Articles et rapports

juillet 2006 :
L’épargne face au vieillissement

Article paru dans La Lettre de Confrontations Europe n°75, juillet-septembre 2006.

Le temps n’est plus où l’épargnant se situait dans un espace stable et protecteur. Le vieillissement de la population et la mutation de l’économie le plongent dans un univers incertain. Le Conseil scientifique de l’AMF (1) a engagé une remarquable réflexion sur « les risques financiers portés par les ménages ». L’analyse de Philippe Herzog, président du nouvel Institut pour l’Éducation Financière du Public (IEFP).

En simplifiant beaucoup, trois défis apparaissent : la préparation de l’avenir, et singulièrement des retraites ; la redéfinition des responsabilités des acteurs financiers et publics ; l’éducation financière du public.

Écoutons les économistes Michel Aglietta, professeur à l’Université de Paris X et Vladimir Borgey (Cepii). Ils soulignent sans fard les problèmes à venir en Europe de l’Ouest. De 390 millions en 2000, la population va chuter. En 2050, avec une probabilité de 80 %, son nombre sera compris entre 310 et 350 millions. Compte tenu d’hypothèses raisonnables sur le progrès technique, cela mènerait droit à la croissance zéro si l’on ne réagissait pas. Pour les retraités, la dépendance par rapport aux actifs et le risque d’une baisse du niveau des prestations sont évidents.

Nous n’en sommes pas là. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas commencer à élaborer une stratégie. D’une part il est urgent de sortir du sous-emploi actuel par le redressement de l’activité, l’effort de formation et d’initiative. D’autre part la réforme du système de retraite public doit se poursuivre. Le régime par répartition est un socle fondamental. Mais il ne saurait suffire : à terme, seule une hausse insoutenable pour l’économie, inacceptable pour les jeunes actifs, permettrait de sauvegarder le niveau des prestations. Il faut imaginer une retraite complémentaire faisant appel à l’épargne longue, donc un système mixte, avec de nouvelles responsabilités individuelles et de nouvelles garanties collectives.

Myopie et mauvais signaux

Cette épargne doit servir à rehausser le potentiel de croissance. Les travaux de Patrick Artus, directeur de recherche à IXIS CIB, montrent qu’aujourd’hui l’épargne est mal allouée. À l’échelle mondiale, les politiques expansionnistes ont alimenté d’énormes liquidités très largement investies à hauts risques dans les pays émergents. À l’Ouest, la myopie prévaut : les investisseurs sont paresseux, ce sont les dépenses immobilières et les déficits publics qui soutiennent la conjoncture. Or la dette publique ne prépare nullement l’avenir. Et les risques du crédit immobilier portent sur les ménages vulnérables. Les économistes éclairent des préoccupations largement diffuses. Leurs messages ne sont pas anxiogènes, ils doivent réveiller le courage des acteurs publics et privés. Sinon, prévient André Laboul, directeur de la division des affaires financières à l’OCDE, les ménages se retourneront contre les gouvernements et les institutions financières. Néanmoins la responsabilité finale retombera toujours sur les individus.

Olivier Garnier, directeur général adjoint de Société Générale Asset Management, rappelle opportunément que les risques les plus importants sont non financiers : l’emploi, la formation active, les compétences sont les vraies garanties des revenus futurs. L’épargne, en particulier celle des salariés, doit pouvoir y contribuer pour que demain les retraites soient de bon niveau, car l’« État-providence » ne pourra garantir seul les retraites de demain. Les institutions et les marchés financiers sont sollicités mais ils ne sont pas actuellement conçus pour ce nouveau rôle. On leur envoie de mauvais signaux : pas assez d’épargne longue. Ils sont incomplets : ils ne mutualisent pas les risques intergénérationnels. Le capital humain n’est pas pris en compte. On voit aujourd’hui les marchés des produits dérivés de crédit servir à financer des investissements, alors que leur rôle est la couverture des risques.

David Blake, directeur de Pensions Institute, livre un exposé saisissant de la crise des fonds de pension britanniques. Les trustees, à qui l’on a délégué la gestion, sont non qualifiés, non pro-actifs et court-termistes. Les salariés élisent des représentants, mais il y a peu de candidats et ils ne sont pas formés. Aujourd’hui les Anglais essaient de réformer ces fonds. À « cotisations définies » alors qu’hier ils garantissaient des « prestations définies », ils ne sont plus attractifs.

Cela étant, dans un réel effort collectif national, les Anglais entreprennent de bâtir un nouveau système mixte (pension universelle publique, pension complémentaire). Une question essentielle est celle du caractère obligatoire ou non d’une épargne pour la retraite. Obligatoire, ce serait une quasiforme de sécurité sociale. Facultative, seule une minorité en bénéficierait. Une option sera une adhésion collective automatique avec possibilité individuelle de la refuser. Des fonds collectifs L’allongement de la durée de vie et la diversification des besoins exigent d’offrir aux ménages une gamme élargie de produits d’épargne allant jusqu’au très long terme. Les produits actuels sont-ils adaptés aux besoins ? Évalue-t-on les risques ? Réponses négatives pour Olivier Davanne, directeur de DPA Conseil. Les acteurs financiers cherchent des solutions. Ce n’est pas simple ! On voit les pouvoirs publics inciter un jour à désépargner pour soutenir la consommation, un autre à aller vers l’épargne longue. Les incitations fiscales ne sont pas lisibles, ni adaptées. Les limites et les risques de l’assurancevie, que la réforme des normes comptables va fortement accentuer dans quelques années, ne sont pas mesurés.

Pour bâtir une politique, il faudra aider le public à élaborer et définir ses besoins, qui sont différenciés et à horizons différents. Pour y répondre avec plus de sécurité, il faudra offrir des solutions standardisées simples et claires, ne pas individualiser à outrance, et plutôt rendre collectifs les choix individuels. Le développement de l’industrie des fonds collectifs est donc un grand enjeu. Ils diversifieront les placements et réduiront fortement les risques de gestion. Il y a actuellement de nombreux fonds, et une vraie réflexion à laquelle les syndicats participent, mais leur consolidation et leur rôle systémique restent à bâtir. Les silos réglementaires différents pour les banques, les assurances, les marchés, sont un des problèmes. On gagnerait beaucoup à un cadre européen permettant une diversification internationale des placements et des risques.

Après avoir souligné les débuts d’une prise de conscience, Michel Prada, président de l’AMF, reconnaissait franchement en concluant la journée : « les régulateurs eux-mêmes sont en concurrence, faillibles, et générateurs de coûts », et il appelait à évaluer leurs initiatives. Il faisait aussi appel à la responsabilité de ceux qui savent : les professionnels, à qui l’on demandera plus et mieux d’information et de conseil. Et à celle des individus, qui pour exercer leur liberté dans ce nouveau contexte, devront pouvoir prendre appui sur une solide éducation financière. D’où la création de l’Institut dont la présidence m’a été confiée.

Éduquer en partenariat

S’éduquer est un effort. Il faut en saisir l’intérêt, comprendre l’objectif, y compris sa dimension démocratique. Pour certains ces choses de l’argent sont trop complexes et le public n’a pas envie de faire l’effort. Laurent Calvet, professeur à HEC, pense que l’éducation n’est pas le problème : pour lui il faut – et ça marche en Suède – une industrie financière travaillant étroitement avec les pouvoirs publics. On peut alors bâtir un système efficient en qui la population a confiance. André Laboul met surtout l’accent sur la responsabilité d’information et de conseil des institutions financières. Elle est d’autant plus grande que les marchés sont de plus en plus complexes, or le conseil peut être biaisé. Les banquiers et assureurs en ont conscience, et souhaitent y remédier eux-mêmes car ils craignent des solutions réglementaires coûteuses et inadaptées. Dans les entreprises américaines, montre Shlomo Benartzi, professeur à Anderson Graduate School of Management, on organise des séminaires d’éducation-information pour opérer le changement des systèmes de pension. Quand on évalue les résultats, ils ne sont pas brillants : très peu de progrès de compréhension ; un peu plus d’intention d’épargner, mais l’acte ne suit pas. « Épargner plus pour demain » : ça ne passe pas ! Dans ces conditions la question revient : ne vaut-il pas mieux déléguer ? « Apprendre le chinois n’est-il pas plus facile ? ».

Quant à la substance de l’éventuelle éducation, Luc Arrondel, directeur de recherche au CNRS, distingue deux écoles : pour les uns, les gens sont rationnels et il faut leur exposer les rendements/ risques de leurs choix, qui sont bien sûr évolutifs au long du cycle de vie et différents selon le niveau de patrimoine. Pour les autres, les gens restent gouvernés par des croyances ; l’éducation ne doit pas consister à faire descendre un savoir, elle doit être de type « paternaliste libertaire ». Ces réflexions me paraissent partielles. Et j’observe que les Anglais ne tergiversent pas : leur gouvernement a décidé d’introduire l’éducation financière dans les écoles en 2008.

Ma conclusion d’étape : d’une génération à l’autre, c’est une mutation de société qu’il faut préparer. Une politique de l’épargne doit s’inscrire dans un nouveau contrat social intergénérationnel. Éduquer est un impératif, pour que les individus soient à même de prévoir et faire des choix de vie. Ceci ne sera possible qu’en partenariat entre les professionnels, les employeurs, les syndicats, l’Éducation nationale. Mieux informer et conseiller : les professionnels seront très sollicités. Organiser un système financier de « transition » pour la mutation démographique : c’est un devoir politique pour l’État et pour l’Union européenne. À nous tous de prendre conscience des enjeux et d’élaborer des propositions.

(1) Autorité des marchés financiers : www.amf-france.org

CONFRONTATIONS EUROPE - 227 bd Saint-Germain 75007 Paris - 33.(0)1.43.17.32.83 (Paris) - 00.32.(0)2.213.62.70 (Bruxelles)