Articles et rapports

15 janvier 2011 :
Ce qu’il faut faire entrer dans le gouvernement économique

Article paru dans Confrontations Europe la Revue n°93.

L’Union européenne travaille à restaurer la stabilité financière et budgétaire et lance un « semestre européen » pour mieux coordonner les politiques nationales en ce sens. Mais dans son agenda manque un sujet fondamental : relancer l’économie et entreprendre de construire une nouvelle croissance durable. Alors que les divergences s’accentuent entre les pays membres, alors que les grandes entreprises distribuent des dividendes record tandis que l’Europe sous-investit, la croissance mondiale bascule vers les pays émergents. Face à cela, chaque pays européen agit dans le désordre, et parfois l’un contre l’autre.

Au sommet de décembre 2010 réuni à Bruxelles, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont évoqué la nécessité d’une convergence des économies nationales. Un sujet essentiel, mais une réflexion encore peu élaborée. Convergence vers quoi ? Tous vers le modèle allemand ? C’est impossible. Il fait référence, mais l’hétérogénéité va perdurer : comment empêcher qu’elle se traduise par des divergences qui risquent d’ébranler le marché unique et l’Union monétaire ? Quand chacun va devoir gérer des restructurations d’emplois considérables, se montrer capable de développer le goût et la capacité d’innover, d’aller à l’international, est-il superflu de concevoir une véritable Union économique entre nous ?

La Commission a présenté plusieurs textes en octobre 2010 qui en disent plus sur le rôle de l’Union. Tous portent sur des sujets essentiels : la rénovation du marché intérieur, l’innovation, la politique industrielle, la cohésion... Mais ces textes sont sortis sans clarifier les priorités et la cohérence. La Commission a manqué en octobre une opportunité majeure, celle qui consiste à saisir le Conseil pour qu’il s’engage et donne un mandat.

L’objectif est de créer une dynamique européenne de croissance, et pour cela la priorité est la transformation du marché intérieur. La communication de Michel Barnier, que la consultation peut enrichir, envisage d’en faire un camp de base dans la compétition mondiale et un espace de biens publics pour la cohésion sociale et économique. Sur ce socle, on peut, on doit bâtir des politiques communes industrielles et de services ! L’engagement doit être pris au premier semestre 2011 : nous appelons la Commission, le Parlement européen et le Conseil à faire entrer de plain-pied ces priorités dans le Semestre européen consacré au gouvernement économique de l’Union.

Sans « convergence » fiscale et sociale, sans combattre la fragmentation du marché intérieur, sans investissements productifs et humains, l’Europe se dirigerait vers la stagnation.

Concrètement, quelles sont les priorités ? Que devons-nous partager ? L’éducation, la recherche et l’innovation : il faut bâtir les réseaux et partager les coûts, car séparément aucun État n’atteindra ses objectifs. Des politiques industrielles : quittons le verbe et l’inaction ! Dans des secteurs explicitement désignés par le Conseil comme d’intérêt commun, engageons la coopération entre les entreprises européennes à l’intérieur comme à l’extérieur sur des projets d’investissement majeurs. Ceci exige d’ajuster la politique de concurrence et de réorienter la finance vers l’économie réelle. Si les dirigeants ne soutiennent pas à fond la proposition du commissaire de créer un cadre européen dynamique pour les investissements de long terme, aucune stratégie de sortie de crise n’est concevable. Faut-il souligner qu’actuellement l’investissement stagne en Europe ? Et que toutes les déclarations sur le développement durable n’ont de valeur qu’assorties de politiques d’investissements sur un marché véritablement unifié et mieux régulé ?

L’indispensable mise en cohérence de la rénovation du marché intérieur et de la politique économique extérieure n’a pas encore été entreprise par la Commission. Le Conseil européen a fait écho à la demande française d’établir un principe de réciprocité dans nos relations extérieures. Mais pas de malentendu défensif : l’enjeu de la réciprocité se joue d’abord à l’intérieur de l’Union. On ne pourra pas jouer à armes égales avec la Chine sans faire cesser la zizanie intérieure. L’impératif de compétitivité se double d’un impératif de solidarité : c’est pile et face de la même médaille. Or quand on parle de politiques communes d’éducation, d’industrie – ou mieux « induservices » –, d’action extérieure, les Etats font les morts ou poussent de hauts cris, et la Commission est plus que timide. À l’intérieur le développement de nos propres investissements nécessite le respect de nos règles et normes par les investisseurs et firmes des autres régions du monde ; à l’extérieur une mondialisation mieux régulée et harmonieuse appelle une réciprocité sur les règles. Elle n’est pas toujours possible, mais cela ne doit pas empêcher de développer toutes les coopérations possibles pour des investissements conçus dans l’intérêt mutuel...

En même temps il est urgent que l’Union oriente les populations vers les opportunités qu’offrent les mutations : meilleurs emplois, meilleures formations, meilleurs services d’intérêt général, meilleurs liens de cohésion sociale et territoriale. Rien de ceci ne sera possible sans bâtir une solidarité entre les pays membres de l’Union et réorienter les financements vers le développement. Les idées ne manquent pas, mais le mur du chacun pour soi ne les entend pas, la culture et la volonté du partage restent à établir.

Aussi en appelons-nous aux dirigeants mais aussi aux sociétés et à leurs organisations. Peut-on tolérer en France que bientôt 99 % du temps dans l’espace public soit consacré au théâtre des élections présidentielles de 2012, sans donner place au défi politique majeur qui se situe au niveau européen ? Prenons garde à ce que l’indignation ou l’indifférence n’alimentent les tendances populistes ; même un Stiglitz mal inspiré a contribué aux campagnes contre l’euro. Nous ne vivons plus en économie nationale fermée, il est urgent d’en prendre conscience. Le front du débat est, doit être, européen. Des efforts de chacun de nous dépend la qualité de l’agenda de nos dirigeants.

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