Articles et rapports

5 janvier 2009 :
Demain sera un autre jour

Edito paru dans Confrontations Europe la Revue n°85, janvier-mars 2009.

Bruce Springsteen a intitulé sa dernière oeuvre : « I am working on a dream ». Il dit comme tant d’autres Américains avoir ressenti dans son coeur « le prix payé en sang et en souffrances de la distance entre le rêve américain et la réalité ». Bob Dylan – à qui j’emprunte le titre de cet édito – est sorti de sa réserve : « on dirait que les choses vont changer maintenant »(1) . Cette élection est le fruit d’une mobilisation remarquable de la société américaine, que le jeune président entend maintenant tourner vers les initiatives nécessaires pour redresser un pays en très grande difficulté. L’événement suscite d’autres rêves : Gideon Rachman écrit dans le Financial Times : « pour la première fois de ma vie, je crois à la possibilité d’un gouvernement mondial ». John Kerry annonce que la relation des États-Unis vers l’Europe changera « from night to day ». Le prix Nobel de physique, Steven Chu, nommé secrétaire d’État pour l’Énergie, annonce un engagement majeur sur le front du climat. Pour l’instant, les mesures exceptionnelles de la FED et du Trésor américain montrent que les États-Unis ont conscience du risque de dépression et feront tout pour l’éviter. La Chine, qui va subir durement la baisse du commerce mondial, entreprend un changement de son modèle de croissance vers le développement de son marché intérieur. Une coordination internationale s’amorce. La présidence française de l’Union européenne a eu le mérite de provoquer la première réunion d’un G20. Elle a aussi ébauché la formation d’un gouvernement économique en Europe, mais si la coordination des politiques bancaires a été effective, les politiques nationales de relance restent limitées, et surtout le niveau d’action spécifiquement communautaire est très faible. Les dirigeants européens n’ont pas tous pris conscience de l’ampleur de la crise de l’économie mondiale. Certains pratiquent la méthode Coué et prévoient une sortie de crise au deuxième semestre 2009. Seuls un quart des citoyens sondés y croient. Il serait plus responsable de dire comme Barack Obama : ça va être très dur avant d’aller mieux, et tout notre courage sera nécessaire pour en sortir. La crise bancaire est loin d’être finie. La grande purge de désendettement et de dévalorisation des actifs qui succède à l’immense enflure précédente aura un coût élevé – en chômage et en pouvoir d’achat. Il faudra payer le prix du sauvetage et du renflouement de nombreuses banques et entreprises, et du financement des États obligés d’accumuler de nouvelles dettes publiques pour éviter le pire car il n’y a pas de symétrie entre la récession et la reprise. Celle-ci n’est pas automatique : elle exige de très fortes interventions publiques pour soutenir la demande globale, puis relever le taux d’emploi et la productivité. Seules des relances judicieuses et solidaires permettront de réduire le coût de la crise et de créer de nouveaux moteurs de croissance, alors que l’aversion au risque des investisseurs privés est aujourd’hui visible et profonde. Les moteurs envisagés comme l’investissement en infrastructures et l’économie verte, exigent de trouver une finance et une relation public-privé patientes et de long terme. Il faut lire le petit livre de Michel Aglietta pour comprendre cette crise historique(2). Un problème majeur, dont ne parlent pas encore les dirigeants politiques européens, et que Confrontations Europe a soulevé lors du remarquable colloque de Bruxelles fin octobre, est celui de la politique sociale dans la crise. Face au risque de chômage et de précarité massifs, la bonne option n’est pas seulement celle de l’aide sociale. Il en faudra mais nous proposons surtout de relever l’immense défi de la promotion du capital humain, pour créer un pont et un espoir entre la détresse sociale et la préparation de la reprise économique. Avec les départs massifs en retraite et les échecs des systèmes éducatifs, la pénurie des compétences risque en effet d’oblitérer cruellement toute reprise durable. C’est maintenant, dans la récession, qu’il faut préparer les jeunes à de nouveaux emplois par des formations adéquates, requalifier les adultes et sécuriser leurs transitions au lieu de les mettre dans la case chômage, ainsi que préparer de nouvelles productions anticipant un mode de croissance moins consumériste.

Concevoir les changements des politiques publiques et transformer le capitalisme sont deux dimensions d’un même défi. La crise est une immense faillite morale autant que financière. Les autorités publiques sont obligées de venir à la rescousse d’un système financier discrédité, mais qui à défaut d’autre modèle pourrait perdurer – quoique non sans remaniements importants. Le système actuel est le champ d’une formidable rivalité mimétique : il est rationnel de suivre les signaux du marché et les modèles des champions de l’hyper-rentabilité ; à jouer à contre-courant, on risque gros. Réguler, est-ce que ce sera réglementer pour freiner les emballements, ou pour transformer la logique du système ? André Orléan écrit : « La régulation en soi n’a absolument aucun sens, si ce n’est de faire oublier des prises de position contraires du passé »(3). Il propose de soustraire les banques de détail de l’emprise des marchés financiers. Mais la tendance à regrouper banques d’investissement et banques de détail sera générale. Il faudra surtout s’attaquer à leur gouvernance, et créer des investisseurs de long terme dont les critères d’efficience ne seront pas ceux de la rentabilité financière des marchés.

La présidence française marque une volonté d’Europe unie face à la crise et le début d’un retour de la France en Europe. Certains soulignent que les résultats sont encore limités : bien sûr, encore fallait-il être capable de les obtenir ! Les initiatives françaises ne vont pas sans contradictions, mais le problème majeur est celui des divergences d’intérêts considérables entre les pays européens, en particulier entre la France et l’Allemagne, laquelle semble croire s’en sortir seule. Concluant le Sommet de décembre, N. Sarkozy a dit que seule une grande ambition pour l’Europe peut permettre de transcender les égoïsmes nationaux (dont le nôtre). Pressentant ce besoin, Confrontations Europe a lancé il y a deux ans une perspective : préparer un nouvel acte unique pour transformer le modèle économique, social et culturel européen. Face à l’urgence et en tenant compte des avis que nous avons reçus, nous gardons le cap mais modifions le chemin et précisons les étapes. J’ai adressé à ce sujet une lettre ouverte aux dirigeants européens en décembre, dont la substance est reprise dans cette revue. Bâtir rapidement une politique conjoncturelle à la mesure de la crise est un objectif premier. Le deuxième est la préparation d’une profonde réforme de l’UEM afin de renforcer la cohésion et la capacité d’action commune. Le troisième est la refondation de la stratégie de croissance pour concrétiser cette perspective. Il faut convaincre l’Allemagne, dont le modèle de croissance actuel n’est pas coopératif, de retrouver le sens de l’Union, et aussi l’écouter quand elle met en garde contre un fardeau trop lourd d’accumulation de dettes publiques. Affûter le dialogue avec la Grande-Bretagne, qui a besoin de l’appui du continent car elle est particulièrement frappée ; on devrait en contrepartie lui demander une responsabilité accrue pour l’Union. L’épreuve de vérité sera la formation d’un véritable budget européen. Sans lui on ne peut bâtir une politique macroéconomique (la politique monétaire ne suffit pas). Et avec lui la Communauté pourrait envisager une politique d’investissement mutualisée, allégeant ainsi le fardeau des États. La perspective est un New Deal européen, donc un enjeu de société qui ne peut être relevé sans le soutien et la participation des citoyens. Nous ne sortirons de l’épreuve par le haut qu’en consentant tous un effort. Transformer le capitalisme, changer le mode de croissance et de vie, bâtir l’industrie « propre », beaucoup y aspirent mais cela implique de prendre des responsabilités et de mettre en cause les manquements des systèmes éducatifs, des médias et des institutions politiques. Le choix collectif d’une nouvelle Renaissance, porté par l’Europe, pourrait susciter l’espérance de la jeunesse du monde entier. Pour l’instant, selon le chroniqueur Favilla des Échos, l’opinion publique est faite « d’une constellation de besoins, de colères et d’envies ». C’est bien vu, mais cela peut et doit changer. En France nous devrions tenter de partager un diagnostic de nos problèmes spécifiques, pour mieux les résoudre et consolider notre retour en Europe. À cet égard le débat que j’ai « modéré » dans cette revue entre Jean Peyrelevade et deux économistes a été riche et fructueux. Nous sommes unanimes sur le diagnostic de fond : le manque de compétitivité de l’économie française et l’accumulation des déficits publics forment un lourd handicap, qui risque demain de compliquer la reprise. À la question « la politique Sarkozy a-t-elle aggravé ce handicap ? », les réponses diffèrent. On s’accorde cependant sur le fait que les réformes de structures sont utiles, mais qu’elles n’ont pas eu encore un impact macroéconomique significatif, et qu’elles doivent être considérablement développées. Tous nous disons que la crise justifie dans l’immédiat de nouvelles dettes publiques, à condition que la relance soit axée plutôt sur l’investissement que sur la consommation. Le pessimisme est la condition de l’action, dit Jacques Attali. Disons que la crise appelle un gros effort de lucidité ! Je complète Attali : seule l’action engendre l’optimisme... surtout quand on obtient des résultats. Lucide et optimiste actif : tel est André Ferron. Compagnon de 25 ans, il prend sa retraite et continue à son nouveau rythme avec nous. Son itinéraire clôt cette revue. Quand André est là, nous gagnons en sérénité, respect d’autrui et inventivité. ■

Philippe Herzog, le 5 janvier 2009.

(1) Ces références sont données par Nicolas Rainaud dans son article de la revue Esprit, décembre 2008. Sur les perspectives de la politique américaine, lire l’interview de Jacques Mistral dans cette revue et le livre La troisième révolution américaine, éd. Perrin 2008. (2) La crise - pourquoi en est-on arrivé là ? Comment en sortir, éd. Michalon 2008. (3) Lire son article Au-delà de la transparence de l’information, contrôler la liquidité (Esprit, novembre 2008). Orléan est un disciple de l’anthropologue René Girard.

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