pays exige de partir de ces réalités et de ne pas ignorer que le capital humain et social est la principale ressource des entreprises. Sans nous attarder sur les antagonismes franco-français, comment ne pas déplorer la grande faiblesse du programme social européen dans le mal nommé « growth compact » ? Alors que les restructurations dans le secteur automobile seront gravissimes (notamment en France, alors que l’Allemagne est en position de force et qu’on investit en Espagne et en Grande-Bretagne), l’Union ne réunit même pas les Etats et acteurs concernés. Dans un agenda que Liaisons Sociales Europe qualifie de « copie blanche » (12), la Commission – au prétexte d’opposition de certains Etats mais contrairement à l’esprit des Traités -, refuse d’inscrire dans le processus normatif les accords sectoriels pourtant conclus par les partenaires sociaux européens en 2012. L’anticipation des restructurations et des mutations fait l’objet d’accords dans de grandes entreprises, elle doit être organisée à l’échelle européenne. Il faut bâtir un cadre à cet effet, comme le réclament en vain depuis dix ans les acteurs économiques et sociaux européens et comme le demande le Parlement européen.

L’anticipation des restructurations en partenariat ouvrirait la voie à la résolution des problèmes fondamentaux. Elle veillera à ce que les accords compétitivité-emploi souhaitables n’attisent par la concurrence salariale. Elle permettra une meilleure adéquation entre les perspectives d’emploi et les compétences professionnelles. En effet, le sous-emploi en Europe coïncide avec une pénurie de main d’œuvre qualifiée dans nombre de secteurs, y compris « d’avenir » et pour toutes les innovations, par exemple pour l’appropriation du numérique dans les entreprises et les administrations. Les contenus éducatifs et de formation doivent être réorientés vers la production, les sciences et les techniques. Des partenariats doivent ouvrir à la connaissance des réalités des entreprises et des métiers, à l’esprit d’entreprise des élèves comme des enseignants. Les entreprises doivent donc pouvoir participer à la gouvernance des établissements d’éducation et de formation. Ronald Coase a raison : la science économique s’est coupée de la réalité des entreprises (13). Au niveau européen, au lieu que les Etats captent ou gaspillent les fonds du FSE et que le Fonds d’ajustement à la mondialisation soit une peau de chagrin, il faut basculer ces ressources vers des Erasmus professionnels et des fonds de requalification.

Sur les marchés du travail, la solution de l’équation flexibilité-protection reste en rade, or la sécurisation des parcours professionnels est nécessaire pour permettre la mobilité qu’appellent les mutations. A cet effet un marché européen transitionnel de l’emploi pour les échanges et mobilités transfrontières devrait être conçu et organisé. La première brique est la transformation envisagée d’Eures en organisme paneuropéen de guichet et de coopération pour ces mobilités. Le renouveau du dialogue social se joue dans la mise en place d’une gouvernance partenariale des entreprises et des fonds sociaux, dans la formation d’accords sectoriels et territoriaux. Observons que c’est dans les pays en voie de désindustrialisation, comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne, et aussi la France, que les fonctions d’information, de formation et de cogestion ont été les moins respectées, par contraste avec les pays industriellement puissants marqués par la culture de la négociation et du consensus, où les conflits sont gérés systématiquement en poursuivant le dialogue. Mais ces pays n’assument pas la solidarité au niveau européen et défendent sans état d’âme – comme les autres - leurs intérêts industriels de façon unilatérale. Au risque que les syndicats de salariés européens, qui avaient pourtant accompagné la construction européenne, s’enferment dans la contestation et que les propositions restent à un étiage bien trop bas face aux défis à relever.

Relancer l’intégration industrielle en Europe ou comment marier compétitivité et solidarité

Négligeant ses responsabilités sociales, l’Union a assumé très utilement des responsabilités pour la R&d, la triangulation Rd-Ecoles-Entreprises, et l’innovation. Mais la Commission juge elle-même le bilan très insuffisant. L’espace européen demeure fragmenté et il le restera tant que la volonté des Etats de bâtir les réseaux d’échanges transfrontières sera défaillante. D’autre part, l’Europe souffre du syndrome de la « vallée de la mort » (14) : elle peine à transformer idées et projets en productions et en marchés. D’où les propositions de créer des marchés pour la diffusion, de financer des démonstrateurs et des projets en coopération, et de basculer des financements vers l’aval pour diffuser les innovations. Mais l’obstacle qu’est l’actuelle politique de la concurrence devra être levé. L’innovation n’a jamais été le produit univoque de la concurrence – indispensable – mais autant de la coopération et de l’entente.

De façon générale cette politique retarde ou empêche aujourd’hui de multiples projets d’investissement. Si elle a combattu des rentes de situation, sa volonté de désintégrer des ensembles intégrés est poussée jusqu’à l’absurde, par exemple dans les industries de réseaux comme l’énergie ou le rail. La doctrine devra impérativement évoluer pour viser le surplus des producteurs et non pas seulement celui des consommateurs et ceci de façon préemptive.

Dans un grand nombre de pays européens aujourd’hui en difficulté, les dirigeants ont laissé briser des pans entiers de l’industrie perdant ainsi des savoir-faire qu’on ne retrouvera plus, sans même s’interroger sur les segments de ces chaînes de valeur mondialisés qu’il serait pertinent de retenir sur nos territoires. Dans la sidérurgie on avait un champion européen de force mondiale, on l’a laissé passer sous le contrôle de Mittal par une OPA « hostile ». Quels que soient les atouts nationaux, on ne s’en sortira pas sans que les structurations industrielles soient pensées à la fois à l’échelle européenne et sur les territoires. Or dans chaque pays, chacun veut conserver son cœur de métier et refuse le plus souvent de travailler avec ses alter egos des pays voisins trop directement concurrents. Il faut au contraire se concerter pour bâtir de nouvelles filières, des réseaux communs, former des champions européens, nouer des coopérations plurisectorielles et interterritoriales.

L’innovation industrielle ne sera pas seulement le fruit des start-up et des PME ; les exemples abondent où les foyers innovants se situent dans de grandes entreprises des secteurs de base comme l’automobile, l’aéronautique ou la pharmacie. Ici de nouveaux business models sont indispensables, alors que les centres de gravité des coûts fixes se déplacent, et que le partage de ces coûts doit s’organiser. Mais il faut associer la masse des PME et y transférer des idées et des ressources dans leur direction. Un exemple : les hybridations expérimentées entre des clusters régionaux font travailler ensemble sur des projets industriels européens s’inscrivant dans une perspective de villes propres. Ces complémentarités doivent être facilitées et impulsées par les pouvoirs publics.

Les régions sont appelées à jouer un rôle croissant dans ces stratégies de compétitivité. Alors que les coopérations interrégionales sont sous-développées dans l’Union, celle-ci devrait basculer massivement sur elles les fonds structurels (2% du total aujourd’hui ! Objectif 20% demain), tant pour faciliter l’initiative décentralisée que pour promouvoir des projets structurants. Un exemple : l’aménagement du Danube a vocation à devenir le foyer d’une macro-région, comme la Baltique l’est devenue. Des acteurs économiques et publics de terrain se coordonnent pour une myriade de projets concernant 8 Etats-membres et 6 pays du voisinage dans de nombreux domaines (environnement, irrigation, agriculture, capacité fluviale, production et transport d’énergie…). Mais l’Union ne fournit ni budget, ni soutien institutionnel, et les règles communautaires comme les rivalités entre les différentes autorités de ces pays créent de multiples obstacles.

De façon générale, la Commission européenne s’est concentrée jusqu’à présent sur deux objectifs stratégiques structurants : la décarbonation de l’énergie d’une part, la numérisation de l’économie d’autre part. Les résultats ne sont pas satisfaisants. Ainsi dans le bilan énergétique, la dépendance en combustibles fossiles grandit, parce qu’ils sont les sources les plus compétitives. Les Etats ne concertent pas leurs transitions énergétiques. L’Allemagne sort unilatéralement du nucléaire, ce qui bouleverse l’équilibre des autres pays membres et la politique communautaire antérieure. Le Royaume-Uni entreprend son « Energy market reform » : hier championne de la dé-intégration des grands groupes et de la libéralisation, aujourd’hui elle planifie pour son propre développement. La France devrait donc prêter beaucoup plus attention à l’avenir de ses champions et se doter d’une politique énergétique européenne. Brandir la bannière d’une « Communauté européenne de l’énergie » sans substance, alors qu’on cultive sa souveraineté, n’en tient pas lieu. Nous proposons de nouer avec des Etats volontaires un Pacte de solidarité énergétique pour combiner décarbonation et compétitivité (15). Le problème crucial est celui d’un mix énergétique européen fondé sur une complémentarité des sources nationales, dont le nucléaire et le charbon (avec capture et stockage du CO2). Cela implique de révéler l’ensemble des coûts, y compris ceux cachés de l’intermittence et du raccordement aux réseaux des énergies renouvelables, et de mutualiser dans la transparence et non de provoquer des transferts indésirés. Autres impératifs, la régulation de marchés dont le bon fonctionnement ne saurait reposer sur les prix spot, et le choix d’infrastructures sans ignorer les effets externes : les risques de renforcement de la polarisation sur l’Allemagne et la facture pour les ménages. Réglementer les prix est nécessaire ainsi que financer les investissements en concertation pour la solidarité, y compris avec le « voisinage » de l’Union.

Deux mots sur l’Agenda numérique. Il se concentre surtout sur le commerce électronique. Mais les investissements humains et matériels restent insuffisants et nombre de PME et d’administrations rencontrent des difficultés à intégrer le numérique dans leurs modèles de gestion. Le développement des infrastructures et des services devrait promouvoir des biens publics, enrichir le « modèle social européen » et ne pas seulement servir aux transactions commerciales.

Réformer le système financier pour financer l’investissement de long terme

Dans un contexte de croissance économique très faible en Europe (et de récession dans plusieurs Etats) et alors que les contraintes sur le financement public sont considérables, toute consolidation du potentiel de croissance passe par l’investissement. Une relance par la consommation est exclue. Les besoins d’investissement sont énormes, tant dans l’industrie que pour les biens publics. Ces investissements à portée de long terme (ILT) ont le plus souvent pour caractéristiques de nécessiter des coûts fixes élevés et de fournir une rentabilité différée. Leur préparation et leur mise en œuvre se développent en cycles, par exemple pour l’innovation industrielle : Rd-compétences-expérimentation-production-consolidation-maturité. De même le développement d’une entreprise de l’échelle locale à mondiale suit une progression par étapes. Et pour les capacités humaines, des cycles de compétences appellent des investissements pour les qualifications, transitions et requalifications. On voit immédiatement la nécessité d’une continuité des sources de financement et de partenariats entre acteurs privés et publics pour réduire les risques et les coûts en les partageant (par exemple la voiture électrique n’aura pas de marché sans s’inscrire dans des filières et écosystèmes urbains où les coûts fixes sont déplacés vers les batteries et les infrastructures). Comment le système financier répond-il aux besoins de financement ? Après trois ans d’efforts, où l’association que j’anime a conjugué les siens avec ceux d’un « Club des investisseurs de long terme »(16), le sujet a mûri. La Commission consulte aujourd’hui (au début 2013) sur le financement des ILT. Ayant fortement contribué, je ne peux qu’appeler à répondre à cette consultation très utile et je livre ici les grandes lignes de ma position.

Observons tout d’abord le gap effrayant qui s’est creusé entre les organismes financiers et la masse des entreprises, avec des logiques de marché où le court-termisme est non moins effrayant. La finance a pris des paris, elle a fait des bulles, elle a exigé que les positions soient liquides et a répugné aux engagements durables. Depuis la crise l’aversion aux risques du long terme est profonde : il n’y a jamais eu autant de liquidités mais les engagements à long terme chutent. Ceci conduit à interroger le système de « transformation ». Contrairement aux Etats-Unis (où c’est 53%), les entreprises européennes dépendent à 85% du crédit bancaire pour leur endettement (y compris pour les premières phases des cycles d’ILT). Or les prêts destinés au financement de projets longs ont fortement chuté depuis la crise (et les coûts pour les PME ont grandi). Tout montre que les entreprises sont poussées vers des financements d’intermédiation de marchés (« finance alternative », ou shadow banking, asset management). Deuxième souci, la valorisation des projets : il faut interroger la mesure et le calcul des rapports rendement/risque. Les projets et les actifs, privés ou publics (dettes publiques), sont passés à la toise de la « fair value ». Or les règles IASB ne sont en rien « fair » : elles fournissent une valeur financière pour les investisseurs financiers, et nullement une valeur économique réelle. Rappelons aussi que pour les ILT le taux d’actualisation est une donnée fondamentale qui relève de choix publics (cf. N. Stern, R. Guesnerie…) ; et que la qualité des prix comme signaux pour l’investissement dépend considérablement de la fiscalité.

Les entreprises demandent de réduire l’incertitude, mais comment ? Tout n’est pas qu’une affaire de « régulation » (surtout si on confond celle-ci avec l’établissement des règles). Quels sont les objectifs prioritaires ? 1) L’Europe doit reprendre la maîtrise de ses normes comptables (elle a carrément délégué à l’IASB leur élaboration). La comptabilité n’est pas neutre : elle doit servir des choix publics, elle est connectée à la fiscalité, elle joue un rôle essentiel dans la crédibilité d’une entreprise, elle n’est pas le monopole des investisseurs. Un tronc commun comptable européen pourrait être fondé sur la mise en commun et l’échange des meilleures pratiques, et les actifs des investisseurs seront traités en fonction de la qualité et de la stabilité de leurs passifs et de leurs engagements. 2) Le modèle de transformation continental doit faire l’objet de choix publics. Il est très affecté par la crise ; les règles prudentielles sont durcies sur les banques et des incertitudes pèsent sur l’Union bancaire ; le coût du capital augmente alors qu’il doit baisser pour les ILT. L’UE devra ajuster ses règles prudentielles en différenciant ses exigences de réserves en capital, en réduisant ses exigences en matière de liquidité. Corrélativement le rôle incitateur de la Banque centrale sur la nature des crédits doit renaitre. D’autre part les conditions de l’intermédiation bancaire de marché (finance alternative et titrisation) devront être redéfinies. Ce n’est pas la titrisation en soi qui est en cause dans la crise, mais la déréglementation aveugle des techniques anciennes de titrisation écrit Alain Supiot (17). 3) Le rôle des investisseurs institutionnels dans le financement des ILT doit être promu et repensé. Ils n’ont pas les mêmes contraintes de liquidité que les banques parce qu’ils gèrent de l’épargne longue collective. On se tourne aujourd’hui vers la BEI ; en France on regroupe des organes parapublics en une BPI ; les assureurs, les fonds de pension… sont également à solliciter. Ces institutions devront élaborer leurs propres stratégies de financement des projets et de gestion d’actifs sans les déléguer aux agents des marchés. La question des choix publics des ILT est elle-même à revisiter. La Commission doit comprendre qu’elle ne peut décider et sélectionner à elle seule les investissements d’intérêt public européen, il faut organiser des concertations planifiées. 4) De nouvelles relations sont à bâtir entre la finance et les entreprises : combattre l’alignement des intérêts dans la corporate governance, inciter aux engagements durables des actionnaires, bâtir une industrie européenne de fonds d’investissement, et des agences territoriales de dialogue entre les collectivités, les entreprises et les sources de financement. 5) Des capacités de politique stratégique doivent être établies aux niveaux national et européen. Avec le choix de la « financiarisation » de l’économie, elles ont été très affaiblies en France, leur cadre est trop étatique et trop hexagonal ; des acteurs comme la CDC ou OSEO se situent mieux que les administrations dans le contexte international. Quant à l’UE –c’est une question sous-jacente au Livre Vert sur le financement –, elle ne dispose pas en l’état d’une capacité de pilotage stratégique (prospective, promotion des projets contractualisation des partenariats, harmonisation des politiques d’épargne). Vaste chantier : mais nous sommes là au cœur du problème de « la croissance ».

Agir unis dans la compétition mondiale

L’Europe doit faire le choix de l’ouverture au monde et non se replier derrière des protections. Mais pour ce faire, il y a besoin d’une politique économique extérieure, commerciale, d’investissement international et macro-financière.

La politique commerciale de l’Union est une politique libérale, fondée sur des règles visant principalement à lever les restrictions aux échanges. Elle s’est voulue exemplaire auprès de nos partenaires et néanmoins concurrents, au point qu’elle a pu être accusée d’être plus favorable aux entreprises étrangères, y compris les entreprises d’Etat de pays émergents, qui bénéficient chez elles de subventions et pratiquent un dumping sur les prix. L‘Union a voulu exporter ses propres règles, les jugeant de qualité universelle, ce qui n’est pas toujours le cas, mais cela se heurte à des résistances ou refus frappants à l’extérieur. L’idée de se doter d’un principe de réciprocité a récemment mûri. Alors que l’Europe se perçoit comme largement ouverte, les marchés publics étrangers sont largement fermés aux entreprises européennes : les commissaires Barnier et de Gucht ont donc proposé un instrument législatif visant à introduire une réciprocité dans les accords de libre-échange, afin de lutter contre la concurrence déloyale. Cet outil n’est pas un signe de fermeture, mais un levier pour obtenir l’ouverture des marchés publics de nos partenaires. Le combat pour la réciprocité est loin d’être gagné, car de nombreux Etats-membres s’y opposent : ils craignent des mesures de rétorsion et chacun défend ses propres intérêts. Il faut consolider le front et élargir le principe de réciprocité aux aides publiques, contrats, et établissements à l’étranger.

Cela étant, la réciprocité n’est pas l’alpha et l’omega. Investir à l’étranger ce n’est pas seulement ouvrir des portes à nos entreprises, et réciproquement attirer des capitaux et des firmes. Ce n’est pas une simple transaction commerciale, c’est un engagement durable où les intérêts de différents pays doivent se rejoindre et où le rôle des Etats est incontournable.

L’Europe n’a pas encore de politique d’investissement international. Celle-ci devra traduire une volonté d’intérêt mutuel, de « co-investissement », et de partage des responsabilités dans l’internationalisation de la production avec la Chine, les Etats Unis et les autres régions du monde. Evidemment ce n’est pas possible sans solidarité entre les Etats membres de l’Union, sans s’accorder autour d’intérêts stratégiques communs. Une vision géopolitique de l’Europe est nécessaire pour entreprendre ces relations différenciées avec les autres grandes zones du monde.

Prenons l’exemple de l’énergie. Les chemins divergent entre les Etats-Unis et l’Asie d’une part, l’Europe d’autre part. Là-bas l’énergie à bas prix est un impératif pour la compétitivité industrielle ; ici nous ne sommes pas capables de marier compétitivité et lutte contre l’accélération et les effets du changement climatique. Notre logiciel a été – est – la formation d’un grand marché intérieur par les politiques de libéralisation et de concurrence, avec notamment l’exigence d’ « unbundling » : séparation des infrastructures et des capacités de production. Dans ces conditions, l’Europe a sous-investi, les investissements rentables ne répondent pas pour l’instant aux objectifs climatiques, les prix sont élevés et la compétitivité énergétique en berne. Partout dans le monde l’énergie demeure le royaume des Etats et des multinationales privées et publiques, mais plutôt que négocier l’Union mise sur la diversification de ses approvisionnements. Un seul exemple : les relations avec la Russie. Celle-ci demande des engagements à long terme, il est vrai servant une logique de puissance, mais nous les appelons aux solutions de marché.

Comment bâtir une stratégie d’intérêt mutuel ?

Et quelle sera la coopération macro-financière ? L’euro fort n’a pas facilité la vie des industries des pays les plus faibles et il a contribué à accélérer les divergences de trajectoires. Mais un euro plus faible s’apparentant à une dévaluation compétitive serait au détriment de l‘Allemagne et d’autres pays bien placés par leurs spécialisations. Il est dangereux de prétendre se fixer un cours de l’euro d’autant qu’une concertation planétaire est refusée par les Etats-Unis, qui « gèrent » le dollar, les Japonais le yen, les Chinois le yuan, les Britanniques la livre sterling. Commençons par essayer de traiter la volatilité excessive des flux monétaires et financiers transfrontières, donc celle des cours, et de nous attaquer aux déséquilibres excessifs de compétitivité qui sont sous-jacents.

Cet article a pour but de montrer qu’une stratégie européenne de compétitivité industrielle est une question vitale (18). Pourtant, elle est pour l’heure hors du débat public et politique, et la recherche théorique et opérationnelle qui lui est consacrée est insuffisante.

Un fort engagement d’Etats volontaires pourrait néanmoins changer cela et aboutir à un mandat de relance de l’intégration industrielle de l’Europe, mais en solidarité et avec les changements profonds de gouvernance que cela implique.

Tant pour la légitimité que pour l’acceptabilité et l’efficacité, la participation des citoyens et des acteurs socio-économiques est indispensable. Elle doit être adossée à un renouvellement du logiciel et de la pratique des élus et dirigeants nationaux et européens. Les prochaines élections européennes de 2014 sont l’occasion d’un vaste débat paneuropéen. Espérons que l’occasion sera saisie d’une prise de conscience du fait que nos interdépendances exigent une solidarité pour créer et produire, et pas seulement (mais aussi) pour mutualiser nos dettes.

Références

(1) Herzog Philippe, Une autre politique économique était possible dans les années 1980, Actes du colloque des 20 et 21 mai 2011 « Les politiques économiques de la gauche en France 1936-2002 », Fondation Gabriel Péri.

(2) Beffa Jean-Louis, La France doit choisir, Seuil, 2012.

(3) Gallois Louis, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, Rapport au Premier Ministre, novembre 2012.

(4) Une stratégie industrielle européenne fondée sur la coopération – 6 piliers et 25 propositions de Philippe Herzog, Hors-série, supplément au n°98 de Confrontations Europe, La Revue, avril-juin 2012.

(5)Herzog Philippe, Un nouvel Acte unique au cœur de la relance de l’Europe, Supplément de Confrontations Europe, La Revue n° 77, janvier 2007.

(6) Monti Mario, Une nouvelle stratégie pour le Marché unique au service de l’économie et de la société européennes, Rapport au Président de la Commission européenne, 10 mai 2010.

(7) L’Acte pour le marché unique - Douze leviers pour stimuler la croissance et renforcer la confiance, communication de la Commission européenne, avril 2011.

(8) Tajani Antonio, Six marchés pour asseoir une politique industrielle en Europe, communication de la Commission européenne, octobre 2012.

(9) Hénard Jacqueline, L’Allemagne : un modèle, mais pour qui ?, La Fabrique de l’Industrie, 2012.

(10) Jancovici Jean-Marc , A couple of thoughts on the energy transition, September 2012.

(11) Discours de José Manuel Barroso à Strasbourg, 21 novembre 2012 ; Vers une véritable Union économique et monétaire, Rapport présenté par Herman Van Rompuy, juin 2012.

(12) La Commission sous pression pour lancer une consultation sur les restructurations, Liaisons Sociales Europe, n°316.

(13)Saving Economics from the Economists, Harvard Business Review, décembre 2012.

(14) Therme Jean, Les six technologies génériques clés pour la compétitivité en Europe, rapport pour la Commission européenne, 28 juin 2012.

(15) Ferron André et Herzog Philippe, Pour un Pacte européen de solidarité énergétique, Confrontations Europe La Revue n°97, janvier-mars 2012.

(16) Un plan d’action pour les investissements de long terme, Dossier de Confrontations Europe La Revue n°95, juillet-septembre 2011 ; De Romanet Augustin, Non aux trente douloureuses, Plon, 2012.

(17) Supiot Alain, dans sa préface au livre de Bruno Trentin, La Cité du travail, le fordisme et la gauche, Fayard 2012.

(18) Relance du dialogue social et économique pour l’emploi et la formation, l’impératif industriel et la compétitivité, Actes des Entretiens économiques européens des 30 et 31 octobre 2012 à Bologne (parus dans L’Option de Confrontations Europe n°31) qui ont donné lieu à un Manifeste pour la croissance et l’emploi – Réindustrialiser l’Europe, octobre 2012.

CONFRONTATIONS EUROPE - 227 bd Saint-Germain 75007 Paris - 33.(0)1.43.17.32.83 (Paris) - 00.32.(0)2.213.62.70 (Bruxelles)