Articles et rapports

29 juin 2009 :
Un engagement sans faille

Editorial paru dans Confrontations Europe la Revue n°87, juil.-sept. 2009.

La montée des abstentions à chaque élection au Parlement européen doit d’autant plus nous alarmer que ses pouvoirs augmentent parallèlement. Pour Confrontations Europe, ceci marque moins un désintérêt pour la construction de l‘Europe, qu’un mélange d’incompréhension, d’insatisfaction et d’impuissance. Les travaux des analystes européens réunis à la conférence de Delphes à laquelle j’ai participé confirment ce point de vue (1). Les populations ont exprimé surtout leur mécontentement à l’égard de l’offre politique des partis nationaux, ils se disent sous-informés et déplorent la carence des projets. Si la montée des eurosceptiques dans certains pays est préoccupante, dans d’autres les gagnants du scrutin sont les formations qui ont mené campagne sur et pour l’Europe. Ainsi en France l’UMP a pris appui sur la très bonne présidence française de 2008 (mais on aimerait connaître maintenant la perspective européenne du chef de l’Etat). Europe Ecologie est récompensée d’un engagement de longue date bien incarné par Daniel Cohn-Bendit. Tout montre l’urgence de retrouver les citoyens et de changer leur rapport à l’Europe, c’est une immense responsabilité individuelle et collective.

Le programme de M. Barroso n’est pas à la mesure des enjeux actuels, mais aucun dirigeant politique en Europe n’a présenté de stratégie à ce jour. Certes beaucoup s’interrogent et des idées circulent, mais où était la crise dans les programmes ! Les liquidités fournies par la Banque centrale et les politiques nationales de relance ont commencé d’éteindre la récession, mais la crise est très loin d’être finie. Beaucoup d’économistes disent que la reprise ne sera pas durable à l’Occident et craignent que la flambée des dettes publiques ne l’hypothèque. Il faut préparer et investir pour un nouveau régime de croissance, et non pas se contenter d’amortir le choc. Trois défis doivent être traités en même temps : économique, social, écologique. Pour l’Union européenne cela devrait signifier un nouveau départ : lancer de nouvelles politiques communes pour créer des moteurs de développement ; consolider le marché intérieur ; préparer la réforme de l’UEM. 

Les nouvelles politiques communes doivent être axées sur l’investissement, avec deux priorités absolues. Une renaissance industrielle et un développement énergétique doivent répondre aux impératifs écologiques. Notre association vient de consacrer un excellent colloque à ce problème. Nous voulons accélérer la mise en œuvre du Paquet climat et viser plus loin. Cela a un coût massif et exige des financements considérables. Il y a besoin de solidarité intra-européenne, car les pays sont très inégalement placés, et d’une coopération internationale sans précédent. Deuxième priorité : l’Union doit s’attaquer au problème de l’éducation car la dégradation des systèmes nationaux est intolérable, tandis que la carence de la formation professionnelle et la pénurie des compétences sont des freins majeurs pour l’avenir. Il ne s’agit pas seulement de réaliser l’excellence pour la recherche et l’innovation, il faut tout autant et d’urgence articuler les réformes de la formation au redressement de l’emploi et à la préparation de nouveaux métiers. On prétend à une reprise économique en oubliant les hommes, ou en craignant leurs comportements. Ces défis industriels et éducatifs exigent une finance dévouée aux investissements de long terme, aux partenariats public-privé, capable de faire reculer le court-termisme en vigueur : ceci est l’objet d’un riche entretien dans cette revue avec Michel Aglietta et Sandra Rigot autour de leur récent livre(2). Philippe Maystadt, président de la BEI, a pris l’initiative avec ses partenaires du Club des investisseurs de long terme. Son audition à notre colloque de Bruxelles a été très appréciée.

Pour consolider le marché unique, actuellement menacé de désintégration, Confrontations Europe propose de préparer un nouvel Acte unique européen visant à en faire un camp de base dans la mondialisation. Récemment Mario Monti a proposé « un pacte refondateur entre l’Europe continentale et les pays anglo-saxons pour réconcilier le marché et le social »(3), avec en particulier un budget européen renforcé et une harmonisation fiscale. Cette proposition est proche de la nôtre et nous nous en réjouissons. Pourquoi ne pas maintenant fédérer nos efforts ? Enfin il est urgent de mettre en place une politique macroéconomique de l’Union, avec en particulier une capacité d’initiative unie à l’extérieur. Je suis persuadé que demain, dans un an, dans deux ans, cette réforme de l’UEM apparaîtra comme une nécessité.

Par contraste avec les Etats-Unis, aucun débat public n’a eu lieu, aucune information n’a été donnée sur la situation réelle des banques européennes. Pourtant nombre d’entre elles, pas seulement dans les pays anglo-saxons ou d’Europe de l’Est, mais aussi en Allemagne, ont des bilans fortement dégradés, et le crédit nécessaire à la reprise est compromis. Confrontations Europe s’associe à la demande de mise en place d’urgence d’une opération publique « stress-test » au niveau de l’Union, adressée aux gouvernements européens par un groupe d’économistes français et allemands. J’ai discuté récemment avec Nicolas Véron de l’intérêt d’un traitement communautaire des restructurations bancaires. La mise en place d’une supervision européenne est annoncée - Conseil et Commission ont adopté le rapport de Jacques de La Rosière -, mais sa réalisation va demander plusieurs années d’efforts. Dès maintenant une Agence pourrait pratiquer au niveau européen un tri centralisé des grandes banques en difficulté, puis gérer les recapitalisations et la dévalorisation des actifs toxiques. Nicolas Véron et Adam Posen viennent de proposer la mise en place d’une « European Bank Treuhand » à cet effet (4). Nous appelons à soutenir cette contribution.

A propos de la régulation financière j’ai été frappé de lire dans Financial Times un éditorial intitulé : Last chance saloon (5). Ce journal se demande : « Combien de temps faudra-t-il au secteur financier pour revenir à business as usual ? Combien de temps s’écoulera-t-il ensuite avant l’éclatement d’une nouvelle crise, probablement pire que celle d’aujourd’hui… Les réponses à ces questions pourraient bien être dans les deux cas : bien trop vite ».

L’industrie a commencé un grand plongeon. Dans le secteur automobile, les surcapacités demeurent et les restructurations n’ont pas démarré. On évoque la conversion vers une industrie verte, mais si le processus est nécessaire, il implique de grands changements. Ne commettons pas la même faute qu’avec la bulle informatique. Il faut consolider et non pas briser la base de l’industrie ; ne pas jeter la masse des ouvriers au chômage alors qu’on tente d’attirer d’autres catégories vers l’industrie verte. Du bâtiment aux biens d’équipement, il faut soutenir l’industrie et organiser sa transition.

A côté des sujets de préoccupation, il faut souligner les sujets d’espoir : le plan de relance de la Chine marche ; la politique Obama avance en dépit des énormes résistances du secteur bancaire. Le Congrès a voté (de justesse) sa politique contre le changement climatique ; l’OMC juge que la taxe carbone est compatible avec les règles du commerce ; un succès relatif de la conférence de Copenhague est envisageable. Mais sur le front de la crise, l’absurde résistance des souverainismes nationaux continue de freiner toute l’Europe. La reconduction de l’ancienne Stratégie de Lisbonne est probable en 2010 moyennant quelques ajustements. Ce n’est pas du tout à la mesure des enjeux : comment réagir ? Soit nous mobilisons tous nos efforts pour une grande bataille de la refondation de la Stratégie de l’Union ; soit – et c’est aujourd’hui ma préférence – on laisse cette procédure entrer en désuétude et on agit sur les principaux fronts que nous avons identifiés et que j’ai présentés ci-dessus.

Qui doit porter les projets pour l’Europe ? Nous entendons diverses déclarations : « le Parlement européen doit prendre le pouvoir » ; « la Commission a perdu sa légitimité » ; « on ne peut avancer que par une forte impulsion intergouvernementale ». A notre avis, ce n’est pas le moment de changer les rôles des institutions, mais d’exiger d’elles un agenda précis, et des changements de comportement. Le Centre droit est majoritaire au Parlement et au Conseil : il ne doit pas cliver. La gauche est en grande difficulté, mais camper dans une critique systématique ne résoudrait pas son problème, elle devra contribuer à la recherche des solutions pour une issue face à la crise. La Commission ne doit pas glisser vers un rôle de simple secrétariat du Conseil, mais cessons d’en faire un bouc émissaire. Exigeons d’elle une capacité d’impulsion, une collégialité retrouvée, et un rétablissement de ses liens avec les citoyens. Le Conseil européen ne peut jouer un rôle accru que si l’entente franco-allemande se développe. Nous nous réjouissons du rapprochement qui a eu lieu les derniers mois, mais déjà les conflits s’annoncent pour demain, notamment à propos de la rigueur en matière de finances publiques. Nous devons d’autant plus œuvrer à consolider ce lien que la perspective du retour au pouvoir des conservateurs britanniques fait peser un risque de crise politique. Du côté de la société civile, de nombreuses initiatives fleurissent, en particulier en France. La vérité est que la société civile européenne s’est affaiblie avec l’échec de ses ambitions constitutionnelles, que le syndicalisme européen a reculé, et que le souci de consulter est plutôt en recul du côté de la Commission comme des autres institutions. Le pessimisme n’est pas de mise quand la prise de conscience et les potentiels sont présents.

Un engagement européen plus puissant exige que nous nous interrogions sur notre culture. Nous avons commencé notre dialogue et établi un lien avec l’Association Recherches Mimétiques ; on lira dans cette revue l’article stimulant de Benoît Chantre. Le sursaut des consciences et des actes doit être motivé par la réflexion sur les fondements culturels de nouveaux principes d’action sociale et politique.

Philippe Herzog, Le 29 juin 2009.

(1) Cette conférence très intéressante « The Delphic Oracle on Europe » a été organisée par la Hellenic Foundation for European and Foreign Policy (eliamep@eliamep.gr) (2)Crise et rénovation de la finance, Odile Jacob, mars 2009.| (3) Entretien dans Le Monde du 6 juin 2009.| (4) A solution for Europe’s banking problem, policy brief, 11 juin 2009, Institut Bruegel.| (5) Edition du 14 juin 2009.

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