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1er décembre 2009 :
Chronique d’actualité n°7 : Conscience progressive de l’ampleur des problèmes à résoudre pour construire une reprise durable

La gestion sociale. Le poids des dettes. L’environnement. Les restructurations bancaires et industrielles. La gouvernance mondiale.

La reprise a lieu en Asie, elle se profile ailleurs, elle est très fragile : tel est le diagnostic de Dominique Strauss-Kahn. Nous ne sommes pas encore sortis de la crise, et la sortie aussi sera douloureuse.

Les amortisseurs sociaux en France et en Europe ont atténué la perception du choc de la crise, mais il va être plus durement ressenti, à commencer par la montée du chômage.

Il est intéressant de comparer celle-ci en Europe et aux Etats-Unis. Elle est nettement plus faible en Europe (+ 2,4% depuis février 2008) qu’aux Etats-Unis (+ 5%). Et pourtant la production a plus chuté ici que là-bas (- 4,2% à comparer à - 2,7%). L’explication est simple : en Europe on protège l’emploi alors qu’aux Etats-Unis on n’hésite pas à licencier. Mieux encore, au 3ème trimestre 2009 les gains de productivité du travail aux USA ont été extraordinaires : +9% (+4% production, - 5% heures de travail). Les dirigeants politiques américains savent que la reprise de la création d’emplois est impérative, non seulement parce que les chômeurs n’ont pas de protection sociale et parce que c’est une condition essentielle de la confiance envers l’économie américaine. On ne peut pas dire aujourd’hui que les Etats-Unis sont sortis de la crise.

En Europe nous essayons d’abord d’allonger les dispositifs de protection dans l’emploi, en particulier par le chômage technique indemnisé. Il reste que nous devrions aussi préparer la reprise de l’emploi. Le faisons-nous ? Une des conditions majeures est un grand développement de la formation des compétences. Henri Proglio en fait un objectif prioritaire pour l’avenir du nucléaire, d’autres dirigeants d’entreprises en ont aussi conscience. Mais les politiques ? Le « grand emprunt » français fait une bonne place à l’Université, mais rien pour la formation professionnelle et continue, alors qu’elle est complètement sinistrée. Je me réjouis que dans son document de stratégie UE 2020 ouvert à la consultation, la Commission donne la première priorité à la formation et à sa relation à l’emploi. Notons aussi que la légère reprise en France repose encore et toujours sur la consommation, alors que l’investissement continue de chuter. Au contraire l’Allemagne construit sa reprise sur l’investissement industriel.

La finance n’est pas du tout prête à soutenir une reprise. Les banques resserrent le crédit, dont le volume a baissé en un an dans la zone €. Les investisseurs financiers, qui disposent de liquidités abondantes, alimentent des bulles spéculatives sur le prix des matières premières : pétrole, or, ail chinois ! Robert Zoellick alerte également sur les risques de nouvelles bulles d’actifs financiers en Asie. L’Australie a du relever son taux d’intérêt, la Corée et l’Inde y pensent, mais une hausse des taux entrainerait une appréciation de monnaies asiatiques néfaste pour leur compétitivité alors que la monnaie chinoise colle au dollar.

La hausse des dettes publiques fait peur à tout le monde mais apparemment pas à Jean-Paul Fitoussi et à Henri Guaino, qui demandaient plus de 100 milliards d’€ pour le grand emprunt ! Plus lucide, Kenneth Rogoff de Princeton publie un livre intitulé « This time is different » : le problème est d’une nature exceptionnelle. Il rappelle qu’une crise bancaire est généralement suivie quelques années plus tard d’une crise de la dette souveraine. Les niveaux de dette actuels aux USA et en Grande-Bretagne sont comparables à ceux atteintes pendant les guerres – mais nous sommes en période de paix et il sera plus difficile de résorber les dettes qu’en période de reconstruction.

On sait que deux conditions majeures sont requises pour alléger le poids relatif des dettes : une croissance forte et des taux d’intérêt bas. Même si les Banques centrales maintiennent leurs taux d’intérêt bas, ce qui est nécessaire et durablement, les marchés financiers – où se financent les dettes publiques – sont déjà nerveux. Les risques d’inflation des prix sont faibles – hormis ceux liés à l’instabilité des matières premières, énergétiques et alimentaires. Mais une bulle se forme sur les bons du Trésor américain, déclare C. de Boissieu. La guerre des taux de changes se prépare, ajoute J.-P. Jouyet. L’instabilité des taux de change est visible et pénalise les Etats vulnérables. Rappelons que la dernière faillite d’Etat était celle de l’Argentine en 2001.

Les marchés testent déjà la fiabilité des Etats. Le taux des « credit default swaps » augmente sur les obligations américaines. En Europe, les Etats grec et italien sont visés. Une des conséquences immédiates du moratoire décidé par l’Etat de Dubaï sur sa dette, outre la rechute des Bourses, est la hausse du coût d’assurance de la dette souveraine de la Grèce et de la Hongrie (et la baisse du taux des obligations pour l’Allemagne). On constate là encore les effets de contagion dans la finance globalisée. Dubaï entraîne aussi une perception par les investisseurs de risques dans les pays émergents.

D’autre part, il y a de plus en plus d’obligations d’Etat dans les portefeuilles bancaires, car les banques doivent améliorer leurs bilans par la détention d’actifs jugés sûrs. Quand les facilités quantitatives exceptionnelles fournies pour les banques centrales seront levées, les banques feront-elles toujours confiance aux marchés obligataires ? Plusieurs sont impactées par le choc Dubaï.

Les besoins de financement supplémentaire des Etats sont estimés à 3 trillons de $ sur les deux années à venir. Le FMI estime que la dette des pays du G20 atteindra 118% en 2014 (sur la base des trends actuels) avec un risque de hausse de 2% du taux d’intérêt des obligations. En ce cas, stabiliser la dette à 80% nécessiterait un effort colossal de 7% du PIB en termes cumulés de hausses d’impôts et de baisse des dépenses publiques. Les dirigeants politiques nationaux, européens et des institutions internationales hésitent et se divisent. En Allemagne la nouvelle coalition avait adopté un compromis en faveur de baisses d’impôts, il est déjà remis en cause par le ministre des Finances W. Schaüble. En Espagne on augmente les impôts alors même que la récession n’est pas finie. En Italie Berlusconi veut supprimer la taxe professionnelle mais son ministre Tremonti refuse d’aggraver les déficits. En France, N. Sarkozy a finalement arbitré à 35 milliards le volume du grand emprunt, mais a du le lier à un engagement sur le retour du déficit public à 3% du PIB en 2014. Dominique Strauss-Kahn demande la poursuite des soutiens publics alors que Jean-Claude Trichet commence à dire qu’il ne faudra pas trop tarder à en sortir. Joachim Almunia, Commissaire européen, a souhaité que les restrictions budgétaires commencent dès 2011.

La récente discussion au sein de notre Groupe crise a conclu qu’il faut actuellement maintenir les soutiens, c’est incontestable, mais il faut aussi préparer de grands changements des politiques monétaires et budgétaires. La politique monétaire ne peut se contenter de maintenir des taux d’intérêt bas, elle doit aussi prévenir et dissuader les nouvelles bulles d’actifs financiers ; et il faut agir pour une coordination internationale sur les taux de change. Les Etats devront quant à eux prendre des engagements clairs pour leur politique budgétaire à moyen et long terme afin de donner confiance aux marchés. Plus facile à dire qu’à faire. Il faudrait que les institutions publiques s’accordent pour accepter durablement le maintien de dettes élevées, mais en fixant des niveaux raisonnables. Il faudrait annoncer à l’avance des restructurations profondes dans les finances publiques (en France les fonctionnaires se déclarent plus mécontents encore que les salariés du privé !) et des hausses d’impôts. Et les marchés testeront quand même la fiabilité de la parole des Etats pris individuellement.

Elément clé par conséquent : qui dit coordination internationale effective dit solidarité. Il n’y a pas encore de solidarité construite dans la zone euro face à de tels défis. Wolfgang Munchau le répète inlassablement. John Plender note cependant que les banques allemandes ayant beaucoup investi dans des pays du Sud de l’Europe, devront soutenir leurs succursales pour éviter une contagion des difficultés. La question politique de la cohésion dans la zone euro (comme dans la zone asiatique !) est incontournable. Il faudra de nouveaux outils pour offrir des soutiens… sous conditions. D’autres difficultés liées au problème des dettes en situation de croissance basse commencent à apparaître un peu partout. Ainsi les gouvernements centraux cherchent à renvoyer une partie des responsabilités à prendre aux collectivités locales et régionales : le président du land de Berlin se plaint que 14 des 24 milliards d’€ de baisse d’impôts en Allemagne touchent en fait les länder. A comparer au conflit entre le gouvernement français et les élus locaux au sujet de la compensation de la suppression de la taxe professionnelle. En Angleterre, David Cameron évoque la nécessité politique de restaurer l’unité de la nation entre riches et pauvres. Sa politique fiscale se veut (et se doit d’être) restrictive, mais il va être obligé de dépenser plus pour améliorer les services publics. Aux Etats-Unis, le débat sur la réforme du système de santé ne semble plus centré sur la meilleure façon d’obtenir la couverture universelle, mais sur le casse-tête des coûts. Obama a fixé une limite-plafond de 900 milliards de $ (très inférieure aux 1300 jugés nécessaires par certains). Il faudra accorder des subventions importantes aux personnes qui ne sont pas assurées, afin qu’elles aient les moyens de prendre une couverture ; mais comment trouver des économies de coûts dans un système assurantiel où les intérêts financiers et industriels sont surpuissants ? Quand le coût de la dette va réellement se faire sentir, à partir de 2011 au plus tard, quand il faudra diminuer les dépenses des hôpitaux, accroître l’impôt sur le revenu, et autres douleurs, la fureur contre le monde de la finance risque de redoubler, souligne Gillian Tett.

Aux Etats-Unis le débat est vif quant à la possibilité de conjuguer ou non l’impératif de croissance avec l’objectif de lutte contre le changement climatique. Barack Obama a décidé d’aller à Copenhague. Il a le courage d’annoncer des objectifs chiffrés de réduction des émissions de CO2 sans l’accord du Congrès et du Sénat. Peter Singer et Katherine Richardson soulignent que le statu quo serait vécu comme une agression du monde riche envers le monde pauvre, ils appellent au combat pour une taxe carbone universelle. La Chine annonce des objectifs de réduction d’émissions relativement à sa production. Elle dépense 6 milliards de $ par mois pour l’énergie propre, selon le ministre américain Steven Chu. Il s’agit surtout de devenir, et à brève échéance, le champion industriel mondial des énergies renouvelables, avec une force de frappe à l’exportation, alors que la politique d’économies d’énergie à l’intérieur du pays s’annonce difficile. Le directeur du mensuel Enjeux les Echos, Eric Le Boucher, publie en novembre une critique argumentée de ce qu’il appelle « L’illusion verte ». Lucide, il écrit : l’impératif social primera. Philippe Pochet, pour la CES, déclare que la justice sociale est un pré-requis au développement durable sinon il ne sera pas acceptable. Le Boucher souligne la nécessité de la croissance, mais ajoute, et c’est essentiel : nous n’avons pas les modèles économiques voulus pour changer la production et la consommation. Il juge que la méthode actuelle (celle de Kyoto et Copenhague) n’est pas la bonne, en tout cas manque d’assises. Les nations et régions doivent prendre des engagements de réduction du CO2, certes, mais chacun choisit le moyen, et ceux-ci peuvent être foncièrement contradictoires et rivaux. L’Europe se veut la plus vertueuse par ses engagements, mais étant massivement importatrice de produits fossiles, elle concourt aux émissions de CO2 chez les autres. La Chine et d’autres font des choix technologiques et industriels qui s’avèreront peut-être efficaces demain. Il manque une base commune suffisamment solide pour les moyens. Eric Le Boucher suggère un marché mondial des permis d’émissions, dont il faut bâtir la régulation. Il cite Jean Tirole qui demande un prix unique mondial sur un tel marché. La proposition de taxe carbone universelle évoquée ci-dessus pourrait fixer le prix plancher.

En ce qui concerne les choix technologiques et d’investissement, les Etats auront un rôle important. Il faut être capable de planifier, ce qui est le cas de la Chine mais certainement pas de l’Union européenne, qui n’a toujours pas levé le tabou du nucléaire. Alors que l’Europe se veut le champion des « bons » objectifs de réduction des émissions de CO2, je crains qu’elle ne néglige la politique énergétique industrielle. La Chine et les USA auront à moyen terme un leadership sur les technologies et les industries « vertes », alors que l’Europe fragmentée et champ des rivalités nationales risque d’être en retard.

Autre question : faut-il faire jouer la subsidiarité, s’en tenir aux politiques nationales et de grandes régions ? Impossible, l’enjeu de solidarité est incontournable. A l’échelle globale, il n’y a pas un objectif mais deux : moins de CO2 ET l’accès de tous à l’énergie.

La recomposition du paysage bancaire est en cours. John Gapper écrit : « quand l’histoire de la crise financière globale sera écrite, il pourra être dit que Neelie Kroes, commissaire à la concurrence, a été le seul responsable politique à vouloir répondre de façon cohérente ». Elle a obligé le bancassureur ING à se réduire de moitié. Il a bénéficié de 10 milliards d’€ d’aides publiques, il va devoir maintenant vendre sa branche assurance, et sa branche bancaire américaine. Depuis lors, les pouvoirs publics britanniques ont du réinjecter 31 milliards de £ sterling pour LBS et Lloyds : N. Kroes a imposé comme condition une cession massive d’actifs dans la branche détail. Berlin vient d’injecter 4 milliards d’€ en cash pour une grande banque régionale, West LB : qu’en pense la Commission ? Mais Mme Kroes agit en fonction des critères d’une « concurrence non faussée », à défaut de lignes directrices qui seraient fondées sur une régulation structurelle. Comme Nicolas Véron, je pense qu’il faudrait créer une entité ou agence pour la gestion des restructurations bancaires en Europe. Ce qui supposerait des principes communs : voulons-nous préserver les banques universelles, comment répartir les coûts, avec quelle solidarité ?...

Même question, côté ex ante, sur les principes du système de supervision prudentielle en cours de fabrication en Europe. Gary Schinasi (Bruegel) interroge : un superviseur européen sera-t-il en capacité de prévenir les prochaines crises ? Sera-t-il capable de distinguer entre une banque présentant un risque systémique et une banque simplement vulnérable. Et que fera-t-il si c’est effectivement une banque « too big to fail » ? Les avis divergent, par exemple John Gapper propose de les briser en trois ensembles : détail, investissement, gestion d’actifs. Mais ce point de vue, minoritaire et particulièrement rejeté en Europe occidentale, ne semble pas pertinent.

D’autre part, quelle sera la légitimité du Conseil de prévention macrofinancière, où la BCE aura un rôle dirigeant, quand il faudra intervenir dans des domaines de souveraineté nationale ? La BCE n’aura pas pouvoir de décision en matière de restructurations, elle ne pourra agir que par des normes prudentielles, de façon incitative et préventive. Mais ce faisant, elle se trouvera face à des Etats défendant des champions. Dès lors que l’on confierait explicitement à la BCE une deuxième mission - pas seulement la stabilité des prix mais aussi la stabilité financière – le concept d’indépendance de la Banque centrale devra être reprécisé. Tandis que la situation bancaire n’est pas assainie, le débat continue sur la nature de la régulation prudentielle à établir.

Mais il est inégal, souligne Pierre de Lauzun (directeur délégué de la FBF) lors d’une réunion récente de notre Groupe banque-finance : les Américains avancent des tas d’idées et exercent une pression constante, mais la participation au débat est faible en Europe (sauf UK et France). Dans ces conditions, le débat est focalisé sur les normes prudentielles au niveau des banques. Augmenter les exigences en capital risque de renchérir à l’excès le coût du crédit, souligne-t-on du côté français, alors qu’il faudrait mettre l’accent sur l’inadéquation des modèles d’évaluation des risques. Mais surtout, estime-t-on, alors que l’enflure des opérations hors marché et les carences dans la réglementation des marchés sont responsables de la contagion et donc de la violence de la crise, ainsi que les normes comptables de la fair value, durcir la réglementation des opérations et des marchés n’est pas encore au cœur du débat actuel. Et l’Europe (comme les Etats-Unis), ayant donné pleins pouvoirs à des ayatollahs pour les normes comptables (l’IASB, le FASB), le politique a du mal à reprendre la main. Dans un débat remarquable à l’Ambassade britannique, Jean-Pierre Jouyet n’écarte pas les enjeux de régulation prudentielle au niveau bancaire, mais il demande que les niveaux de capital requis ne soient pas uniformes : ils doivent être plus durs sur les activités de marché que sur celles de crédit, ils doivent être contra-cycliques. Mais lui aussi souligne la nécessité d’une nouvelle organisation des marchés. Adair Turner, président de la FSA britannique, combat avec brio l’idéologie des marchés efficients, et souligne qu’il ne s’agit pas seulement d’élever les ratios en capital, mais de réussir à agir contre la pression du marché. Il y aura besoin de normes pour limiter le volume de l’endettement. Et l’on doit s’interroger sur le poids excessif du système financier. Que faire : réguler les bonus ? Réduire les activités de trading par des normes en capital plus dures ? Taxer les transactions ? Une combinaison des trois sans doute. Martin Wolf, qui se prononce pour une taxe exceptionnelle sur les bonus, ajoute qu’il faudra non seulement récupérer les subventions fournies aux banques, mais aussi faire porter au système financier une partie des coûts de la crise. Il faudra donc s’interroger sur les raisons de l’enflure des profits bancaires, pour envisager une politique adéquate. Il s’agissait de commissions et de plus-values sur les volumes énormes des transactions de marchés, et de marges confortables entre les taux d’intérêt de référence pour la liquidité, fixés bas par les Banques centrales, et les taux du crédit. Adair Turner souligne un autre problème tout à fait essentiel : les fiscalités nationales sont toutes favorables à l’endettement. Anecdote : Gillian Tett a fait un petit calcul. Goldman Sachs vient de décider une aide de 500 millions d’€ pour les PME américaines : quelle philanthropie ! Oui, mais cela ne représente que 3% des ressources consacrées aux bonus de l’année.

Les grandes manœuvres ont commencé dans l’industrie automobile. François Michaux a rédigé une excellente note sur l’affaire Opel (disponible sur www.confrontations.org). General Motors, bénéficiant d’aides d’Etat massives du gouvernement américain, a repris de sa superbe. Le groupe ne veut plus se séparer d’Opel, son fleuron européen. C’est un camouflet pour l’Allemagne, et à un degré moindre pour la Russie. Mme Merkel, ne prenant pas en compte les règles européennes de la concurrence, avait déjà choisi un repreneur (canado-russe) et lui avait assuré 4 milliards d’aides publiques avec pour condition le maintien de tous les sites industriels allemands. Elle s’était personnellement engagée. Elle subit maintenant un camouflet d’autant plus gênant qu’une majorité d’allemands sont opposés aux aides publiques aux repreneurs (on n’est pas en France !). GM ayant repris la main, trois sites allemands sont en danger et les syndicats manifestent, tandis que dans les sites concernés de Grande-Bretagne, d’Espagne et de Belgique, on se réjouit. Le pire est que des aides d’Etat allemandes (3 milliards d’€) seront néanmoins requises et accordées à GM !! Mais la Commissaire à la Concurrence s’est réveillée. L’histoire n’est pas finie, d’autant plus que toutes les surcapacités demeurent dans le secteur automobile. Les douleurs sont pour demain, rendez-vous dans six mois, écrit Paul Bett, et en tout cas dès que les primes à la casse n’auront plus le même impact ou seront supprimées. De son côté, Ford vend ses marques de luxe et pourrait céder Volvo Cars à un Chinois (Geely). PSA adopte une stratégie provisoirement conservatrice – maintien des dépenses en Rd et efforts de productivité moyennant suppression de 6000 emplois –, avant sans doute de s’engager dans une alliance stratégique offensive (on parle de BMW).

La question de l’industrie nucléaire va mériter un réexamen d’ensemble. Des problèmes de sûreté ont défrayé la chronique, ils reflètent une insuffisance d’investissements dans la maintenance. La renaissance du nucléaire, freinée à court terme, serait plus difficile si le prix du CO2 demeurait faible à moyen terme : cela réduirait l’avantage compétitif. Henri Proglio, nouveau Pdg, veut qu’EDF devienne véritablement une entreprise et que la France se dote d’une stratégie cohérente, au lieu de la fragmentation et des dissensions actuelles. François Fillon vient de tempérer pour éviter des conflits franco-français. A suivre. La France ne manque-t-elle pas d’ambition pour l’Europe ? La politique industrielle et le market design au niveau européen sont des enjeux cruciaux.

Paul Bett expose un dilemme stratégique : voulons-nous que les entreprises françaises deviennent des champions globaux du secteur énergétique, investissant surtout aux Etats-Unis, en Chine, à Abu-Dhabi et ailleurs ? Ou voulons-nous des entreprises au service du bien public, c’est-à-dire la sécurité d’approvisionnement et l’efficacité énergétique ? Gare à la riposte des écologistes, écrit-il. Il est impératif de viser une stratégie nucléaire qui soit centrée sur l’Europe. La bonne régulation du marché européen de l’électricité n’a pas été trouvée, loin de là, explique André Ferron. A noter, mauvais signe, la reprise des forages et des investissements pétroliers dans le monde.

Le secteur des transports est un autre domaine de grandes restructurations annoncées. British Airways et Iberia viennent de fusionner (dans un rapport de pouvoir 55/45, et en cumulant de lourdes pertes). Le financier W. Buffet vient d’effectuer un investissement massif dans le rail américain, un vote de confiance pour cette industrie. Deutsche Bahn vient de remporter un gros contrat à Dubaï. On sait que Guillaume Pepy fait tout ce qu’il peut pour poser la question de la stratégie externe de la SNCF. Mais ce débat n’est apparemment pas considéré comme vital dans la sphère politique. La Commission annonce qu’elle va repenser la politique des transports. Carlos Ghost déclare que l’Union européenne est en position défensive et que les émergents sont « une page de papier blanc ». Phillips, Man et Renault annoncent des investissements massifs dans ces pays. Mais les entreprises européennes se heurteront à une compétition croissante des champions locaux ; elles devraient mieux mesurer que leur intérêt est de prendre soin de la croissance dans leur base Europe. Comment ne pas tenter coûte que coûte de recréer une coopération industrielle franco-allemande ? Et comme M. Barroso s’est engagé en faveur de politiques industrielles, il faut proposer et agir.

Le monde politique aussi bascule vers l’Asie et les émergents. La diplomatie américaine est en pleine mutation. B. Obama a accepté de faire du G20 une institution mondiale. Il a envoyé ses meilleurs ambassadeurs en Chine et en Inde. Selon le commentateur David Rothkopf, pour lui « l’Asie est la nouvelle Europe ». La visite d’Obama en Chine a marqué le début d’un changement historique : la puissance globale américaine est obligée de coopérer avec d’autres puissances d’égal à égal. Jiabao a fait injonction aux USA de maintenir son crédit à l’échelle mondiale et de garantir la sécurité des actifs chinois. Le dollar n’est plus dans les mains des Etats-Unis : quel changement historique, finie l’ère du begning neglect ! Pour autant, la Chine n’est pas nécessairement intéressée à un G2, et les critiques sont vives en Asie envers le protectionnisme américain. Plus de cent Etats demandent une reprise des négociations pour faire aboutir l’agenda de Doha à l’OMC.

Le Brésil décolle. En 2014 son PIB sera supérieur à celui de la France et à celui de la Grande-Bretagne. Bravo Lula. Contrecoup indésirable : la valeur du real a augmenté de 50% par rapport au dollar.

Les différentes grandes régions du monde vont s’organiser au plan monétaire, afin de créer une stabilité entre les Etats de leur zone. Au Sommet de l’Asie du Sud-Est, le président de la Banque d’Asie pour le développement a plaidé un gros effort de coopération régionale. Elle a triplé son capital, s’est inscrite dans un large accord de swap, et veut coopérer sur le front monétaire. La Chine a renoué avec le Japon et souhaite aussi une coopération zonale.

Mais la stabilité intra-régionale ne suffira pas à créer une stabilité globale. En effet, comment les conflits entre les régions vont-ils se gérer ? Chacun voit les risques d’une guerre des monnaies : l’endiguer est autre chose ! Une réforme du système monétaire international basé sur le dollar sera nécessaire.

La partie la plus faible du document que la Commission vient de publier pour consulter sur la réforme de la stratégie de croissance de l’Union (UE 2020) concerne l’action extérieure. Elle est mieux consciente de la nécessité de renforcer la coordination et les synergies intérieures, mais dit très peu sur une stratégie extérieure. On voit actuellement les dirigeants européens supplier la Chine de décrocher sa monnaie du $ (ils jugent qu’un délai de 2 ans est trop long) et d’éviter d’accroître encore ses surcapacités industrielles. Mais quelle vision, quel poids, quelle volonté commune avons-nous ?

Notre Club de députés a engagé le débat sur la perspective UE 2020 lors de sa première réunion le 18 novembre (cf. le compte rendu par Carole Ulmer sur www.confrontations.org ).

Philippe Herzog, le 1er décembre

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