Articles et rapports

octobre 2006 :
Ulrich Beck et nous

Article paru dans La Lettre de Confrontations Europe n°76, octobre-décembre 2006.

Confrontations Europe a beaucoup en commun avec Ulrich Beck. Nos chemins ne se sont pas croisés mais leur optique est comparable, souligne ici Philippe Herzog, président de l’association. Selon lui, lire le sociologue allemand nous aide à mieux saisir le réalisme de nos options, à les approfondir et à faire ressortir leur valeur.

Dès 1986, Beck propose rien moins que l’ébauche d’une théorie de la société en mutation dans laquelle nous vivons en Occident depuis la fin des « trente glorieuses ». Hier la société industrielle prospère était enchâssée dans l’Etat-nation, elle confondait progrès technique et progrès social, elle était marquée par des conflits de classes pour la répartition des richesses et le mouvement ouvrier avait pu réaliser une partie de ses objectifs. Que s’est-il passé ? La société a été frappée par les conséquences de cette modernité (Beck parle de « réflexivité »), au travers de trois processus majeurs : la conscience généralisée des risques, l’individualisation, la cosmopolitisation.

Dans la société occidentale actuelle, la question des risques prend le pas sur celle de la répartition des richesses. Ainsi le fait que notre type de croissance menace la planète nous concerne tous. L’apport de Beck est de souligner que la conscience des risques est forcément médiatisée par l’argumentation. Tout passe par une maîtrise analytique et symbolique.

Or, si l’on a de plus en plus besoin des sciences et des techniques, elles sont également toujours plus insuffisantes. Le décalage science/conscience est anxiogène mais la population n’est pas « irrationnelle », les experts se trompent aussi. Le positif est que la société est confrontée enfin à elle-même dans la production du risque. La science perd son monopole de la connaissance. Les critères de choix technoéconomiques tout comme les assertions sur les risques contiennent des jugements de valeurs implicites (Beck a écrit des pages ravageuses sur le pouvoir médical). On commence à comprendre que des choix fondamentaux ont été effectués dans un vide politique. Alors l’activité des entreprises et celle des institutions scientifiques prennent de nouvelles dimensions. Ces champs « sub-politiques » deviennent politiques, soulèvent des questions morales. Des citoyens et des organisations émergent qui n’opposent plus la nature et la société, mais veulent les appréhender ensemble. Le rayonnement d’Ulrich Beck, chez les Verts Allemands et bien au-delà des mouvements écologistes, a été considérable.

Vingt ans après la publication de « La société du risque », la pensée et l’action gagnent à puiser dans ce texte. Le processus d’individualisation Moins connue, mais aussi riche, est l’analyse du processus d’individualisation. Il ne s’agit pas simplement d’une propension nouvelle à l’individualisme et au narcissisme, mais d’un fait objectif, là encore produit d’une « réflexivité ». Les individus sont de plus en plus dépendants du marché, tant pour le travail que pour la consommation, mais en même temps de plus en plus dépendants de l’État. Il a arraché les gens à leurs conditions traditionnelles d’existence. L’État-providence encadre, formate tous les cycles de vie. Or les institutions sociales ont été conçues comme les gardiens, les protecteurs de la situation sociale d’hier. Aujourd’hui elle est profondément autre. Les garanties d’hier peuvent être des prisons maintenant. Alors que l’accès au marché du travail et la mobilité sociale sont devenus vitaux, le corporatisme social fait obstacle et « vivre sa vie équivaut à résoudre sur le plan biographique les contradictions du système ». Beck a des mots particulièrement durs pour le système éducatif. Les comparant aux employés des chemins de fer, il écrit : « les employés de la formation installés derrière les guichets continuent de délivrer des billets pour nulle part ». Les diplômes deviennent des critères d’exclusion. Or « cette précarisation globale et actuellement dramatique du passage à la vie professionnelle est acceptée de façon étonnamment calme par une majorité de jeunes ». L’impact des travaux de Beck dans ce qu’on appelle de façon bien superficielle « le blairisme » a été important(1).

L’individualisation des risques oblige à repenser tous les systèmes de protection sociale dans une optique universaliste et active. L’insertion de tous sur le marché du travail et l’acquisition par tous de connaissances et capacités permettant de maîtriser et choisir sa vie sont des impératifs. La France n’a pas encore de politique de l’emploi et de l’éducation correspondant à ces exigences.

La réflexion de Beck sur la mondialisation met le doigt sur une contradiction fondamentale entre une cosmopolitisation de fait (il utilise ce mot pour désigner ensemble la globalisation économique et les mutations « anthropologiques » transnationales), et une optique nationale (nationaliste) qui prévaut encore dans l’identité sociale. Là encore, une réflexivité est à l’oeuvre : les résistances nationales produisent des effets secondaires (en particulier des conflits) qui accentuent encore la conscience du fait global. Et les mots sont frappants : « la nation quitte son container... Le xénophobe étranger à lui-même se sent superflu et absurde... La protection sociale menacée se transforme en principe d’exclusion. [Bref,] les postulats nationaux sont des prisons ». Pour un renversement d’optique, pour que gagne une optique cosmopolitique émancipatrice, c’est-à-dire donnant sens à un monde sans frontières, il faut affronter le problème fondamental de l’altérité des autres : une auto-transformation des Etats et des consciences est absolument nécessaire.

C’est tout le sens de mon essai « Le bonheur du voyage »(2), qui affirme que : les Européens ne pourront déployer une contribution positive pour la construction d’une société mondiale sans travailler à une identité commune (ce qui ne veut pas dire homogène) ; ceci exige un profond examen de conscience national en France et ailleurs ; le plus douloureux est le défi de l’altérité véritable (non réductible à la seule tolérance et à la compassion) qui exige les efforts de connaissance d’autrui et de co-responsabilités. D’où notre intérêt pour la philosophie de Levinas, et plus généralement celle des formidables penseurs de l’après Auschwitz. Beck se situe dans leur sillage quand il précise qu’il y a trois moments historiques dans la culture cosmopolitique occidentale : antique (cosmos + politis), les Lumières (Kant et le droit Cosmopolitique), et la conscience du crime contre l’humanité. L’ethnicisation est de plus en plus rejetée mais elle perdure tant que ne s’affirme pas une nouvelle culture : « différents et égaux ». Travailler à une nouvelle modernité Comme Beck, nous ne retenons pas les notions vagues de post-modernité, nous travaillons à une nouvelle modernité (il dit « deuxième modernité »), où l’on renouvelle (« modernise ») les fondations (les « prémices ») culturelles et institutionnelles de la société occidentale.

Des membres et amis de Confrontations Europe nous ont interrogé sur la réflexion sociologique qui sous-tend nos options normatives. Il est vrai que nous ne produisons pas un apport sociologique spécifique. Cela étant, nous avons beaucoup d’expériences diversifiées – et des travaux comme ceux de Beck confirment le réalisme de nos options et de notre audace. Dès ses débuts, Confrontations visait à repenser la politique par la participation des citoyens, reprenant l’opinion d’H. Arendt pour qui la délégation de pouvoir et la centralité du gouvernement sont à l’origine de la crise du politique (3).

De son côté Beck dessinait trois scenarii politiques du futur : 1) la tentation du retour à la société industrielle (institutionnalisée par l’État-nation) ; 2) la démocratisation des évolutions technico-économiques (où le législateur réglemente et contrôle) avec « le rêve d’une variante écologique de l’État-providence » ; et 3) « la politique différentielle », où la politique perd la centralité imposée dans le cadre de la démocratie représentative, et où émergent les acteurs du « sub-politique ». Les deux premiers scenarii sont à l’oeuvre, ce qui souligne plus encore l’impuissance de la politique délégataire ; le troisième n’en est qu’à ses débuts. Qu’est-ce qui bloque ? Pour simplifier, je dirais : une énorme carence éducative : on est très loin d’aider les jeunes à construire leur vie, à comprendre les choix techno-économiques, à participer à la gestion ; l’extrême difficulté de réforme des États : comment sortir de l’État providence et interventionniste avec des initiatives et des sécurités faisant appel à une co-responsabilité entre individus-acteurs État ? ; la difficulté à franchir une étape qualitativement nouvelle dans la construction de l’Europe.

À ce sujet Beck écrit en 2004 : « Comment est-il possiblequ’en Europe de l’Ouest, à ce tournant de son histoire, il n’y ait quasiment aucune, voire aucune voix intellectuelle d’importance pour défendre avec véhémence l’élargissement à l’Est de l’Europe contre la mesquinerie des réserves nationales ? ». Soutenant comme nous l’effort d’avancée constitutionnelle, il pointe aussi le besoin de dépasser l’optique fédéraliste supranationale et l’approche habermassienne pour qui l’Europe reste une projection de la démocratie nationale. Comme nous, il est favorable au marché et travaille à le construire avec des solidarités. Cela étant, son handicap est qu’il n’explore pas le défi fondamental de transformation du capitalisme européen et ses implications politiques. Confrontations Europe a beaucoup travaillé les questions d’identité d’entreprise européenne et de biens publics transnationaux et souhaite ardemment démultiplier le dialogue européen sur ces défis.

De même nous souhaitons que s’amplifie le dialogue amorcé sur les dimensions anthropologiques et culturelles de l’identité européenne. On nous dit que l’Europe manque de sens. Quelle banalité ! Il n’y a pas que l’Union : nous sommes dans une époque rongée par la perte de sens, Patoc˘ka l’avait bien compris. Le sens se construit ! Sommes-nous capables d’une re-naissance ?

Marcel Gauchet offre une analyse pessimiste : religion et politique ont perdu ensemble leur force de transcendance. Et pour lui la société ne porte plus d’autre demande de sens que sociale : les institutions doivent garantir des droits(4). Beck est plus optimiste, il espère beaucoup des citoyens porteurs d’une logique des droits fondamentaux. Mais il est lucide : c’est une arme à double tranchant. Par exemple la « communauté internationale » doit s’ingérer dans des conflits très graves qui l’amènent à reconnaître que « la guerre, c’est la paix ». Demain les conflits sur les ressources prendront des dimensions mondiales et intergénérationnelles aiguës. Comment relever ces défis sans reprendre et approfondir les questions ancestrales de la violence et de la culture afin d’aller au-delà du cosmopolitisme kantien pour la paix entre États ? Demain, les individus devront se constituer en sujets capables d’accomplir les potentiels d’émancipation que portent en elles-mêmes « la société du risque » et « la cosmopolitisation ».

(1) Anthony Giddens est bien placé pour rappeler que « dix ans de travail politique approfondi ont précédé l’ascension de Tony Blair au pouvoir ». Lire « Lessons from Blair for a Royal revolution in France », Financial Times, 21/07/2006. (2) Éditions Le Manuscrit, www.manuscrit.com, 2006. (3) Cf. mes livres « Tu imagines la politique » (Editions sociales, 1991), « La société au pouvoir » (Julliard, 1994), « Reconstruire un pouvoir politique » (La Découverte, 1997) et les écrits de Claude Fischer sur la participation, sur le rôle politique nouveau des acteurs de la société civile, en particulier au niveau territorial, et le renouvellement institutionnel que cela implique. (4) « La religion dans la démocratie », Gallimard, 1998.

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