Articles et rapports

février 2010 :
Le retour de la finance en société

Article paru dans La Jaune et la Rouge n°652, février 2010. Au cours des dernières années, la finance a permis une croissance économique sans précédent , mais la crise actuelle vient durement nous rappeler qu’ elle doit être sérieusement encadrée. Cela implique que la société- citoyens, décideurs et hommes politiques- se réapproprie la finance pour la mettre pleinement au service du développement et du bien commun.

La réforme du système financier est engagée. Elle vise un objectif prudentiel : le rendre plus stable et prévenir ses crises les plus graves. Elle s’intéresse très peu à un autre objectif : améliorer son efficacité au service du développement durable et de la cohésion sociale. La stabilité n’est pourtant pas le seul bien public dont la finance doive se soucier ! Gillian Tett a raison d’écrire : « si nous ne trouvons pas un moyen de démystifier la finance et de la réintégrer dans la société, il sera difficile de bâtir des banques plus saines ».

Qu’est-ce qu’on reproche à la finance aujourd’hui ? Elle a fait son travail (en prenant des risques et à prix fort !) : elle a financé la consommation, elle l’a même dopée, parce que la société occidentale ne voulait pas savoir qu’elle vit au-dessus de ses moyens. Elle a résorbé de grands déséquilibres économiques, la Chine finançant les déficits américains, ce qui a permis de préserver l’interdépendance des nations et de poursuivre une croissance mondiale sans précédent. Elle a financé l’innovation qui a permis cette croissance, même si c’est au prix de bulles qui finalement ont détruit de la valeur.

Finance et développement

Le type de croissance que nous avons connu n’était pas soutenable car la finance a permis de doper la rentabilité et la valeur patrimoniale bien au-delà du rendement réel de l’investissement, elle a inventé un court-termisme aigu au point que tout investissement est devenu liquide, au détriment des engagements de long terme. Elle est devenue le symbole de l’enrichissement sans justification, contribuant à la perte du sens de la valeur-travail. De surcroît les banques se sont débarrassé des risques tout en bénéficiant d’immenses garanties et subventions implicites : c’est l’alea moral dont parlent les économistes. Martin Wolf va jusqu’à dire que les institutions financières sont dans l’Etat en ce sens que la fortune privée est assurée par l’Etat. La réforme en cours de la régulation prudentielle ne traite pas encore ces soucis. Si elle vise bien à prévenir des crises catastrophiques, elle contribue aussi à conserver les fondements du système. Elle vise à réduire les excès du leverage et de l’endettement, c’est normal puisque c’est là que la crise a pris source.

Nature et champ d’application des règles

Une autre question centrale est celle du périmètre de la régulation. Les Américains veulent qu’on se concentre sur les très grands établissements, ceux qui présentent un risque systémique parce qu’ils sont too big to fail. Ils ont été, dans le monde anglo-saxon, les foyers principaux de la crise. Mais le problème n’est-il pas mal posé ? Ne faut-il pas surtout remettre les banques dans leur rôle d’intermédiation – quand elles l’ont délaissé, et donc, comme le souhaitent les Européens du continent, réglementer les marchés en profondeur pour briser les sources de profits exorbitants et de contagion des risques ? En même temps on ne doit pas entraver l’innovation : après avoir promu la « banalisation » des services financiers et cru dans l’efficience des marchés, les financiers vont-ils diriger l’innovation financière, hier accaparée pour le dopage de rentabilité, vers des domaines en friche, le développement durable et du capital humain, l’inclusion sociale, comme le propose le grand économiste Robert Shiller ? L’autorégulation ne produira pas cette inflexion, ni la seule régulation prudentielle ; il faut envisager une socialisation de la finance qui ne soit pas une étatisation mais qui exigera de puissantes incitations.

Comment, d’autre part, éviter que les banques ne se recapitalisent tout en conservant les mêmes garanties publiques ? Rétablir une séparation entre banque de détail et banque d’investissement ? L’industrie est vent debout contre, et les conséquences pour l’investissement pourraient fort bien être négatives. Récupérer les subventions publiques déguisées par la taxation : elle risquerait d’être très élevée ! Faire prendre des résolutions pour prévenir les risques de faillite ? Sans doute, mais qui prendra soin de la solidarité entre les établissements différents dans les processus de transmission des risques au sein d’un espace globalisé ?

Le rôle et la nécessaire coopération des Etats

On ne peut renvoyer à l’Etat tous les devoirs de l’investissement de long terme et de la solidarité. Il en est actuellement incapable : la dépense publique est désormais plus un amortisseur social national qu’un multiplicateur de croissance. Et les moyens de la solidarité financière multilatérale, en dehors de ceux, limités, du FMI, restent à établir. Il faut travailler à un nouveau rôle des institutions publiques, en association avec le privé, et en coopération internationale pour que l’industrie financière, perçue comme une machine qui se sert elle-même, redevienne patiente et soit mise au service de la société toute entière. Question qui touche à sa structure, et pas seulement à la régulation. Ainsi le modèle anglo-saxon n’a-t-il pas formé des blocs de puissances usant des marchés et manipulant les investisseurs ? Les bonus ne sont pas une question marginale, ils sont liés à la recherche de dopage des profits, ils sont un des facteurs du court-termisme, comme l’a dit Jean-Claude Trichet. La taxation est justifiée, et Adair Turner évoque aussi une réforme de la corporate governance des banques, mais leur encadrement par des superviseurs puissants est l’essentiel. Par ailleurs le rôle des investisseurs institutionnels pour financer le long terme sera crucial.

Il ne faut pas traiter la finance en bouc émissaire, il faut se la réapproprier, et c’est l’affaire de tous. Les comportements du public doivent changer : les particuliers doivent comprendre qu’il n’y a pas de rendement sans risque. Je ne suis pas de ceux qui, au prétexte que la finance est trop complexe, n’imaginent même pas qu’il y ait un devoir d’éducation du public. L’Etat doit changer de comportement : sa dette abondante est financée à bas prix grâce à la finance de marché, ce qui crée aujourd’hui une bombe sous la reprise. Les Etats doivent coopérer, or comme le dit Pascal Lamy, la régulation - sans même parler de la solidarité - financière globale, est encore plus difficile à obtenir que celles du commerce et de l’environnement. La bonne nouvelle est que tous ces problèmes sont posés. L’institution du G20 et d’un système européen de supervision financière (merci Jacques de Larosière) sont de vrais pas en avant. Finalement la question principale est la capacité de nos démocraties, fragiles et conflictuelles, à assumer une grande transformation.

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