Articles et rapports

5 avril 2012 :
Vingt ans dans un ultra marathon multiséculaire

Texte d’intervention lors de l’Assemblée générale de Confrontations Europe durant le débat sur l’identité européenne avec Jan Sokol, philosophe tchèque.

Chers amis de Confrontations, rassurez-vous je ne vais pas vous livrer une interprétation dogmatique de l’identité de l’Europe mais vous parler de notre expérience, de la façon dont nous identifions l’Europe en participant à sa construction depuis plus de vingt ans, vous, Claude et moi, nous ensemble.

La lecture d’« Autoportrait de l’auteur en coureur de fond » d’Haruki Murakami, qui nous offre une allégorie de l’existence, a accru mon envie de réfléchir à cette identification. Ecrivain et marathonien, il court et il écrit tous les jours depuis des décennies, il a choisi une discipline de fer. Ici à Confrontations, notre vie quotidienne se confond intégralement avec l’effort sans relâche de participer à la vie de l’Europe. Nous aussi aimons nous plonger dans une multitude qui bâtit une aventure humaine. L’Europe, c’est la course de nombreux pays unis par des croyances et des projets, des échanges et des œuvres, mais aussi désunis par des rivalités et des guerres. L’Europe est un ultra-marathon depuis deux mille ans auquel nous participons depuis plus de vingt ans. Mais pourquoi nous identifier à cette Europe qui court, quel est le sens de ce destin commun ? Nous sommes différents, et loin de nous accorder sur tout, mais nous éprouvons et voulons cette unité : pourquoi ?

C’est d’abord une question de foi. L’Europe est une œuvre qui est un bien. Un bien social créé et partagé par des générations, dont nous héritons et dont nous devons prendre soin. Nous croyons à la valeur de cette œuvre multiséculaire, car c’est un combat contre la violence, pour la paix et le progrès. Et quelles que soient les critiques, pour nous, la construction de la Communauté européenne après-guerre a une immense valeur.

Au lendemain de la création de Confrontations, alors que le Traité de Maastricht était l’objet d’un referendum, nous réunissons les partisans du oui et du non. Partager une monnaie c’est créer un lien extrêmement fort… mais il est non moins source de violence. Nous savions et disions que le Traité ne fondait pas une véritable solidarité, mais ceux qui disaient oui faisaient confiance à la force d’un mouvement qui rectifierait ce contrat provisoire. Au-delà de ce désaccord, nous disons ensemble vouloir nous retrouver. Ainsi, depuis nos débuts, nous voulons « former société en Europe ». Pour cela on doit réunir les oui et les non en créant les conditions d’une participation permanente et concrète. Avec nos différences, nous œuvrons à la formation d’une société civile européenne capable de comprendre et de disputer les choix collectifs dans un dialogue critique avec les institutions. Sans esprit partisan, notre objectif est de réconcilier la société et son économie, aussi nous disons oui au marché européen mais avec des biens publics, oui à la concurrence, mais autant à la coopération ; nous voulons réintégrer la finance en société, réhabiliter l’industrie et inventer de nouveaux cycles de vie active.

Comme tous les grands « clubs » de l’histoire, Confrontations s’acharne à fournir les briques d’un nouveau projet européen. Il puise dans la mémoire et l’expérience des Européens qui est faite de l’opposition entre libéralisme et socialisme. Nous pensons nécessaire de la dépasser en développant les vertus et en combattant les tares de l’un et de l’autre. L’Europe est faite de ce couple, qu’il faut marier.

En 2004, la décision de réunir une Convention pour élaborer une Constitution que nous savions et disions prématurée, a renvoyé au second plan de la scène politique les tâches concrètes de consolidation des liens et des fondements de la vie commune. Néanmoins nous avons fait campagne pour le oui ; nous pensions que c’était une façon de dire oui à l’Europe, affectée par le doute, l’indifférence ou le refus. L’échec a creusé les clivages, ne nous le cachons pas, il faut toujours couturer les déchirures.

La grande crise qui a fini par éclater en 2008 ramène brutalement à la surface les défis de la construction d’une Union véritable. Nous savions qu’une Union monétaire sans Union économique, sans un pouvoir politique partagé – institutionnel mais surtout sociétal – n’est pas viable. Les mutations extraordinaires du monde, de l’environnement et de la technologie redoublent le défi, et lui donnent toute sa grandeur. Le projet que nous esquissons oblige à réinventer les régimes sociaux, les chemins et le sens de la croissance, à assumer la compétitivité sans laquelle il n’y a pas d’innovation ; et à réconcilier compétitivité et solidarité, sans quoi le bien-être et le lien social se dissolvent. Aujourd’hui plus encore qu’hier, nous voulons d’autant plus apprendre à vivre ensemble que nous sommes interdépendants comme jamais et immergés dans la mondialisation. Forger l’Union prend une valeur qui dépasse toutes nos frontières. Il se joue quelque chose de nouveau et il faut en être les acteurs.

C’est aujourd’hui l’heure de la vérité pour une Union menacée de désintégration. Nous sommes convaincus que les nations qui la composent déclineront si chacune campe dans ce qu’elle croit être sa souveraineté. Prendre le risque du partage des responsabilités est le chemin nécessaire pour espérer un monde meilleur.

Nous avons foi en la valeur de l’Europe, mais la foi doit se concrétiser dans des projets et des actes qui réunissent. La Raison - la science, l’expertise – est indispensable. Mais elle non plus n’est pas un chemin de roses : l’ampleur des divergences entre les intellectuels et les experts, les limites des savoirs, les peurs de se confronter sont criantes et désorientent. Nous nous employons coûte que coûte à chercher la vérité à partir des différentes sources, à faire discuter, argumenter, pour forger une pensée commune, condition d’une action efficace. Nous vivons amèrement le déni des réalités dont notre société fait preuve et nous le dénonçons, sans lâcher la volonté d’un progrès, toujours à la limite du possible. Nous aidons à quitter les œillères de l’hexagone : traduire, comparer, négocier, c’est ce à quoi oblige l’Europe. Cela nous rend plus ouverts, plus modestes, plus patients, plus intelligents. Ne restons pas en deçà, mais allons au-delà de la philosophie pré-humaniste, qui appelait – avec les biais de l’époque – à identifier « la corrélation des transcendaux » que sont l’unité, la vérité et le bien. Au-delà, c’est accepter l’épreuve de l’altérité et s’en enrichir. L’Europe c’est AUTRUI, et nous ne sommes pas des monades. Quand nous travaillons sur le passé en faisant appel à la mémoire des morts qui nous ont précédés, quand nous voulons forger notre futur avec nos contemporains, nous voyons bien que la culture des Européens n’est pas une fusion harmonieuse des différences. Augustin disait : « ils aiment la vérité quand elle brille, ils la haïssent quand elle accuse ». La vérité est un choc. Elle devient un bien si on la partage en respectant la diversité tout en travaillant à l’unité de la culture. Celle-ci est l’objet de tous nos soucis mais aussi de tous nos espoirs. Et loin de se replier, l’Europe doit s’ouvrir plus encore au monde tout en contribuant à le transformer afin que la solidarité se forme. Il faut viser un universel partagé, une fraternité universelle.

Nous contribuons à repenser la démocratie. Comment construire la Cité ? L’héritage humaniste a toujours été ambivalent. Rousseau propose un contrat social d’ordre constitutionnel ; mais la Constitution ne fonde pas par elle-même une solidarité réelle. Hobbes et Machiavel jugent nécessaire la force de l’Etat pour dépasser les rivalités et fonder l’unité du corps social. Tous deux ont raison : nous voulons construire la Cité pour partager un bien commun, mais ce n’est pas possible si l’on nie l’immanence de la violence.

Cette double tradition a permis de souder des peuples dans le cadre de l’Etat-nation et sur son Territoire. Mais l’exercice de la souveraineté nationale a révélé sa violence propre : la coupure entre les amis de l’intérieur et les ennemis de l’extérieur, et l’exclusion de beaucoup dans l’accès aux « acquis » de la nation. Précisément le sens de la Communauté européenne est de dépasser ça. Empruntant les mots de Paul Dumouchel à la lumière de notre dialogue fécond avec les amis de René Girard, pour Confrontations le sens de l’Europe est d’inventer enfin une solidarité qui ne reproduise pas la violence – alors qu’elles ont été pile et face de la même médaille ! Le fédéralisme historique ne résout pas cela, aussi nous cherchons un fédéralisme d’un type nouveau où les peuples se rapprocheront volontairement, non par nécessité mais pour résoudre la contradiction entre le bien-être et la compétition, pour réconcilier le marché et le bien commun. Aussi il ne s’agit pas de fédérer des Etats, mais bien des peuples, et ceci exige une démocratie européenne qui repose sur une participation effective et permanente. Le mouvement le plus porteur d’espérance – pendant un temps finalement assez bref – s’est nourri de la pensée de Marx. Pourquoi ? Parce qu’il a fait appel à l’émancipation de l’homme dans les soutes de l’économie. Non pas pour travailler moins, non pas pour diaboliser la gestion, quelles erreurs ! Mais pour libérer les potentiels et mettre en mouvement les capacités humaines dans une création prométhéenne. Alors que le libéralisme, justement soucieux de l’initiative privée et du marché concurrentiel, acceptait la subordination des salariés au capital et le sous-emploi de leurs capacités. L’opposition des deux cultures a fini par engendrer de grands compromis continentaux après-guerre : l’ordolibéralisme allemand basé sur la co-détermination, et le keynésianisme sur l’intervention publique d’Etat. Mais aujourd’hui ces compromis sont tous deux en échec : l’un sur la solidarité interne et externe, l’autre en raison d’une culture keynésienne abâtardie : aujourd’hui beaucoup portent toute leur attention – comme souvent le libéralisme occidental – à la consommation plutôt qu’à un renouvellement fondamental des biens publics.

Loin d’antagoniser le rapport des secteurs public et privé, Confrontations veut les co-reponsabiliser, en appelant à gouverner en partenaires, avec de nouveaux critères d’efficacité sociale - dont le marxiste Paul Boccara fournissait une esquisse prémonitoire - tant dans l’entreprise, que dans l’Etat. En faisant reculer et la financiarisation de l’entreprise, et le corporatisme autiste de l’administration publique. Passeurs entre les entreprises, la société civile, et la sphère politique instituée, nous voulons renouveler l’éthique des uns et des autres dans leur gestion, pour aller vers une éthique de co-responsabilité. L’écrivain japonais ne court pas le marathon seulement par goût de l’effort et de la souffrance, mais aussi pour le bonheur de se découvrir et de participer. Confrontations Europe appelle au bonheur du voyage européen autant qu’à l’esprit de responsabilité. Le désir d’Europe n’est pas spontané, il se découvre : c’est le désir d’autrui et du lien, mais aussi accepter de se remettre en cause sous le regard d’autrui, le contraire de l’égotisme. Pour valoriser et désirer l’Europe, il faut donc rencontrer effectivement les autres. Au-delà de nos multiples réunions et initiatives transfrontières, Claude nous a entraînés dans un Tour d’Europe - en fait plusieurs -, et maintenant dans « L’Europe autour de l’Europe » de l’art cinématographique. Nous avons créé un réseau européen vivant, pluriel, uni par le travail et la confiance. Nous interrogeons ensemble le passé européen pour réenchanter l’avenir ; nous interrogeons le futur pour rectifier le cours des croyances du passé. Nous appelons à la tâche titanesque de la refonte de l’Education : ouvrez les murs, n’enfermez pas les jeunes dans la culture étroite d’une élite nationale !

Toute culture fait appel à l’incarnation. Les figures de l’Européanité sont multiples. Chacun a les siennes, essayons de les partager. Voici mon triptyque personnel ; d’abord Paul de Tarse : « il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni juifs ni grecs, ni maîtres ni esclaves ; nous sommes tous frères ». Tout est dit, et ceci est devenu, en dépit de tous les déconstructeurs, notre programme spirituel et politique depuis deux mille ans, inachevé et toujours dans nos gênes. Hannah Arendt, dont l’extraordinaire volonté d’élucider les totalitarismes, et de fonder la Cité politique européenne sur la participation, non sur la seule représentation, nous a inspiré. La politique, pour nous aussi, c’est « partager des paroles et des actes ». Marx, dont l’appel à l’appropriation des fondements économiques du bien-être par le peuple est toujours criant d’actualité. Comprendre ce qu’est l’économie, saisir sa noblesse, agir pour la transformer – en mariant réalisme et radicalité – c’est d’autant plus vital que les cris d’horreur et la diabolisation actuels engendrent la peur, l’ignorance et l’impuissance. Tous des révolutionnaires, ils ont pu – même en messagers d’amour (ce que n’était pas Marx) -, nourrir néanmoins la violence. Mais celle-ci échoue toujours, seule la non violence finit par réunir.

Comment incarner l’œuvre européenne d’aujourd’hui ? Après la deuxième guerre mondiale, la société s’est retrouvée autour d’images symboliques empruntées à la tradition christique du Sacrifié. En France, Malraux a proposé Jean Moulin : « Aujourd’hui, Jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France… ». Pas si sûr ! Bien avant les créateurs du néo-réalisme italien allaient plus loin dans la visée d’une culture nouvelle. Dans « Rome, ville ouverte » Rosselini offrait à l’Italie et dans le monde entier l’image d’Anna Magnani, héroïne sacrifiée, réhabilitant d’emblée la société et redonnant courage à son humanité. Mais dès « Europe 51 », il rappelait la crise de la culture, montrant toutes les institutions enfermer Ingrid Bergman à l’asile comme folle parce qu’elle avait rompu avec elles et choisi l’amour d’autrui. Rossellini s’est tourné alors vers l’œuvre éducative. Plus que jamais il y a aujourd’hui besoin d’éthique, d’imagination, d’engagement. Et les figures du sacrifié et de sa résurrection, de la vie triomphant de la mort, ne suffiront plus à incarner l’espérance d’un changement. Comment imaginer un Messianisme sans Messie, demande Benoît Chantre ? Nous n’acceptons pas que le futur se dissolve dans le présent. Si l’Europe ne veut pas sombrer dans l’angoisse, il faut répondre à la quête de transcendance qui s’exprime encore. Son « Hymne à la joie » résonne comme un appel.

L’Europe est une tâche infinie à la recherche d’un bien commun de portée universelle. Murakami éprouve le vieillissement en son corps quand il court, mais il sera serein devant la mort. L’Européen sait que l’ultra-marathon de l’aventure commune met en relation les morts et les vivants dans une même chaine humaine. Nous en sommes ; jour après jour !

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