Articles et rapports

5 avril 2010 :
Entre inertie et mouvement

Edito de Confrontations Europe la Revue n°90

Faute de préparation sérieuse, la nouvelle stratégie de l’Union pour la croissance et l’emploi présentée par la Commission (EU 2020) reprend les mêmes objectifs que ceux des années 2000 et il n’y a toujours pas de moyens d’incitations pour leur mise en oeuvre. Ce n’est pas une situation acceptable. Sans chercher à bâtir une cathédrale, au moins devons-nous exiger de l’Union une stratégie de compétitivité et de développement durable, dans un monde où d’autres continents montent en puissance : c’est une question vitale pour l’emploi et la prospérité des Européens.

Depuis 2008, l’Union s’est remise en marche sur le front de la régulation financière. La création d’un système européen pour la surveillance financière est proche. Si les États membres ont en partie dévitalisé le projet de la Commission, celle-ci et le Parlement européen, très mobilisé et qui a pouvoir de codécision, vont rétablir l’option du projet Larosière. Il n’est pas exclu que la Grande-Bretagne soit obligée à un compromis qui donne à ce système les moyens d’information et le pouvoir d’arbitrage sur les superviseurs nationaux dont il a besoin. L’Union cherche également à faire aboutir une directive sur l’encadrement des hedge funds et veut encadrer les marchés de produits dérivés, qui ont été dans le passé les foyers de la spéculation et des rentes de l’industrie financière. Il va surtout être nécessaire de s’assurer que la régulation soit cohérente avec les besoins de financement pour le développement économique.

Consolider l’Union économique et monétaire exige aujourd’hui des liens et outils nouveaux de coopération et de solidarité. Le financement de la dette grecque n’est qu’un premier test. L’Allemagne est ciblée comme le grand État anti-coopératif. On aurait grand tort d’en faire un bouc émissaire et de l’isoler, d’autant que l’esprit coopératif des autres n’a rien d’évident. Il faut construire un dialogue. Contrairement à la France, dont la capacité d’exportation est indigne d’un grand pays, l’Allemagne a compris l’impératif de productivité et a eu le courage de consolider son industrie. Mais elle obtient ses excédents commerciaux essentiellement sur le marché intérieur, au détriment de ses concurrents. Les pays déficitaires ne peuvent plus dévaluer leur monnaie nationale pour tenter de rétablir leur compétitivité, puisque l’euro est monnaie unique. L’Allemagne n’a pas tort de leur dire de réduire leurs dépenses improductives. Mais la Cour constitutionnelle de Karlsruhe et l’État fédéral s’opposent à un mécanisme de solidarité européenne. Le ministre Schäuble a accepté l’idée d’un Fonds monétaire européen pour aider les États en difficulté mais il a été désavoué. Nous traitons ces enjeux dans cette Revue. Des ressources communautaires devraient être utilisées pour inciter les Grecs et d’autres États membres à innover et investir, en contrepartie de la discipline budgétaire. L’Union devrait aussi disposer d’une capacité de financement qui lui soit propre pour stimuler une croissance durable. La réforme du budget européen est la prochaine grande bataille politique. Actuellement, ce budget est infaisable. Il n’y aura ni solidarité ni croissance sans vaincre la montagne des intérêts nationaux rivaux.

L’espoir d’un mouvement significatif apparaît sur un des principaux terrains de réforme : la rénovation du marché intérieur. Quand Confrontations Europe avait lancé la proposition d’un nouvel Acte unique en janvier 2007, Michel Barnier et Mario Monti avaient dit tout leur intérêt. Aujourd’hui, la possibilité d’un véritable plan d’action politique s’ouvre. Au cours des vingt dernières années, la fabrication du marché intérieur a essentiellement consisté dans l’ouverture des marchés nationaux et la mise en place des règles de la concurrence. On a voulu justifier cette approche par l’intérêt des consommateurs. Or les citoyens ne sont pas que des consommateurs, mais aussi des travailleurs et des usagers qui n’ont pu bénéficier du grand marché. Les petites et moyennes entreprises ont du mal à y trouver leur place. Et il s’est dilué dans le marché mondial sans véritable réciprocité. La rénovation devra reposer sur deux objectifs : d’une part faire du marché intérieur un espace de vie commune pour tous les citoyens et toutes les entreprises, d’autre part le rendre beaucoup plus efficace pour l’innovation et le développement et le défendre collectivement dans la compétition mondiale.

L’affaiblissement du gouvernement français entraîne aussi une diminution de son crédit en Europe. Le président de la République ne présente pas aux Français une pédagogie de la situation et du changement susceptible d’entraîner l’adhésion et l’implication des citoyens. Et il n’a plus la force d’impulsion qu’il avait dans l’Union au début de la crise. Même si la gestion conjoncturelle du gouvernement n’a pas été mauvaise, un nouveau cap vers une politique de l’offre axée sur l’investissement est à peine esquissé. La France est victime de désindustrialisation depuis une trentaine d’années, un problème qui met en cause de multiples responsabilités. Un test en est la déshérence persistante de la formation professionnelle et continue. Elle contraste avec l’effort massif qu’entreprend l’Allemagne et qui lui a permis notamment de relever fortement le taux d’emploi des seniors.

D’autre part, alors que la taxe carbone aurait été un atout incitatif pour mieux consommer et produire, et aurait pu être accompagnée d’une réforme des charges sociales, le projet a explosé sous les pressions conjuguées de la gauche, de la droite, du Medef, et du Conseil constitutionnel. Loin de nous l’esprit de dénigrement des hommes politiques, nous sommes tous responsables. Saisissons toutes les opportunités de réforme quand elles s’ouvrent. La France et l’Europe peuvent se ressaisir.

Philippe Herzog, président-fondateur de Confrontations Europe

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