Articles et rapports

17 novembre 2009 :
Chronique d’actualité n°6 - Identité et citoyenneté

Une réunion choc à la FIAP Jean Monnet qui a réuni 200 jeunes samedi 14 novembre de 8h à plus de 11h du soir. L’association Initiatives et Changement a réussi son débat sur le thème « La citoyenneté à l’épreuve des diversités ». J’en tire beaucoup d’enseignements.

Tariq Ramadan* appelle les musulmans de France à être de bons citoyens, c’est-à-dire à respecter la loi, à parler la langue et à être loyaux. Mais il considère que les tensions sont dues uniquement aux comportements politiques qui « islamisent » les problèmes sociaux. La France n’a pas assimilé son passé colonial, ne reconnait pas la souffrance de l’exil et invente des problèmes du côté de la religion et de la culture alors qu’il n’y en a pas.

A noter que Télérama exprime exactement le même avis dans son hebdo du 11 novembre, où l’éditorialiste refuse le débat sur l’identité nationale. Il me semble que les choses sont beaucoup plus complexes et certainement pas aussi unilatérales. Face à Tariq Ramadan, je reconnais aisément les manquements et les fautes de la République et de la société française. Je ne partage pas l’approche défensive de ceux qui se crispent sur l’identité nationale. Mais je ne rejette pas leur besoin d’un travail sur l’identité française, impliquant une appropriation critique du passé et une perspective d’avenir. Et surtout je refuse l’idée que les politiques français sont seuls responsables de « l’islamisation » des problèmes sociaux. Certains milieux musulmans importent le ressentiment et l’idéologie islamistes à l’œuvre dans de nombreux pays à l’heure de la mondialisation. Il ne faut pas tourner la misère sociale vers l’agressivité. Et je connais nombre d’ouvriers victimes de la désindustrialisation qui souffrent tout autant que certains jeunes des banlieues et déplorent la perte d’unité de la nation. Il faut apprendre à voir la souffrance de l’autre et à chercher les fondements des problèmes sociaux dans la régulation du système capitaliste.

J’explique que le découplage entre la citoyenneté et la culture est une invention de l’Europe, indispensable mais qui nécessite des efforts mutuels. Contrairement à ce que laisse penser Tariq Ramadan, il y a en France et ailleurs en Europe tension entre la culture musulmane et la loi. Et je rappelle que l’Europe a inventé et réalisé le principe de laïcité, parce que la conjugaison du pouvoir religieux et du pouvoir politique a été une bombe contre la liberté ; elle l’est encore dans de nombreux pays.

Il me donne acte sur ces deux points et fait droit aussi à ma demande de réciprocité : chacun doit se remettre en cause, s’interroger sur ses convictions et croyances et sur les comportements qu’elles induisent. Mais ce soir là il ne parle pas des violences qui résultent de ces cultures, et de la radicalité et du terrorisme attisés dans le monde musulman, alors que je souligne aisément moi-même les fautes de la culture républicaine dans un pays où la Révolution a sombré trois ans après dans la Terreur.

Les tensions sont grandes dans la salle où beaucoup de jeunes français musulmans sont présents et bien en phase avec Tariq Ramadan. Ils respectent mes propos, ils les trouvent intéressants, mais souvent provocateurs. Le ressentiment envers les politiques français est très fort. Ce sont des jeunes très français, qui sont comme tant d’autres individualistes et sûrs de leur vérité, et ne veulent pas reconnaître qu’ils véhiculent une charge culturelle qui peut poser problème. Faire comprendre qu’être français et européen, c’est reconnaître la Shoah, ça ne passe pas. Pourtant, il ne s’agissait pas seulement d’un génocide à comparer à d’autres. C’était plus qu’un génocide ethnique, la négation de toute personne humaine par un pouvoir totalitaire. La responsabilité était européenne, mais la conscience du mal fait à l’humanité tout entière est requise de chacun. Il faut apprendre que les violences sont toujours réciproques et qu’il faut renoncer à chercher des boucs émissaires. La violence faite à des innocents aujourd’hui, d’où qu’elle vienne, est inacceptable. Je regrette aussi que la compréhension de la nécessité du combat pour la laïcité ne reçoive pas plus d’écho. Que de travail à faire ! Un des jeunes présents ne voit pas la différence entre la France et l’Iran en ce qui concerne la collusion du religieux et du politique. Ces jeunes nous demandent à juste titre d’être plus ouverts à la richesse des diversités ; mais certains ne voient pas encore leurs devoirs, leurs responsabilités de réciprocité.

Néanmoins beaucoup m’ont semblé sensibles à ma demande. Et j’ai ressenti une grande ambivalence entre la force du ressentiment et la force du besoin de dialogue. J’apprécie d’autant plus l’admirable travail qu’ont entrepris des associations et des institutions en Europe, et de tous ceux qui sont plus à l’écoute des interrogations et des évolutions dans le monde musulman.

Après cette réunion j’évalue mieux encore l’immense valeur de la construction européenne, qui a su réaliser la réconciliation entre la France et l’Allemagne. Les violences réciproques – René Girard a mille fois raison – n’étaient pas moindres que celles d’aujourd’hui. L’Allemagne aussi était le pays du ressentiment, comme le note Dostoïevski dans son journal. Mais ceci est terminé. Merci l’Europe, dont nombre de Français continuent pourtant de banaliser l’apport. Beaucoup plus difficile, semble-t-il, sera le chemin de la réconciliation entre Europe et monde musulman. Israël-Palestine est un abcès de fixation effrayant.

L’individualisme en plein développement dans toutes les sociétés, la soif de trouver soi-même les chemins de liberté, ne sont pas des handicaps mais au contraire des atouts, à condition que les individus soient capables d’écouter, de se distancier et de se responsabiliser. Mais il faudra pour cela des médiations institutionnelles beaucoup plus puissantes pour faire taire les haines et tourner les consciences vers une œuvre commune. Si l’Europe était capable de vouloir intégrer la Turquie, ce serait un grand pas en avant.

* Un autre intervenant était Bernard Reber, le modérateur Erwan Floc’h, et Djamila Labidi et Jean Fayet ont introduit et conclu la réunion.

CONFRONTATIONS EUROPE - 227 bd Saint-Germain 75007 Paris - 33.(0)1.43.17.32.83 (Paris) - 00.32.(0)2.213.62.70 (Bruxelles)