Articles et rapports

13 mars 2013 :
Un contrat de reconstruction pour l’Europe

Libre Propos paru dans Confrontations Europe la Revue n°101

Il règne aujourd’hui un mauvais climat d’impuissance collective. La crise politique s’installe en Europe. Mais les idées et les initiatives ne manquent pas, d’où peut surgir une espérance collective. Par la recherche de vérité, un contrat de reconstruction, un renouveau démocratique par-delà les clivages.

Laisser croire, comme les dirigeants français, que le gros de la crise est derrière nous n’aide pas la société à faire face aux enjeux, et la tentative de rassurer est démentie par les faits. Ils ont raison de demander du temps pour assainir les finances publiques, à condition d’engager le pays vers des réformes de structures de grande ampleur. L’appel à la croissance est positif mais cruellement contredit par le recul de l’investissement et les divisions des Européens. Il suffisait pourtant d’observer le ralentissement de la croissance en Europe depuis trois décennies au moins pour ouvrir le vrai débat : comment allons-nous bâtir cette croissance ?

Les voies de l’espérance

Après-guerre, les sociétés européennes ont puisé dans l’horreur même de l’Holocauste la volonté et la force d’une grande reconstruction de l’économie, de l’Etat et de l’Europe. Aujourd’hui, une reconstruction de même ampleur mais très différente est nécessaire.

Notre vie et nos « régimes sociaux » sont enchâssés dans des institutions considérablement appauvries qu’il faut transformer : l’école met des œillères, les médias infantilisent, l’entreprise n’est plus un collectif, l’administration est une forteresse. Entretenir l’idée d’une justice réparatrice pour les victimes est dangereux : il n’y aura de réparation que quand chacun pourra s’insérer ou se ré-insérer en société. Pouvoir se former, travailler, entreprendre, investir, là est la vérité d’un régime social et d’une croissance renouvelés, sobres en consommation matérielle mais riches en développements relationnels.

Réindustrialiser et internationaliser nos activités est crucial pour combattre le chômage et relever la croissance, or notre société n’est actuellement ni prête ni incitée à relever ces défis. L’Etat, qui recycle 56% de la valeur créée en France avec une efficacité douteuse et en abusant de réglementations multiples, doit être réformé pour accompagner les populations et les entreprises dans un immense effort collectif d’appropriation des savoirs et des technologies pour la production et l’emploi. Une nouvelle alliance entre les entrepreneurs et les salariés est nécessaire. Ainsi pourrons-nous viser un nouveau type de productivité, basé sur une régénération continue du capital humain, social et productif, alors que notre productivité stagne.

Dans cette perspective, changer l’école est fondamental, mais la question des rythmes scolaires ne doit pas occulter l’essentiel : les contenus scolaires trop académiques et sélectifs, doivent être profondément renouvelés pour que les jeunes s’ouvrent à la vie active et au monde. De même peut-on assainir les finances publiques sans réforme de la culture et des outils de l’action et des services publics, faisant appel la mobilité des personnels, à la société civile, à des partenariats multiples entre le public et le privé ?

Ces tâches seront portées par l’espérance européenne d’« un plein emploi des capacités humaines dans des sociétés ouvertes et solidaires ». L’emploi exigera en effet toujours plus d’intelligence, de faculté d’innover et de liens sociaux mis en réseaux. Les « sociétés ouvertes et solidaires » feront tomber les frontières pour faire reculer la violence et consentir au partage des idées et des investissements ; elles réinventeront le collectif avec pour valeur première la fraternité.

Ce que solidarité veut dire

Les Européens sont beaucoup plus interdépendants qu’il y a 60 ans, aucun peuple ne pourra sortir de la crise sans que l’Union ne soit consolidée. Dans l’ordre actuel, la division s’exacerbe entre la polarisation de l’industrie sur l’Allemagne, puissance gagnante dans la mondialisation, et la désindustrialisation dans les pays du Sud et en France. Aussi l’idée d’ « intégration solidaire » que la France avance est juste, mais mal ciblée : voulons-nous faire porter notre dette par d’autres ? Ou que l’Union mutualise des ressources et que les Etats coopèrent pour une croissance rééquilibrée ? Si oui, il ne faut pas parler d’un bon compromis quand le budget européen est un désastre.

La France et les autres doivent retrouver l’esprit de la CECA : c’est pour la réindustrialisation et le plein emploi en Europe que nous devons être solidaires et que l’Union doit bâtir une synergie. Actuellement elle est totalement incapable de prospective et de stratégie pour placer l’Europe dans la compétition mondiale en fonction de ses intérêts. Elle accumule des règles, les actes ont fait défaut. Certes depuis trois ans l’Eurozone se dote enfin d’une capacité d’action macroéconomique et entreprend une Union bancaire. Mais c’est se leurrer de croire que cela suffit à faire durablement repartir la croissance.

Nous proposons de mettre au cœur de l’agenda européen un contrat de reconstruction pour l’emploi, la formation et l’industrie. Souscrit en responsabilité partagée entre l’Union et les Etats volontaires, il sera impulsé par un « gouvernement économique » disposant d’un budget et faisant appel à la multiplication des coopérations entre les entreprises, les secteurs et les territoires. La rénovation du grand marché sera poursuivie pour en faire un camp de base pour les entreprises européennes dans la mondialisation. Notre système financier sera réinventé : l’Union a commencé à assainir les écuries d’Augias, il faut maintenant financer et partager les risques des investissements de long terme .

Une démocratie plurinationale

Mais la démocratie incarnée dans la nation et reposant sur la représentation élue est en crise profonde, tandis que la démocratie européenne n’est pas bâtie. Les sociétés civiles doivent provoquer de grandes transformations, comme elles l’ont fait dans l’histoire avec la conquête du suffrage universel puis aux lendemains de la deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui on observe partout la montée du populisme. C’est une dimension permanente de toute démocratie reposant sur une forte délégation de pouvoir. Instrumentalisée à gauche comme à droite, elle progresse de façon alarmante quand l’impuissance à faire face aux tâches de la sortie de crise est patente. Mais s’expriment aussi les voix et les forces du renouveau.

Nous avons trop délégué à nos gouvernements. Ils répondent aux demandes de protection en dé-responsabilisant la société ; ils la divisent en s’appuyant sur des partis politiques abimés dans les rivalités et les surenchères. Sortir de l’impuissance du politique, c’est relativiser la démocratie représentative et construire la participation. La vision que nous demandons à nos dirigeants sera une œuvre collective, a fortiori en Europe !

Face au risque de décomposition de l’Union européenne, certains font appel à un grand bond fédéral. Souhaitable, il n’est pas réalisable en l’état : les peuples s’y opposent, même en Italie ! Et ceux qui prétendent fonder un peuple européen par un acte constitutionnel se trompent : c’est d’abord le peuple européen qui est à bâtir, par la rencontre des Européens portant des projets de reconstruction et la volonté d’accomplir des tâches concrètes. L’affectio societatis se crée dans l’action et conditionne la réussite de tout progrès institutionnel. Lors d’un débat public j’avançais les propositions de Confrontations Europe pour « former société en Europe », et François Hollande reconnaissait que « l’Etat nation fait écran entre le citoyen et l’Union ». Il pourrait s’en rappeler aujourd’hui ! Appelons l’Etat à son devoir : créer les conditions pour que les citoyens nationaux puissent se voir dans le regard des autres, pour qu’ils participent à la formation de projets transfrontières entre les écoles, les entreprises, les collectivités locales. Il faut, dans cet esprit, rapprocher la France et l’Allemagne et non pas les cliver.

Il serait téméraire d’estimer que la qualité démocratique et même « représentative » de l’Union soit élevée. Aussi les trois grandes institutions devront être réformées pour servir les priorités absolues de la ré-invention du modèle social et économique européen dans le monde du XXIème siècle. Elles seront légitimées et responsabilisées pour la réussite de ce contrat. Un espace public de dialogue transfrontières sera créé, dans lequel la nature des conflits sera explicitée sans langue de bois ; où les acteurs économiques, sociaux et civils pourront eux-mêmes contribuer à élaborer l’intérêt général européen en se fédérant. Ils pourront multiplier leurs projets communs par la libre association ; l’UE mutualisera des ressources pour les réaliser. Ils pourront promouvoir leurs formes collectives d’expression, par exemple avec une Chambre de la société civile européenne aux côtés des trois institutions politiques. Le Parlement européen devra émaner de mouvements pluri- et transnationaux et coopérer avec des Parlements nationaux.

Rapprocher les peuples européens, créer la motivation, l’espace et la durée requis pour agir ensemble : ces défis seront au cœur de la période de transition qui conduira à la sortie de crise. Ne nions pas a priori qu’une nouvelle capacité de transcendance de nos sociétés soit possible.

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