Articles et rapports

24 février 2011 :
Un tournant pour l’Union économique

Article paru dans La Tribune

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont proposé un Pacte de compétitivité aux pays membres de la zone euro, voire au-delà. Cette initiative est importante : la coordination des politiques nationales a été inexistante dans les années 2000 et les performances en matière de compétitivité ont divergé. L’Union monétaire existe à 17, mais elle souffre d’un handicap majeur : il n’y a pas d’Union économique.

Le couple franco-allemand a pris le taureau par les cornes. Les Britanniques ne s’y sont pas trompés : « la crise de la dette force les 17 pays de l’eurozone à partager leur souveraineté économique à un degré inimaginable auparavant » écrit The Economist. Non sans exprimer sa crainte : « les libéraux sont une plus petite minorité dans l’eurozone que dans l’Union à 27 ». « L’initiative Merkel-Sarkozy a pour but de mettre les politiques devant les marchés » confirme Quentin Peel du Financial Times.

L’intérêt de cette initiative réside précisément dans cette volonté politique. A la différence des exercices technocratiques de type « méthode ouverte de coordination », elle fait appel à la comparaison des politiques nationales dans l’espace public, en vue d’une « coopération renforcée ». Le rapprochement des choix nationaux permettrait d’envisager une véritable définition de l’Union économique. La vivacité des réactions est à la mesure de l’enjeu. Certains pays veulent camper dans l’exercice pur et simple de la souveraineté nationale. Au sein du Parlement européen, beaucoup opposent la méthode communautaire à la méthode intergouvernementale choisie par le couple Merkel-Sarkozy. Ceci mérite une clarification. Alors que l’eurozone prend l’eau en raison de ses divergences, espérer renverser la tendance par décision à 27, c’est ne pas tenir compte de la réalité et se battre contre des moulins à vent. L’idéal serait une volonté politique d’Union à 27, mais on en est loin. Comme le fait valoir Wolfgang Schäuble, l’Union n’est pas un Etat fédéral. Dans la période actuelle, renforcer l’Union économique doit reposer sur un engagement volontaire. Peut-on imaginer que la Grande-Bretagne, par exemple, soit disposée à prendre soin des intérêts communs des pays membres de l’euro face à l’urgence ?

Mais la voie intergouvernementale ne dispense nullement de la voie communautaire, bien au contraire. Le président de la Commission J.- M. Barroso a déclaré : « nous n’aurons pas renforcé notre cause si des structures parallèles devaient finalement travailler de manière incohérente ». Pourquoi opposer ainsi les choses ? La Commission n’a pas à prendre ombrage d’une initiative intergouvernementale quand celle-ci vise à consolider l’Union économique ; et elle doit la soutenir et se concentrer sur son rôle propre qui est de mettre en œuvre des régulations et des politiques communes. Tout comme le Parlement européen elle est attendue sur ce terrain, car par le passé elle n’a pas brillé par son ambition. Coopérer entre les institutions communautaires et les membres du Pacte de compétitivité sera d’autant plus indispensable que la rénovation du marché intérieur et la consolidation du budget européen, à l’ordre du jour de l’agenda à 27, sont des réformes essentielles pour tous. Il en est de même pour la gouvernance de la stabilité budgétaire et financière. Il faut être deux pour danser le tango.

Bien entendu il n’est pas question d’un chèque en blanc ni pour le couple Sarkozy-Merkel, ni pour la Commission. Mais quand des dirigeants politiques reconnaissent que l’impératif de compétitivité doit réunir les Européens, c’est faire preuve de clairvoyance. Quand Wolfgang Munchau écrit dans le Financial Times qu’ils se trompent de cible parce que le cancer de la crise bancaire n’est nullement résolu, il désigne une autre priorité, mais pourquoi opposer les choses ? Il a tort de ne pas voir qu’il est nécessaire de marcher sur deux pieds. Ainsi, la France doit d’urgence réagir : Elie Cohen souligne tout comme Rexecode que la compétitivité-coût de la France s’est dégradée ; ce qui, aggravé par le manque d’investissement humain et productif, joue contre l’emploi et oblitère notre avenir. De même le problème des retraites est un gros enjeu de compétitivité à moyen terme, commun à tous les membres de l’eurozone et au-delà.

Les Français et les Allemands seront bien avisés de tendre la main à tous les volontaires parmi les autres pays membres, sans définir à eux seuls la liste des engagements. De retour de Bucarest, j’ai pu saisir aussi l’exigence de solidarité pour la compétitivité : des pays non membres de la zone euro et qui sont loin d’avoir rattrapé notre niveau de développement, ne doivent pas être simplement sommés de respecter des indicateurs émanant des experts de grands pays ou de la Commission. Ils doivent surtout être aidés à résoudre des problèmes aussi graves que la revitalisation du système éducatif, la modernisation de l’agriculture, ou encore le financement des infrastructures.

La mise en place du Pacte de compétitivité ne doit être empêchée ni par ceux qui ne souhaitent pas que l’Union économique soit consolidée, ni en raison de conflits de pouvoirs. Au-delà de la zone euro, elle doit inclure d’autres pays volontaires, et porter l’esprit de coopération autant que de compétition.

Philippe Herzog, Président fondateur de Confrontations Europe

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