Articles et rapports

janvier 2006 :
Le capitalisme total et nous

Article paru dans La Lettre de Confrontations n°77, janvier-mars 2006.

Le livre de Jean Peyrelevade(1) éclaire d’une lumière vive un sujet complexe. À partir de cette analyse pédagogique sur le capitalisme globalisé, il ne faut pas nourrir un sentiment d’impuissance, souligne Philippe Herzog, car « c’est dans les sociétés elles-mêmes que résident les potentiels de réinvention du politique ».

La globalisation financière est une révolution. Hier dans le « capitalisme rhénan », les dirigeants d’entreprise étaient en quelque sorte partie prenante de l’intérêt général, les banques des despotes éclairés, les uns et les autres adossés à l’État national et étroitement liés à lui. Dans cette structure le coût du capital et les risques concentrés sur les banques étaient élevés. Le marché a éclaté la structure, et produit un système globalisé, beaucoup plus audacieux, mais où les gestionnaires d’actifs financiers ont un rôle d’arbitre du financement. Dans ce « capitalisme total » les dirigeants d’entreprise sont rendus dépendants des critères des gestionnaires des fonds et les entreprises elles-mêmes sont assujetties à leur logique porteuse d’exigences de rentabilité financière draconiennes et souvent excessives.

Des idéologies de circonstance ont couvert la manoeuvre, d’abord l’image d’Épinal de la démocratie actionnariale, puis la théorie de l’agence (contrat entre actionnaires et dirigeants d’entreprise). En fait tout un code de règles de conduite - la « corporate governance » - a transformé les dirigeants en intendants du domaine des financiers. Il a été durci quand des affaires comme Enron décrédibilisaient la thèse selon laquelle le système engendre une efficacité supérieure. De fait, la croissance mondiale n’a jamais été aussi forte. De nombreux pays accèdent à la finance globalisée, les investisseurs se tournent vers eux, et ils se développent. Mais les inégalités s’accentuent en leur sein et partout ; le monde du travail est déstabilisé, le pouvoir de régulation des États s’effondre. En Europe, les grands compromis sociaux d’après-guerre perdent leur signification et le capitalisme sous-investit, apparaissant même sans projet – comme on le voit dans le contexte actuel où pourtant les liquidités sont abondantes.

Dès lors que ni l’autorégulation ni la révolte ne sont des solutions, il faut travailler à la réinvention d’une action politique capable de fabriquer de la régulation, à commencer par l’atténuation du poids du capitalisme financier sur l’économie réelle.

Ami de longue date et partenaire de Jean Peyrelevade dans Confrontations Europe, je partage largement cette analyse et cette ambition politique. Cela étant, il faut l’approfondir pour ne pas nourrir le sentiment d’impuissance. D’abord quelle est la source de l’« impuissance des États nations » ? Est-elle avant tout extérieure, ou autant et d’abord intérieure ? Les tares du capitalisme globalisé ne doivent pas faire oublier le fait que la réforme de l’État et de l’État social reste à faire. Notre système institutionnel étouffe la croissance et l’emploi au lieu de les activer. L’« impuissance » est en nous-mêmes. Et la réforme intérieure n’est-elle pas une condition permissive essentielle pour une action de régulation à l’échelle internationale ? Je pense que Jean Peyrelevade sera d’accord sur ces points.

Ambivalences…

Mais il faut aussi cerner les ambivalences du « capitalisme total », quand certains le considèrent comme autodestructeur. Historiquement le capitalisme a toujours été un système « ouvert », que l’action peut transformer. Le capitalisme actuel n’est pas que prédateur, il stimule l’échange marchand et finance l’innovation. Ici en Europe, il prélève et sousinvestit, là en Asie, il surinvestit. Partout la déterritorialisation de la production et la pression sur le coût du travail font mal, mais surtout si le politique est défaillant. Les Coréens du Sud… mais aussi les Espagnols et maintenant les Polonais n’ont-ils pas fortement accru leur pouvoir d’achat ? Et si l’Europe politique pouvait assumer les fonctions collectives de la croissance – ce que font d’autres zones du monde et ce que lui interdisent encore les États membres de l’Union –, le sentiment d’« impuissance » s’estomperait. Mais quelle est la nature du politique qui permettrait de trouver la capacité de maîtriser le capitalisme globalisé ? Le conservatisme républicain nourrit l’explosion de la dette publique qui réduit cruellement les marges d’action de l’État : notre société renvoie à son État les factures de notre sous-efficacité et luimême multiplie les dépenses improductives. D’autre part, l’Europe politique est nécessaire pour dépasser les égoïsmes nationaux, choisir et transformer son capitalisme et dynamiser la croissance : or nos sociétés ont plutôt tendance à se replier vers « leur » État nation pour lui demander protection.

Pourtant, et c’est là l’essentiel, c’est dans ces sociétés elles-mêmes que résident les potentiels de réinvention du politique : plus d’efforts de formation et d’initiative, plus d’ouverture aux autres Européens et de solidarités concrètes, plus d’investissement dans l’économie et de participation à la gestion. Quand on voit au Québec, voisin des États-Unis, une société contrôler sa finance – par exemple les syndicats gèrent un grand fonds d’investissement dans les PME –, on se demande pourquoi pas nous. La raison est que nous cultivons « l’horreur économique » et que nous ne voulons pas pousser la réflexion sur l’apport possible – nécessaire ? – de l’actionnariat salarié et de nouveaux fonds collectifs dans le contrôle du capitalisme contemporain. Est-ce un hasard si dans le pays européen le plus verbalement anticapitaliste, les grandes entreprises sont les plus contrôlées par les grands gestionnaires de fonds globalisés ?

(1) « Le capitalisme total », La république des idées, Seuil, 2005.

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