Articles et rapports

25 janvier 2010 :
Chronique d’actualité n°9

FACE A DES REFORMES INDISPENSABLES, ET ALORS QUE LA CRISE PERDURE EN EUROPE, LES CHOIX POLITIQUES TARDENT

1 - Vers de nouveaux développements de la crise

La reprise est très forte dans les pays émergents, en particulier en Asie, mais ce n’est pas le cas dans les pays occidentaux où la croissance est et sera très faible. De plus on ne doit pas écarter le risque d’une rechute : le Fonds monétaire international s’inquiète de la formation de nouvelles bulles spéculatives (bourses asiatiques, marchés obligataires, marchés des matières premières). La Banque des Règlements Internationaux et Jean-Claude Trichet ont averti des risques qui sont liés à la poursuite de comportements spéculatifs des banques, qui d’ailleurs expliquent certains profits record en 2009. Dans l’industrie, où s’expriment des préoccupations majeures sur lesquelles je reviendrai, les profits élevés de certaines firmes en 2009 ne sont liés qu’au dégraissage des coûts. D’autre part, une étude de la Deutsche Bank signale la nouvelle montée de l’économie grise et de la corruption. A noter encore que s’il y a des signes de légère reprise de la croissance du commerce mondial, les investissements directs à l’étranger se sont effondrés en 2009 sauf en Chine. La Banque mondiale souligne que cette chute a affecté surtout les pays les moins avancés, pour qui c’est une lourde hypothèque si la tendance ne s’inverse pas.

Les années 2010-2011 vont être marquées par un test critique des systèmes de gouvernements, écrit Gillian Tett. L’agence Moodys a fait savoir qu’elle pourrait envisager des indicateurs de cohésion sociale et politique, afin que les marchés puissent évaluer la capacité des Etats à faire face à leurs problèmes. Ainsi souhaiterait-elle renforcer la pression des marchés sur les Etats en pénalisant le financement des faibles et en les poussant ainsi à faire le ménage chez eux. Je préfère une tout autre voie : mobiliser les citoyens et les sociétés civiles pour assumer des changements en profondeur des politiques publiques. A cet égard je ne partage pas pour une fois la position de Nicolas Véron qui, dans une chronique de La Tribune en décembre, exprimait ses craintes d’une intervention durable de l’Etat dans le système économique. Et je juge mal posé un débat souvent campé dans les médias comme un dilemme entre le maintien des soutiens publics aux banques et à l’économie, et leur retrait. A court terme on ne peut pas les retirer inconsidérément, mais il est temps de créer les conditions pour faire cesser la prédation du système financier sur l’économie réelle ; d’assurer une présence durable de financement public et parapublic pour les investissements qui permettront de relever les potentiels de croissance ; et de bâtir une stabilité financière. Pour l’instant, le système bancaire s’engouffre dans une situation de « no man’s land », sachant que les nouvelles règles internationales ne sont pas attendues avant la fin de 2010 et pour application fin 2012 : elles spéculent sur le maintien ou non des soutiens publics. A cet égard, Robert Reich exprime un point de vue pessimiste sur le rapport des forces aux Etats-Unis entre système financier et système politique.

2 - Les limites actuelles de la gouvernance mondiale

Barack Obama entre dans une période critique de son mandat. Après la perte du siège démocrate au Massachussetts, les Républicains peuvent bloquer les réformes au Sénat. Comment le président allait-il réagir : aller vers plus de compromis, comme Clinton l’avait fait avec succès quand il était en difficulté à mi-parcours de son premier mandat ? Obama a choisi l’autre option, l’attaque, sur le front de la finance. Il faut dire que la bataille cynique et brutale des géants de la finance pour ne rien changer appelait une réplique. Déjà Obama avait annoncé une taxation des banques à hauteur de 100 milliards $ sur 10 ans, assise sur les passifs non garantis des bilans. Mais plus significatives sont les propositions consistant à interdire la spéculation sur fonds propres, et à cesser de posséder ou sponsoriser des hedge funds et des groupes de private equity. C’est obliger des grandes banques à se restructurer, une sorte d’équivalent du Glass Steegal Act de 1933 (dont l’adoption n’a été possible que 4 ans après le krach de 1929). La bataille ne fait que commencer, car Obama ne peut même pas compter sur l’unité dans les rangs démocrates en faveur de ces mesures. Inspirées par l’ancien Volcker, elles mettent le jeune Geithner sur la sellette. En même temps Ben Bernanke, président de la FED, aura du mal, s’il est confirmé, à obtenir pour la FED le rôle de superviseur en chef. Cette bataille aura des répercussions ailleurs. Obama n’attend pas les travaux de régulation globale en cours et avance des choix américains. En Europe, ils ne font pas consensus mais Christine Lagarde les salue et Schaüble approuve. Deutsche Bank, RBS ou Barclays seraient touchées. Affaire essentielle à suivre.

D’autre part Obama aura bien du mal à faire passer une réforme de la santé. Seulement 10% des Américains sont intéressés, 2/3 veulent que l’action se concentre sur l’économie et l’emploi. Or il faut souligner avec Richard Freeman que l’on assiste à la fin du modèle américain de plein emploi ; en tout cas de l’idée que la flexibilité sur le marché du travail est un facteur clé de lutte contre le chômage. Les Etats-Unis ont déjà perdu 7 200 000 emplois (l’eurozone, 4 000 000). Concernant la gravité de la crise des finances publiques américaines, Giddeon Rachman pense qu’une banqueroute pourrait être positive pour l’Amérique car les grandes réformes sortent le plus souvent d’une crise budgétaire ! Evidemment la Chine est devenue un grand acteur politique mondial. Elle apprend très vite, et prend d’autant plus confiance en sa force, que la croissance mondiale va devoir nécessairement prendre appui sur l’Asie. Face aux risques de surinvestissement et de formation d’une bulle d’actifs, ses dirigeants annoncent un resserrement du contrôle du crédit. La croissance va perdurer en Chine, et elle est assez forte pour ne pas s’inquiéter quand Google menace de la quitter en raison des obligations qui lui sont faites de censurer les sites que lui désigne le gouvernement chinois. Les groupes étrangers rencontrent des difficultés croissantes en Chine, mais c’est un marché où il faut être.

Il faut souligner que l’idée d’un G2 entre Etats-Unis et Chine s’éloigne manifestement. Rachman pronostique que le conflit entre ces deux puissances est devant nous. Ça ne fait pas plaisir aux entreprises, mais actuellement les comportements des politiciens, notamment aux Etats-Unis, vont en ce sens.

La recherche sur la gouvernance mondiale est en plein développement. La dernière parution d’Enjeux les Echos en témoigne. Soros produit un excellent article pour dire « le système a calé, il ne va pas redémarrer sans l’invention d’une régulation financière globale qui n’a jamais existé ». DSK avertit sur les dangers d’unilatéralisme des systèmes d’auto-assurance financière nationaux, et il souligne le besoin d’un assureur mondial en dernier recours (un FMI consolidé). En filigrane, il y a les soucis sur l’instabilité monétaire qui menace pour les prochaines années, et dans le nouveau système multipolaire qui émerge (puisque la zone Asie s’organise, comme vient de le montrer le récent accord entre la Chine et les pays de l’ASEAN). A souligner la très intéressante conférence de Pascal Lamy devant l’Université Bocconi de Milan, esquissant les enjeux de réforme de la gouvernance mondiale. On n’en est pas là, et pour l’instant le G20, qui a donné quelques instructions pour la régulation financière l’an passé, est absent sur le terrain de l’action contre les déséquilibres économiques et monétaires. J’ajoute, et ceci me mènera au paragraphe suivant, que la politique économique de l’Europe est toujours invisible, sauf à camper sur les anciennes règles. Ceci est un problème politique majeur et je relance ici ce que j’avais demandé dans notre Revue et aux Entretiens économiques européens de la fin 2008 : la toute priorité au niveau communautaire, c’est une gouvernance organisée de la gestion de la crise.

3 - L’Europe, toujours à pas très comptés

En effet, comment ne pas observer que l’agenda européen d’action politique est toujours plongé dans une grande incertitude. On annonce pour bientôt une stratégie EU 2020, pour laquelle une brève consultation a eu lieu et Confrontations Europe y a contribué. Je n’y reviens pas dans cette chronique, mais je veux enfoncer le clou : il n’y a ni gouvernance ni agenda d’action à court terme ; comment alors prétendre bâtir du long terme en négligeant de consolider le sol sur lequel nous devrions nous appuyer ? Je veux saluer quand même trois avertissements du Président Van Rompuy : sans deux points de croissance supplémentaires, le modèle social européen est intenable (or on prévoit au contraire une dégradation du potentiel si rien ne change) ; dans les changements d’équilibre des puissances, qui ont lieu à grande vitesse, l’Europe est à la défensive ; la perspective à long terme n’est pas brillante en raison d’une désindustrialisation rapide. Par contre j’ai quelques soucis avec les positions de M. Juncker, qui revient pour 2 ans ½ à la présidence de l’Eurogroupe : il est toujours en retrait lorsqu’il s’agit d’affronter le système bancaire (il est contre une taxation) et les opérateurs usant et abusant du levier du crédit ; d’autre part il s’en tient au PSC en l’état. Par contre il est positif sur trois points : une représentation unique de l’Union au FMI, l’émission d’eurobonds (malheureusement l’Allemagne est contre), et des réunions occasionnelles des chefs d’Etat de la zone euro (mais M. Van Rompuy l’a doublé en convoquant une réunion des 27 chefs d’Etat le 11 février). La crise en Grèce est un problème très important, et d’autres Etats inquiètent aussi. La Grèce a truqué ses comptes. Ce sont les marchés financiers qui l’ont avertie : les taux d’intérêt pour le financement de sa dette publique sont plus élevés de 2,7% que ceux de l’Allemagne (mais rappelons qu’ils l’étaient de plus de 10% avant le lancement de l’euro, ce qui montre bien la réalité d’une solidarité financière de fait grâce à la monnaie unique). Les membres de la zone euro sont obligés de défendre la Grèce, car en cas de banqueroute la contagion de la crise grecque serait insupportable. Mais bien sûr il ne faut pas soutenir l’Etat grec dans ses manquements, et au contraire l’inciter à bouger (parenthèse à propos du PSC : je suis pour un maintien de la règle du retour du déficit public à 3% du PIB, par contre et ceci ne vaut pas bien sûr que pour la Grèce, le maintien de la règle de 60% pour la dette publique est désormais inapproprié, et il est temps d’envisager plutôt une surveillance macroéconomique de la dette totale, publique et privée). Laurence Boone suggère que l’UE, utilisant des eurobonds, pourrait financer des investissements, moyennant des engagements stricts de l’Etat grec pour couper les dépenses improductives de fonctionnement. Beaucoup plus facile à dire qu’à faire, car ceci impliquerait une capacité d’investigation en profondeur confiée à l’UE pour investiguer dans la conduite d’un Etat. Beaucoup craindraient un tel précédent. Et pourtant…

Beaucoup d’autres problèmes de cohésion sont en ligne de mire dans l’eurozone (cf. Martin Wolf), et dans les pays de l’Est hors euro où le rattrapage risque de s’interrompre. Cela étant, les observateurs ne sont pas tous d’accord à ce sujet : les uns considèrent que ces pays sont menacés de chute, tandis que d’autres disent que les prêteurs parient de nouveau en leur direction ; je penche plutôt dans le sens des premiers, d’autant que le système bancaire des pays de l’Est n’est pas restauré, et même si la Hongrie annonce qu’elle n’a plus besoin de l’aide du FMI. D’autre part j’espère que devant le rapprochement des Etats croate et serbe, et la bonne volonté de la Turquie, l’UE aura le courage de poursuivre dans la perspective de l’élargissement.

Enfin, comment ne pas dire bravo au Financial Times qui considère comme absolument choquante l’attitude des gouvernements anglais et hollandais réclamant à l’Islande plus de 4 milliards € d’indemnités au titre du soutien de son système bancaire en faillite (le dit système consistant exclusivement en filiales des banques occidentales), alors que le PIB islandais s’est effondré. C’est plus que choquant, c’est intolérable et il est inacceptable que l’UE ne le dise pas et n’intervienne pas.

4 - La France en difficulté

L’éditorialiste des Echos, Favilla, a raison de déplorer l’atonie du débat public sur la politique économique de la France. Autant Nicolas Sarkozy était en pointe en 2008, autant aujourd’hui le pays souffre d’un manque de diagnostic, de visibilité, de clarification de sa ligne intérieure et de sa ligne européenne.

L’industrie française est en grand péril. Déjà le niveau des faillites d’entrerpises en 2009 a atteint le précédent record de 1993. Les risques de désindustrialisation accélérée appelleraient une mobilisation nationale. Je sais gré à Jean Peyrelevade qui, dans un article du Figaro, appelle au secours de l’industrie. Les données qu’il rappelle, et qu’a fournies Rexecode, font froid dans le dos. L’industrie française est en recul sur ses concurrents européens. Les coûts du travail en France ont sensiblement augmenté dans les années 2000, comme en Grèce et d’autres pays d’Europe du Sud, alors qu’ils ont sensiblement baissé en Allemagne qui caracole en tête de l’industrie européenne ; la baisse des excédents bruts d’exploitation est liée aussi à la concentration des charges sociales sur l’industrie.

Or la politique industrielle n’est pas à la hauteur. Les conflits au sein de la filière nucléaire ont déjà porté grand tort à notre image et se sont traduits par des désillusions sur de grands contrats. Tandis que Renault recule sur le marché mondial et que l’on se focalise sur la seule question de la délocalisation de la Clio en Turquie, où est notre politique pour le secteur automobile ? Comment imaginer que nos relations avec les grands pays puissent se bâtir simplement par la chasse aux grands contrats sous l’égide du sommet de l’Etat ?

J’observe, cela étant, que le grand emprunt n’est pas une mauvaise initiative, et que ses options sont rigoureuses : 15 milliards sur 35 sont des dotations en capital, notamment pour des Universités devenant autonomes et capables d’initiatives, elles ne comptent donc pas dans le calcul de la dette publique au sens de Bruxelles ; tandis que pour le reste la charge de la dette sera compensée par une diminution des crédits budgétaires. Mais cela ne règle pas le problème présent du désarroi industriel, et j’attends avec intérêt le futur discours annoncé du Président de la République à ce sujet. A la place de la gauche française, je ne me réjouirais pas et je n’oserais pas faire de sarcasmes, car je partage l’avis de Jean Peyrelevade : l’industrie est une priorité pour la France, mais à droite, si on l’a su, on l’a oublié depuis longtemps, tandis qu’à gauche on se refuse toujours à le comprendre. Espérons que cela va changer.

Ceci dépend d’une prise de conscience de toute notre société. Parlons clair : en France la question sociale prime totalement sur la question de l’industrie et c’est un terrible handicap. On ne peut pas donner priorité à la consolidation de la production et en même temps donner la priorité à la défense de l’Etat-providence en général, il faudra choisir tôt ou tard. Pour moi la priorité absolue du social, c’est l’emploi, et c’est impossible sans redressement industriel.

Peut-être une lueur d’espoir du côté de la réforme des retraites. C’est urgent : le déficit prévu en 2020 est déjà atteint en 2010 (25 milliards €) ; les prévisions faites en 2007 pour l’avenir sont totalement obsolètes ; la charge du financement des retraites des fonctionnaires pèse lourdement sur l’Etat. Martine Aubry vient de faire un pas dans la voie de la responsabilité en acceptant le principe d’un relèvement de l’âge légal ouvrant droit à la retraite, mais elle a tort d’exiger en préalable la solution du problème du relèvement du taux d’emploi des seniors. Les deux dossiers doivent avancer en parallèle, et non pas l’un attendant l’autre. Il est important d’autre part que la CFDT se soit prononcée pour l’alignement des droits du secteur public sur le secteur privé ; on peut regretter que d’autres centrales, au lieu de saluer ce refus d’un comportement opportuniste, espèrent en tirer quelques bénéfices en termes de transferts d’adhésions. Je n’évoque pas ici les problèmes non résolus de la dette croissante de l’assurance maladie et de la santé en général, et qu’il ne faut pas espérer résoudre en tout cas sans une consolidation et rénovation de l’hospitalisation publique.

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