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22 septembre 2009 :
Chronique d’actualité n°2 : Rapport Stiglitz, régulation financière, climat, automobile…

Le rapport Stiglitz porte sur des problèmes non seulement de mesure mais aussi de démocratie. Dans la bataille globale pour la régulation financière, l’Europe doit y voir plus clair face aux Etats-Unis...

• Le rapport Stiglitz est bienvenu. Un mythe historique du capitalisme veut que « l’économie, c’est la rareté, la croissance c’est la solution ». Ce n’est pas faux mais cette idéologie déjà remise en cause par les écologistes, l’est maintenant par les champions du bien-être. Le débat est donc fort utile.

• Je le dis tout de go : il serait absurde de vouloir tout synthétiser dans un « indicateur du bonheur », et quand le rapport écrit que « le point de vue des individus doit primer » je ne suis pas d’accord. Attention à ne pas donner une prime à l’individualisme et à la démocratie d’opinion.

• Il ne faut surtout pas lâcher la mesure de la production qu’est le PIB ! Sinon fini le souci qu’il est toujours nécessaire de produire si l’on veut être heureux, finies toutes références à la valeur-travail et à la productivité. De plus le PIB est le pilier de tout l’appareil de mesure qu’est la comptabilité nationale. Je rappelle que sans cet immense travail historique sur plusieurs décennies, il n’y aurait pas de système de mesure ni par conséquent de politique économique (en particulier keynésienne). Par contre, on doit améliorer la mesure du PIB, notamment pour intégrer correctement la prise en compte de la qualité, en particulier pour les services. Un exemple : actuellement les services rendus par les administrations publiques sont purement et simplement évalués… par les salaires des fonctionnaires ! Bonjour la prise en compte de l’effet qualité.

• Je souhaiterais que l’on travaille sur trois pieds (avec peut-être trois grands indicateurs) :
- l’indicateur de la production (PIB amélioré) ;
- un indicateur de la dégradation ou revalorisation de l’environnement liées à l’activité humaine ;
- un indicateur du bien-être social, que je souhaiterais un peu plus objectif que subjectif. Il serait alors possible de les confronter pour avoir une bien meilleure compréhension de la croissance et de ses enjeux. Et l’on pourrait ainsi placer les sociétés humaines face à leurs contradictions, qu’elles doivent assumer pour concevoir des choix à la fois plus éthiques et plus efficaces. Ne plus se soucier de la production, ce serait la voie de l’appauvrissement certain. Vouloir défendre l’environnement mais privilégier la consommation, ce n’est certainement pas compatible !

• La régulation financière est en pleine élaboration dans un contexte déjà jugé post-récession, sans que l’on ait tiré des enseignements en profondeur de la crise du système financier. Tout se passe comme si on veut maintenir tous les fondamentaux du système, en cherchant des corrections visant uniquement à prévenir une crise plus grave encore. L’axe unique de la régulation est en effet la prévention et le traitement du risque systémique. Or ce qui pose problème dans le système financier actuel, ce n’est pas seulement ce risque, mais c’est tout autant son apport pour le bien public et la solidarité. Par exemple la question de l’investissement de long terme est essentielle, mais non considérée actuellement.

• (Je veux sur ce point nuancer les propos de ma première chronique). Les Etats-Unis ont pris une longueur d’avance et veulent imposer leur concept et leur gouvernance en matière de régulation. Leur axe prioritaire, c’est le niveau des exigences en matière de fonds propres à renforcer, et de leverage qu’il faut réduire, pour les grands établissements financiers. Ceci paraît bien fondé, puisque le foyer de la crise, en particulier dans les banques d’investissement, a reposé sur le dopage de la rentabilité par des niveaux et des transferts de crédits surréalistes. Le problème est que les Américains veulent imposer leur propre conception pour ces normes prudentielles afin de disposer d’un avantage comparatif énorme sur les banques européennes, lesquelles présentent pourtant des caractéristiques très différentes de leurs homologues anglo-saxonnes. En France par exemple les banques gardent encore des fonctions d’intermédiation et des participations de type public dans leur capital. Si les Américains imposent leurs références, les obligations de recapitalisation des banques européennes pourraient être énormes. Le capitalisme financier européen, d’ailleurs diversifié, est singulièrement différent de l’américain. En plus les Américains ont assoupli depuis plusieurs mois leurs normes comptables, quittant allègrement la fair value dont ils étaient pourtant les prophètes, afin de revaloriser leurs actifs ; alors que l’Europe attend encore de l’IASB, à qui elle a stupidement donné tout pouvoir, que cet aréopage lui donne le feu vert. Et d’ailleurs quel est le bon concept ? Il ne faut pas que l’exigence en fonds propres pénalise le crédit nécessaire à l’économie, par contre il faut durcir l’exigence sur les opérations bancaires en fonds propres. La discussion au sein de notre Groupe Crise conduit à proposer de durcir les capital requirements spécifiquement sur ces opérations, que les banques ont jugées de façon inacceptable comme ne présentant pas de risque. Je regrette que l’Europe ne présente pas des vues claires et offensives face aux Etats-Unis qui risquent de nous rouler dans la farine.

• L’autre dimension du ciblage du plan Geithner américain concerne le contrôle des grands établissements too big to fail. Là encore à première vue c’est bien, mais le diable est dans les détails. D’abord on connaît l’immense aptitude de ces établissements à inventer des innovations qui gonflent les opérations hors bilans. Or, comme par hasard, les Anglo-saxons se battent contre les tentatives européennes de régulation des espaces non réglementés type hedge funds. D’autre part, prenons garde à la contagion du contrôle américain sur les établissements jugés à risque systémique : la FED devenant leur superviseur, elle acquerrait un pouvoir de contrôle extraterritorial sur les banques européennes ayant des activités aux Etats-Unis.

• Ce qui m’amène à des enjeux encore sous estimés dans l’agenda européen de supervision. L’Union européenne n’est pas un pouvoir politique, alors que la régulation financière au G20 est pilotée par les politiques. L’asymétrie des pouvoirs entre Etats-Unis et Europe est un problème majeur, qu’il faut traiter absolument : un casse-tête à résoudre en particulier pour la Commission et le Parlement européen. La méthode Lamfalussy , conçue pour la mise en place de la régulation des marchés financiers, ne l’était pas pour les banques et les assurances. Il n’est pas acceptable de la reproduire purement et simplement dans le nouveau contexte. Pour donner des dents aux institutions que propose le rapport Larosière, il faut revoir le dispositif. D’autre part, certaines règles issues des deux dernières législatures, en particulier la directive MIF, et maintenant la directive Solvency II, doivent être réévaluées à la lumière de la crise, d’ailleurs pour des raisons différentes. On a abusivement déréglementé dans le cadre de MIF, par contre il ne faudrait pas durcir les exigences en fonds propres des assurances au prétexte de les rapprocher du cas des banques, alors que les métiers sont complètement différents (cf. débat passionnant dans notre groupe assurances). De façon générale, l’agenda de régulation de l’UE doit être repensé de fond en comble avec une vision cohérente, aujourd’hui absente.

• Encore quelques observations politiques très brèves au sujet du climat et de l’automobile. Les données disponibles annoncent une forte baisse des émissions de CO2… en raison de la récession. Si comme je le crois la croissance sera très faible dans les années à venir, le niveau des engagements européens d’ici 2020 pourrait s’avérer facile à atteindre ! Les dirigeants politiques doivent tenir bon et consolider le leadership qu’ils ont voulu prendre. Ceci vaut aussi à l’intérieur : les exigences sociales reprennent le dessus par rapport au souci de l’action contre le changement climatique. Je trouve affligeant l’épisode politicien franco-français, malheureusement en prise avec l’opinion publique majoritaire, où le projet français de taxe carbone a été attaqué avec virulence. Cela a conduit à une compensation sociale intégrale, ce qui exonère la société de ses propres responsabilités et risque à moyen terme de représenter un fardeau inadmissible pour les finances publiques. Ceci traduit une fois de plus la faiblesse de notre démocratie. Il faudra réserver les ressources aux investissements de régénération de l’environnement.

• Il semble bien qu’Obama soit en difficulté sur ce même terrain, et pour les mêmes raisons. Le Congrès risque de détricoter son engagement pour l’environnement, d’autant plus qu’il est difficile de lutter sur deux fronts, la priorité étant pour lui l’aboutissement de la réforme de la santé. Par contre, l’IEA annonce que la Chine avance dans l’élaboration de sa stratégie, au point d’envisager qu’elle jouera bientôt un rôle leader. Après elle, l‘Inde elle-même a annoncé qu’elle envisageait de définir des objectifs chiffrés pour la réduction de ses émissions de CO2 à long terme. La négociation s’annonce serrée, l’Union européenne considère que le problème de Copenhague se situe surtout maintenant au niveau du comportement des Etats-Unis. Ne doit-elle pas consolider ses liens avec les émergents tout en maintenant la pression sur les Américains.

• Dans le secteur automobile, la bataille multi Etats et multi acteurs pour la restructuration d’Opel est passionnante. General Motors a finalement accepté le repreneur Magna préféré par Angela Merkel, mais avec quelles contreparties ? Sachant aussi qu’il va falloir sabrer dans les capacités de production et les emplois, et que l’Allemagne a accordé des aides publiques massives avec pour condition de ne pas frapper les sites allemands, on est en plein déni des règles de la concurrence. La Grande-Bretagne et la Belgique s’en sont déjà offusquées, parce que leurs sites risquent d’être fermés, et la Commission va être placée devant un beau problème politique. Comment ne pas trouver choquant que les Etats-membres n’aient pas voulu confier à l’Union européenne une compétence en vue d’une politique commune en matière de restructuration du secteur automobile ?

Philippe Herzog, 22 septembre 2009.

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