Articles et rapports

6 avril 2009 :
De la violence à la coopération

Edito dans Confrontations Europe la Revue n°86

Alors que le monde s’enfonce dans la récession, l’esprit de coopération qui a marqué la réunion du G20 à Londres est un facteur de confiance appréciable. Les institutions internationales disposeront de ressources fortement accrues pour soutenir les pays les plus touchés et un agenda de régulation financière a été adopté.

La récession peut être enrayée dès 2010, mais n’oublions pas que des années d’efforts sont devant nous, car il faudra non seulement payer le coût de la purge et du renflouement du système financier, mais aussi et surtout créer les conditions d’un nouveau régime de croissance durable. La colère qui monte en France, aux États-Unis et ailleurs ne doit pas dégénérer en violence, et nous ne devons pas rester spectateurs de ce qui se passe aux sommets. Sociétés, entreprises et collectivités publiques devront aussi coopérer et partager des responsabilités.

Le G20 ne pouvait pas régler les problèmes de sauvetage des banques : les États en ont la charge et malheureusement ils agissent séparément et ne veulent pas mutualiser les coûts. Le plan Geithner pour les États-Unis soulève l’inquiétude. Soit il marche et les contribuables offriront une subvention aux investisseurs spéculatifs. Soit il échoue et cela éloigne la reprise. Le gouvernement devrait nationaliser les banques présentant un risque systémique avéré, ce qui implique un rôle direct de l’État dans leur gestion, en contrepartie de l’argent public. En Europe, les États ne parlent plus de sauvetage de banques, pourtant celles-ci affichent souvent un bilan dégradé ; le problème finira par rebondir.

La régulation financière globale est une tâche gigantesque. La France et l’Allemagne veulent la promouvoir, en faisant preuve de leur unité retrouvée. Après tant d’années d’échecs, un pas en avant est effectué dans la lutte contre les paradis fiscaux, le périmètre de la réglementation sera étendu, et les règles devront être rendues contra-cycliques. Mais ce n’est qu’un début, et connaissant les intérêts en jeu, il faudra accroître la pression politique avec toute l’information critique nécessaire.

Une question clé est celle des rémunérations. Une gouvernance du système bancaire sans contre-pouvoirs, et le développement d’un vaste secteur d’experts dont le but explicite était de manipuler le capital, ont permis à la finance de prélever des rentes massives sur l’économie réelle. Bien entendu, il ne faut pas jeter l’opprobre sur l’ensemble du secteur bancaire et il convient de remercier les banquiers qui ont résisté. A contrario, la virulence des réactions des banquiers d’affaires américains face au projet de taxation des bonus voté par le Congrès laisse pantois. Face à cette bronca (« mac carthysme », « retour à l’âge de pierre »...), Barack Obama a reculé.

Régulation sans supervision ne veut rien dire. Et dans une finance globalisée, cela exige une coopération internationale étroite. Or, jusqu’à présent, les États s’y sont farouchement opposés, y compris en Europe. C’est dire l’importance du rapport de Jacques de Larosière qui propose de bâtir une supervision européenne. Certains le juge trop peu ambitieux alors qu’il va bien au-delà de ce que les souverainismes nationaux ne tolèrent. Confrontations Europe s’investira dans la bataille pour la réalisation de ce rapport. L’enjeu de la rénovation de la finance est de briser la dictature de la rentabilité à court terme et de créer une finance de long terme favorable à l’investissement humain et productif. Les investisseurs institutionnels (publics, parapublics, fonds de retraite…) devront jouer un rôle historique nouveau dans cette mutation. Sortant de leur passivité envers la finance de marché, ils pourraient déployer des stratégies d’investissement responsable(1).

Les plans de relance de l’économie sont-ils à la mesure des enjeux ? Face au besoin d’un keynésisme global, les États ont déjà fait beaucoup, mais ils devront faire plus et surtout mieux : la réussite de la relance ne se mesure pas seulement au volume d’argent public déversé, il est encore plus important qu’elle soit efficace. L’Europe n’est pas à l’aise sur ce terrain. Bien sûr, notre situation n’est pas celle des États-Unis : notre épargne est forte et nous avons moins vécu à crédit ; les amortisseurs sociaux fonctionnent, bien qu’ils commencent à être fragiles. Mais nos plans de relance ne sont pas suffisamment tournés vers l’avenir ; mal coordonnés, ils peuvent avoir des effets pervers chez nos voisins ; et le manque d’un niveau communautaire de relance est criant. Au lieu de se contenter de renvoyer au FMI les pays européens en grande difficulté, il faudrait créer un fonds monétaire européen. Sans budget européen, les investissements d’intérêt général dont nous avons tant besoin sont toujours reportés. Si l’Union persiste à ne pas se doter de ces outils, elle ne sortira de la crise qu’après les autres régions du monde et en mauvais état. L’axe de réflexion et d’action de Confrontations Europe, c’est la promotion de l’investissement social pour un meilleur emploi des capacités humaines, et de l’investissement économique pour une croissance écologiquement soutenable(2).

Nous appelons les entreprises et les syndicats à reconsidérer leur responsabilité sociétale et le dialogue social(3). La « flexisécurité » n’est ni un but en soi, ni une réussite. Il faut être plus ambitieux : profiter de la période de sous-activité pour nous mobiliser autour du défi du développement des compétences et de la préparation de meilleurs emplois ; requalifier la masse des travailleurs, donner aux jeunes une formation professionnelle, anticiper et cogérer les transitions. L’investissement social et l’investissement pour un renouveau industriel, associé notamment au combat contre les changements climatiques, s’articulent.

Les objectifs adoptés par l’Union européenne en décembre 2008 et ceux du Grenelle de l’Environnement doivent faire l’objet d’une mise en œuvre précoce et accélérée(4). Les projets pour l’efficacité énergétique des bâtiments existants, pour les infrastructures de transport public et les villes durables, et la formation des hommes qu’ils impliquent, offrent une perspective concrète. Il est particulièrement choquant d’apprendre que les États ont annulé la réunion extraordinaire du Conseil européen prévue pour l’emploi. La dernière fois que le Conseil a envisagé un pacte pour l’emploi, c’était en 1997 ! Confrontations Europe appelle de toutes ses forces les dirigeants européens à se réunir pour mettre en place une politique européenne de relance axée sur l’emploi et l’investissement.

Nos propositions pour un renouveau politique européen rencontrent un accueil très positif, comme vous pourrez le lire dans cette Revue. Elles font appel à une réforme de la gouvernance de l’Union reposant sur la participation des sociétés européennes. À cet égard, nous jugeons sévèrement les institutions qui envisagent une simple mise à jour de la Stratégie de Lisbonne, début 2010. Il serait temps que les dirigeants cessent de préparer leurs politiques dans le seul pré-carré des experts. Leur défaillance en matière d’anticipation de la crise est dans toutes les mémoires. Quand ils prétendent que personne ne l’avait prévue, c’est inexact, et c’est tout sauf une excuse. Ne s’étant pas dotés d’outils de prospective, de prévention et de contrôle public, n’ayant pas pris en compte les avertissements et l’expérience des sociétés civiles, ils n’ont rien vu venir. Nous ne pouvons accepter que soit bâclée la redéfinition de la stratégie de l’Union.

Les changements ne viendront pas seulement des dirigeants politiques. En France, la culture de la délégation est un gros handicap. Le mouvement social devra se doter d’une capacité d’analyse et de proposition beaucoup plus sérieuse. La gouvernance des entreprises et ses liens avec les collectivités publiques devront être enrichis. La comparaison avec l’Allemagne, pays de la cogestion, n’est pas à notre avantage. L’organisation patronale française devra bouger, les syndicats et les élus aussi, et l’Éducation nationale sortir du blocage. Ainsi pourrons-nous aussi exiger de la part des dirigeants de l’État une autorité morale et une gouvernance appropriées. Les rivalités politiques dérisoires et le persiflage constant des médias sont de gros obstacles.

Dans l’immédiat, le seul véritable enjeu des élections européennes de juin, c’est un Parlement qui serait capable de donner l’impulsion politique nécessaire pour consolider l’Union. Dévoyer ces élections pour servir des intérêts partisans en politique intérieure et pour exprimer les frustrations nationales serait profondément nuisible. Le Parlement européen a un réel pouvoir, mais il ne peut l’exercer que si les députés travaillent à fond et à temps plein. Notre dossier présente un état des lieux instructif : certains députés européens français sont excellents mais beaucoup d’autres n’assument pas leur fonction. Les Allemands, les Anglais prennent une place prépondérante sur les principaux dossiers, et les députés d’Europe orientale font un travail remarquable. On ne peut que regretter la façon dont les partis nationaux français ont désigné leurs candidats, et évincé certains des meilleurs sans aucun souci de l’intérêt général. Alors que le monde entier peut se féliciter que Barack Obama donne de façon spectaculaire la preuve d’une volonté de coopération sans précédent et tous azimuts, montrons-nous à la hauteur !

Lors d’une Assemblée générale très positive, voire enthousiaste, Confrontations Europe s’est dotée d’un nouvelle présidente, Claude Fischer, et de trois vice-présidents, Jean-Paul Bailly, Marcel Grignard et Alain Lamassoure. Je complète cette équipe, en tant que président-fondateur. Depuis l’origine, Claude est avec moi la co-animatrice de l’association. Son expérience politique, son esprit d’entreprise, sa générosité et son souci du collectif, sont unanimement appréciés. Nos vice-présidents, personnalités responsables et ouvertes, témoignent de la diversité qui fait l’originalité de notre association. Celle-ci est en pleine croissance, et nous avons de grandes perspectives, tant sur le terrain de l’économie politique que dans notre ouverture aux enjeux culturels(5). Nous partageons le souci de nous transcender dans des circonstances historiques : une décennie cruciale pour l’avenir de l’Europe et du monde.

Philippe Herzog, le 6 avril 2009

(1) Cf. l’excellent livre de Michel Aglietta et Sandra Rigot, Crise et rénovation de la finance (Odile Jacob, 2009), dont nous reparlerons. (2) Ces questions seront au cœur de la session de décembre de nos Entretiens économiques européens. (3) Voir notre débat de politique économique dans cette revue. (4) Ce sera l’objet de la session de juin de nos Entretiens économiques européens. (5) Vous trouverez dans la rubrique Société & Civilisation de ce numéro le compte rendu de notre AG, et en particulier du débat avec Benoît Chantre autour de l’œuvre de René Girard, ainsi qu’un grand entretien avec Michel Rocard, mon ami depuis 1965, cofondateur de Confrontations Europe, un homme politique responsable et rigoureux que nous aimons beaucoup.

CONFRONTATIONS EUROPE - 227 bd Saint-Germain 75007 Paris - 33.(0)1.43.17.32.83 (Paris) - 00.32.(0)2.213.62.70 (Bruxelles)