Articles et rapports

9 novembre 2009 :
Chronique d’actualité n°5 - Un colloque franco-allemand exemplaire

Conçu et organisé de mains de maître par Benoit Chantre pour l’association Recherches Mimétiques (ARM) et Antoine Guggenheim pour le Collège des Bernardins, avec le partenariat actif de Confrontations Europe, en présence d’un public nombreux et passionné dans le prestigieux site historique du Collège, le colloque a tenu toutes ses promesses.

Chacun pourra bientôt accéder aux débats en direct sur le site des Bernardins et disposer ensuite des actes du colloque (La relation franco-allemande de 1945 à nos jours, 30 & 31 octobre 2009). Je ne veux pas ici présenter une analyse exhaustive, mon point de vue est subjectif, politique, et mes commentaires se mêlent aux références.

Plusieurs séances ont concerné les recherches sur la guerre. Retraçant les idées-forces du livre de René Girard « Achever Clausewitz », Benoît Chantre a souligné ce fait – bien réel à mon avis – que désormais le politique court derrière la guerre. Celle-ci échappe de plus en plus à la raison, il s’agit de guerres batârdes, asymétriques, qui n’en finissent pas. Le risque du nucléaire peut prendre une ampleur effrayante, qui peut croire qu’il est vraiment contenu ? On peut regretter que le choix par de Gaulle d’une arme nucléaire française ait pu servir de modèle pour des Etats porteurs de passions nationalistes. Et surtout que l’offre de dénucléarisation de M. Gorbatchev n’ait pas été saisie.

Le message chrétien n’a pas seulement révélé que la victime était bien la victime. Il a averti que celle-ci peut en retour nourrir le ressentiment et la guerre, et proposé le choix de la réconciliation. Il est indéniable, à mon sens, que la réconciliation des Allemands et des Français après-guerre, responsables de rivalités meurtrières sur plusieurs siècles, doive beaucoup aux ressorts du christianisme. En dépit de la tendance à la déchristianisation. Et l’on doit se poser la question : ces deux nations sont-elles aujourd’hui indifférentes l’une à l’autre ? Si c’est le cas, sont-elles vraiment libérées du démon qui les opposait ?

Edouard Husson note avec pertinence que si de Gaulle et Adenauer ont su nouer un lien à Reims en 1962, un geste a manqué, en tout cas après 1989 : aller à Stalingrad. Effectivement j’observe les risques actuels résultant d’une refabrication de l’identité nationale russe par voie de ressentiment. Natalia Narotchnitskaïa vient de publier un livre édifiant à cet égard : « Que reste-t-il de notre victoire ? »(1).

Pierre Manent, très critique de l’œuvre de Girard, avance un point de vue très différent. Pour lui les rivalités mimétiques entre peuples et Etats ne donnent pas la clé du conflit, et la guerre est une activité de l’âme à travers laquelle l’homme se forme et se découvre lui-même. La quête de gloire, l’héroïsme guerrier, procéderaient d’une émulation vertueuse. A quoi il lui fut répondu que l’héroïsme et l’âme ne sont pas moins grands dans les efforts si difficiles de ceux qui veulent nouer des liens, partager des biens, et coopérer pour un mieux être. Après les héros d’Homère, la Grèce antique s’est minée dans des guerres qui l’ont finalement détruite. Comme dit René Girard, la violence n’est jamais perdue pour personne, elle engendre la réciprocité. Aujourd’hui que vaut l’héroïsme guerrier face aux risques dévastateurs du nucléaire – comme le montre Jean-Pierre Dupuy la bombe est là pour servir – des fondamentalismes religieux qui sapent le droit commun, et des conflits qui découleront du changement climatique et des déplacements de populations ? J’ajoute qu’on ne peut pas parler de la guerre sans parler de la paix : si l’on ne réussit pas à construire une paix juste et viable, si l’esprit guerrier nourrit la vengeance, la conséquence de la paix c’est la guerre. Keynes l’avait établi de façon géniale dans son pamphlet de 1919 : « Les conséquences économiques de la paix ».

Paul Thibault et Pierre Manent, s’inquiétant d’une apparente absence du rôle du politique dans l’œuvre de René Girard, veulent rétablir la possibilité pour celui-ci, non pas de courir contre la guerre mais de la contenir. Ils ont raison de vouloir fonder sur la capacité politique (et diplomatique) d’agir. Par contre je ne peux accepter l’idée selon laquelle c’est l’histoire politique qui explique les choses à elle seule, qu’il s’agisse de la guerre ou de la paix. Le travail culturel et le travail politique sont tous deux nécessaires et indissociables pour briser le cercle vicieux des violences réciproques. Contrairement à Pierre Manent je pense que la réconciliation d’après-guerre a nécessité un immense travail d’ordre spirituel. Que ce langage « religieux » plaise ou non, Jean-Dominique Giuliani n’a pas tort de dire qu’une sorte de conversion des nations a été nécessaire. Pierre Manent ne retient pas cette idée à mon sens essentielle que la fondation de la Communauté européenne a reposé sur la reconnaissance de crimes perpétrés par des Etats-nations. Il affirme que nous avons été éclairés tout simplement par la défaite. Je crains qu’à miser sur la légitimité et la capacité des gouvernements « représentatifs » nous ne serons pas armés, faute d’un travail suffisant sur nous-mêmes, pour affronter les risques et les conflits de l’avenir.

Dans la table ronde finale, René Girard, détendu et sage, a répondu à la demande qui lui était faite de nous parler de sa conception du rôle du politique. Il ne l’évacue pas, bien au contraire, mais il fait observer que ce n’est pas un remède en soi, comme l’a démontré l’histoire, où des représentants élus du peuple et animés par l’ambition de gouverner les hommes, ont engendré la terreur (cf. la révolution française et les guerres napoléoniennes qui ont suivi). Il pointe donc une réflexion sur la démocratie. Des conflits potentiels résident dans le choix démocratique de gens qui vont nous représenter pour faire la paix. Or actuellement nous ne savons même plus comment choisir nos élites : les critères ont disparu ! Pour lui le problème le plus urgent pour l’humanité, est celui du changement climatique. La science a établi clairement les risques et les conséquences. René Girard considère qu’il y a une méconnaissance des remèdes effectifs, et surtout que ceux-ci sont porteurs de graves conflits d’intérêt. Je suis d’accord avec lui. Une baisse du niveau de vie matériel sera nécessaire en Occident, et si on lui demande son avis, une majorité de la population sera contre. De plus, la Chine et les autres pays émergents sont fondés à nous dire que l’Occident devra faire beaucoup plus que les autres, compte tenu de son rôle plus ancien et massif de prédateur. René Girard est un européen convaincu. Il souhaite que les Français reconnaissent plus souvent leur arrogance. Elle contraste avec une certaine bonne volonté en Allemagne, où les gens ont plus conscience que nous des dangers. Pour lui, l’Europe ne doit pas faire retrait de l’histoire, ni nourrir une ambition de puissance mondiale, mais apporter au monde ce qu’elle a de meilleur dans ses savoirs. La concurrence entre les nations d’Europe est encore un gros obstacle, et il espère le moment où la solidarité arrivera. Toute l’œuvre de René Girard souligne les savoirs et sagesses méconnus de l’héritage judéo-chrétien. Pour autant à la question « que faire du religieux aujourd’hui face aux nouveaux défis ? », il répond qu’il n’y a pas de recette. Il y a besoin des savoirs religieux pour affronter les défis, mais un désaccord liminaire voile ce besoin : l’idée que le religieux et le mal ne font qu’un pèse massivement dans beaucoup de consciences. A mon avis le colloque a souligné le danger de deux mondes opposés : le fidéisme et le nationalisme. Il appelle à reprendre le travail sur foi et raison, une raison capable d’intégrer le divin, et une religion capable de ne pas exclure l’autre. Enfin et bien entendu, si le christianisme a été sur les fonds baptismaux de notre conception du droit et de la démocratie, il ne suffit pas de le rappeler, quand on doit aujourd’hui réinventer politique et démocratie dans un monde pluriel et commun.

Le débat sur la théologie a été particulièrement riche. Wilhelm Guggenberger a souligné que la querelle des investitures entre le Pape et l’Empereur au XIIème siècle – la première des révolutions dit Rémi Brague – a permis de poser la question centrale de la nature de l’autorité que peut acquérir le pouvoir. Après plusieurs siècles, l’Eglise catholique s’est retirée de la querelle et a demandé le pardon. Parallèlement une fusion entre Eglise et Etat n’étant plus possible, une sacralisation de l’Empire (à mon sens, de l’Etat) a eu lieu. On en sort aujourd’hui, mais il est toujours aussi nécessaire de promouvoir les forces qui permettent d’abandonner les logiques impériales. De ce point de vue il faudra trouver une base plus universelle que celle de l’Occident pour reprendre le débat sur Foi et Raison et élargir le message christique. Non violence et rationalité peuvent converger, mais on ne sait pas encore qui est la base de quoi. Rémy Brague s’est consacré pour sa part au besoin d’un socle historique pour comprendre l’Islam. Nous ne comprenons pas son rapport à la violence. Il nous fait peur aussi voulons-nous parfois le nier alors qu’il faut impérativement le saisir. La religion islamique s’est voulue première et définitive, considérant les autres monothéismes comme des falsificateurs : est-ce irrémédiable ? Cette conception rend le dialogue très compliqué. Il faut l’approfondir en veillant bien à renoncer à tout mimétisme et à ne pas gommer les difficultés. Paul Thibaud manifeste quant à lui le souci d’établir ou de préserver la légitimité propre du politique détaché du religieux, soulignant au passage que le christianisme a toujours craint d’entrer dans l’histoire.

La discussion sur l’identité de l’Europe s’est poursuivie avec la participation de créateurs dans les domaines des arts. Tous rappellent que la Shoah a provoqué un choc après quoi rien n’était pareil, car la Shoah traduisait une déshumanisation de l’individu (ceci fait écho aux propos de l’Evêque Hofmeyer dans le livre de Confrontations Europe « Le Tour d’Europe »). Les Allemands connaissent cette histoire alors qu’en France prévaut le désir d’oublier, comme si c’était l’histoire des méchants, pas la nôtre, déclare Christian Boltanski. Pour Hans-Jörg Clement la nationalité n’est plus un critère du présent, et les spécificités nationales ne sont plus que des revendications individuelles d’universalité. Je ne pense pas qu’on puisse considérer comme Christian Boltanski que retrouver une identité serait aujourd’hui périmé, il faut bien que les gens soient capables de reconstruire une unité. L’art n’a jamais été apolitique, il reflète notre sensibilité ambivalente.

Du débat sur les problèmes de la défense, je retiens surtout avec Josef Janning qu’elle a changé de nature : il ne s’agit plus de l’intégrité territoriale. Les risques situés ailleurs, à l’extérieur, sont devenus consubstantiels de notre sécurité intérieure. Les accords de Saint-Malo en 1998 n’ont pas marqué l’invention d’une Europe de la défense, il s’agissait d’une méthode de relation politique plutôt que d’une vision. La difficulté d’acquérir une masse critique positive entre Etats d’horizons différents a été soulignée. Le Danemark ou l’Estonie savent que leur affirmation extérieure n’est pas possible sans l’Union européenne ; tandis que pour les « grands » pays, la volonté d’apparaître comme tels dans le monde persiste – ils n’ont pas encore compris qu’ils ne restent importants que parce qu’ils conservent un rôle dans la direction de l’Europe.

Intervenant sur la relation franco-allemande dans le domaine de l’économie, je me suis fixé comme figure imposée de m’inspirer des réflexions de René Girard, sans les « plaquer » évidemment. Mon hypothèse de départ est que dans le monde globalisé actuel notre type de croissance n’est pas soutenable. Cela signifie qu’une transformation du capitalisme est nécessaire, et qu’il est indispensable de nous interroger sur la capacité de nos démocraties à assumer ce défi. Une certaine incapacité de fait est actuellement source de désarrois et de violences.

Revenant sur le passé j’ai esquissé une matrice de la formation des deux capitalismes et de leur relation. Leurs modèles se sont définis par rapport à un troisième, dominant : c’est-à-dire le capitalisme anglais. Ils ont ensemble nourri les violences de la colonisation et des conflits de puissances entre Etats. J’ai rappelé les figures historiques de Saint-Simon et de Keynes, l’un plaidant dès 1813 pour une nouvelle organisation de l’Europe, l’autre en 1919 pour inventer une coopération économique au lieu d’imposer à l’Allemagne une charge insensée au titre des réparations. Après la deuxième guerre mondiale la réinvention des modèles nationaux a été concomitante avec l’invention d’une Communauté, espace de droit et d’échange, et médiation institutionnelle entre les rivaux. Dans les trois premières décennies d’après-guerre la coexistence de modèles économiques nationaux s’ouvrant à la compétition n’a pas posé de problème. Mais les grandes mutations des 25 dernières années bouleversent la situation. Il y a maintenant urgence de développer la coopération économique et politique entre nos deux pays, en lien avec les autres, pour partager des biens communs. Mais de fortes tendances vont en sens contraire. L’Allemagne paraît ne plus donner priorité à la construction communautaire, et emprunter une voie nationale dans la globalisation : cette stratégie est-elle viable, a-t-elle mesuré les conséquences négatives d’une désunion de la Communauté ? La France prétend relancer l’Europe sur un mode intergouvernemental : c’est sous-estimer cruellement le besoin d’appropriation des défis par les citoyens, les entreprises et les sociétés. L’Europe est une entreprise de réconciliation qu’il faut plus que jamais poursuivre, et ancrer dans un lien social et une vue commune du rôle de l’Europe dans le monde.

Philippe Herzog, 9 novembre 2009.

(1) Que reste-t-il de notre victoire ? Russie-Occident : le malentendu, Editions des Syrtes, 2008.

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