Articles et rapports

février 2009 :
Retrouver le chemin de la coopération entre l’Allemagne et la France dans l’intérêt de toute l’Europe

Article pour le Frankreich-Zentrum de l’Université Albert-Ludwigs de Freiburg

① Nécessité et dangers du « retour de l’Etat »

Notre débat industriel franco-allemand a lieu dans le contexte d’une crise globale d’ampleur exceptionnelle. Face à l’épreuve, des interventions publiques nationales massives apparaissent nécessaires et elles sont entreprises partout dans le monde. En même temps, le besoin de fortes coordinations internationales se fait jour pour prévenir des conflits d’intérêts majeurs et les risques du retour au protectionnisme. Demain la consolidation des institutions internationales sera à l’ordre du jour, avec la participation nouvelle des grands pays et régions émergents.

Les Etats doivent impérativement soutenir les systèmes bancaires et relancer l’économie, mais leur action engendre de nouveaux risques. Ainsi Mme Merkel rappelle que nous avons vécu au-dessus de nos moyens, et que les efforts de rationalisation de la gestion publique entrepris dans les dernières années ne doivent pas être ruinés par l’accumulation de nouvelles dettes publiques. Elle a raison en principe, mais face au souci urgent de ne pas sombrer dans la dépression, ou en tout cas d’atténuer la gravité de la récession en cours, même l’Allemagne doit assumer dettes et risques. Il faut substituer de la dette publique à de la dette privée, sinon le processus puissant de désendettement mondial succédant aux excès de l’endettement va nous faire replonger dans un chômage d’un niveau intolérable et durable. Mais il ne faut pas hypothéquer l’avenir en faisant supporter à la population pour de nombreuses années, sinon une génération, une charge excessive de la dette publique.

Une grande différence entre hier et aujourd’hui est qu’à l’époque de Keynes l’intervention des Etats et leur coordination internationale étaient à imaginer et à construire. Depuis, elles se sont développées mais elles ont perdu de leur efficacité. Si « le retour de l’Etat » s’impose, après la vague de domination du marché depuis plus de vingt ans, il est impératif qu’il prépare l’avenir par des investissements judicieux.

Or la tendance est grande à distinguer l’action à court terme – qui mobilise tous les efforts, et l’action à long terme – qui est renvoyée à plus tard.

A court terme, les industriels demandent que le crédit bancaire ne s’interrompe pas et que les marchés repartent. Le secteur bancaire est soutenu par des plans nationaux où l’Etat concourt à offrir la liquidité, garantir les crédits et les dépôts, et participe à la recapitalisation. En Allemagne comme en France les Etats allongent des dizaines ou centaines de milliards d’€. L’Etat allemand n’exclut pas des nationalisations partielles même si paradoxalement le SPD est contre. Paradoxalement le contrôle d’Etat dans le gouvernement des banques et les contreparties qu’il exige sont plus stricts en Grande-Bretagne qu’en France.

Mais pour l’instant le problème est loin d’être résolu. Le système bancaire reste toujours aussi fragile, et du côté des marchés, c’est quasiment la grève des investisseurs.

Concernant les plans de relance de la demande pour l’activité économique, les politiques se divisent entre le soutien de la consommation et celui de l’investissement - à mon avis bien préférable. Mais ils ne sont guère assurés de l’efficacité. Et la nouvelle enflure des liquidités d’un côté, celle des dettes de l’autre, menacent pour demain d’une reprise d’inflation, montée des taux d’intérêt à long terme, et guerre des taux de change.

Il faut prendre ces risques pour empêcher la dépression, mais on peut les réduire, à mon sens, si l’on prépare un nouveau régime de croissance durable et équitable. Il faut anticiper le long terme pour que l’action de court terme soit efficace. Ce n’est pas seulement le défi d’une nouvelle régulation financière qu’il faut relever, mais plus généralement celui de la transformation du capitalisme, qui doit devenir responsable et solidaire. Nicolas Sarkozy souhaite un retour durable de l’Etat, Angela Merkel propose l’économie sociale de marché comme modèle. Il me semble que ces vues sont insuffisantes.

On peut constater les limites de l’ordo-libéralisme à l’échelle globale comme en Europe : les règles de marché ne suffisent pas pour créer un capitalisme responsable. La déconnexion entre les gains de productivité et la progression des salaires est gravissime car elle rompt le contrat social. La déconnexion entre les exigences indécentes de rentabilité financière et les taux de rendement réels des investissements est une autre cause majeure de la crise actuelle : à bien des égards l’investissement de long terme se tarit. Il faudra de meilleures règles au niveau global comme en Europe, car même si les Etats-Unis sont les plus « coupables », nous aussi avons contribué à la création d’une finance avide et irresponsable. Mais il ne suffira pas de meilleures règles.

J’entends des industriels et des financiers souligner le besoin de nouveaux leaderships. Mais il n’y a pas de « leaders » sans « suiveurs », et plutôt que suivre ou s’opposer, mieux vaut participer aux nouveaux choix de stratégie et de gestion. Pour sortir de cette crise nous avons besoin de dirigeants et de participants mobilisés autour de nouvelles perspectives de croissance et de vie. Des réformes de structures du capitalisme seront nécessaires, pour recréer un lien fort entre salaire et productivité, repenser la formation dans la vie active, former des investisseurs dédiés au long terme, créer et multiplier des partenariats public-privé équilibrés et durables. Tout ceci supposera non pas un capitalisme d’Etat mais un capitalisme de partenaires. Le but devrait être une nouvelle mixité où les acteurs publics seraient économiquement plus efficaces, les acteurs privés socialement plus responsables, et leurs relations fondées sur la coopération.

② Divisions et rivalités entre Etats

Les divergences d’intérêts nationaux et les différences de modèles de croissance nous divisent. C’est le sous-jacent des problèmes franco-allemands. Le reconnaitre et le comprendre devrait être la pré-condition de nouvelles coopérations qui ne viseraient pas pour autant à abolir les différences – une tâche absurde et d’ailleurs non souhaitable.

La dissymétrie des positions dans la compétition intra-européenne saute aux yeux. L’Allemagne, au premier rang de l’exportation mondiale, accumule des excédents commerciaux. Son modèle de croissance est extraverti, d’où sa vulnérabilité actuelle quand le commerce mondial baisse. Cela étant elle dispose d’une large base industrielle, de gros avantages de compétitivité, et de finances publiques assainies – tout ceci ayant demandé de gros efforts. La France connait de nouveaux déficits commerciaux depuis plusieurs années. L’industrie française perd du terrain, ses PME ne se développent pas et ses parts de marchés dans les régions émergentes sont faibles. Elle souffre de sérieux handicaps de compétitivité, de sous-capitalisation des entreprises, de déficits publics chroniques engendrant une croissance préoccupante de la dette. Les dirigeants politiques successifs n’ont pas entrepris de traiter ces problèmes. Le nouveau gouvernement a engagé des réformes sur de nombreux fronts, mais leur efficacité n’est pas encore prouvée. Ce qui est grave est que le diagnostic des handicaps de la France, largement partagé par ses économistes, ne l’est pas encore par les partenaires sociaux, par les partis politiques, et par l’opinion publique. Quant au thème (positif) de la politique industrielle, il est récurrent en France, mais l’Etat n’a pas su encore lui donner un contenu. Il ne pourra pas le faire sans s’attaquer de front à l’impératif de compétitivité.

Sachant que le terrain principal de la compétition est intra-européen, on comprend que la dissymétrie des positions franco-allemandes se traduise par de fortes tensions. Nos entreprises se livrent une concurrence frontale. En moyenne un exportateur français a 8 « chances » sur 10 de rencontrer un concurrent allemand vendant le même produit sur le marché.

L’ampleur de la compétition ne doit pas nous cacher l’interdépendance de fait de nos économies. L’excédent commercial allemand dépend beaucoup du niveau de la consommation intérieure de la France et de l’Europe en général, et l’Allemagne doit s’interroger sur la soutenabilité de son modèle de croissance. Elle est frappée par le déclin démographique et trop dépendante sur l’exportation. L’endettement privé a soutenu la demande extérieure pour les produits allemands, compensant des freins liés à la faible progression des salaires, mais qu’en sera-t-il demain ? Quoi qu’il en soit, l’Allemagne pourrait être mieux placée que la France dans la reprise future, si celle-ci ne parvient pas à améliorer son offre compétitive.

En ce qui concerne le modèle de capitalisme, le « capitalisme rhénan » a une bonne côte chez les économistes français parce qu’il fait primer l’industrie sur la finance et repose sur une coresponsabilité des acteurs sociaux et économiques. Vue de France la culture « ordo-libérale » fait en réalité bon ménage en Allemagne avec l’intervention publique. Les participations de l’Etat fédéral dans les entreprises sont sans doute moindres qu’en France, mais les aides publiques ne le sont pas –la Commission le constate régulièrement dans l’exercice de la politique de concurrence. Surtout, alors que l’intervention des régions est faible en France, celle des Länder en Allemagne est massive et générale. Le capitalisme allemand repose sur une organisation coopérative solide entre banques, entreprises et régions œuvrant en partenaires.

Les économistes français distinguent le capitalisme rhénan du capitalisme anglo-saxon, qu’ils n’aiment pas. Mais nos deux pays connaissent la pénétration de la logique des shareholders et du capitalisme financier anglo-saxon en général. Les divisions à ce sujet sont visibles en Allemagne. Et en France, nous ne parvenons pas à bâtir un modèle de capitalisme cohérent : trop dépendants de la finance globale et pas capables d’imiter la coresponsabilité à l’allemande ni de prendre soin de notre culture industrielle.

Plus que la différence des modèles, c’est la violence de la compétition qui nous divise. Ainsi, s’agissant de la question emblématique des champions nationaux, dans nos deux pays les grands groupes industriels et financiers « globalisés » font l’objet de mesures nationales de défense et de contrôle. Ceci ne vaut pas qu’en France, mais autant en Allemagne, et même en Grande-Bretagne. Dans ce pays, l’Etat parait moins se préoccuper de qui est propriétaire de ces entreprises, en raison de sa spécialisation comme place financière globale, mais en réalité il n’est pas exempt d’ingérence dans les restructurations importantes. Le souci du contrôle national est lié à la volonté de défendre des spécialisations industrielles d’importance stratégique et pour l’emploi. Et les grandes firmes souhaitent elles aussi préserver un bon lien au territoire et à l’Etat d’origine, en fonction de leurs intérêts propres.

Cela étant, les Etats sont inégalement capables d’exercer ce contrôle. Ainsi en France « nos » grandes entreprises multinationales ont une structure de propriété beaucoup plus largement pénétrée par l’étranger qu’en Allemagne. Qu’il s’agisse des fonds d’épargne tournés vers l’industrie, de la finance pour les PME, ou des ressources et compétences des régions – notre capacité de « protection » est bien plus faible.

M. Steinbrück n’a-t-il pas finalement admis que dans chaque secteur l’Allemagne souhaite conserver un champion national ? Un problème majeur, cela étant, est que les champions créent des inégalités entre puissances et des conflits sur le marché intérieur européen, entravant l’intégration et l’avenir potentiel de politiques communes. L’Union n’a pas résolu ce problème, comme en témoigne l’échec des tentatives de directives sur les OPA. Je dois dire, en tant qu’ancien parlementaire européen l’ayant vécu, que cet échec doit beaucoup à la doctrine du « marché du contrôle » unilatéralement et dogmatiquement favorable aux forces du marché. C’est ce type de « règle » dont nous ne voulons pas pour demain.

Sachant que des restructurations massives sont devant nous, et qu’une recomposition mondiale du capitalisme aura lieu, avec un rôle inédit et considérable des « fonds souverains » - favorable aux grandes puissances émergentes -, la doctrine du marché du contrôle est plus encore inacceptable. Mais, si l’on veut empêcher les sources de conflit sur le marché intérieur de progresser, il faut reprendre le sujet et trouver des solutions.

Tout d’abord, concevoir de nouvelles règles évitant les deux excès – celui du capitalisme des fonds spéculatifs (« les sauterelles »), et celui du capitalisme d’Etat. Objectivement la sortie de crise appelle un nouveau rapport capital/dette (avec relativement plus de fonds propres) et une finance plus patiente, porteuse de l’intérêt général à long terme. Les règles devront revenir sur la facilité accordée au « leverage » d’endettement pour la prise de contrôle, concevoir une gouvernance de type stakeholder, éliminer des paradis fiscaux… Et il ne suffit pas de règles, il faut aussi des incitations et des garanties publiques, notamment pour investir à long terme. On devra œuvrer à la formation d’investisseurs et groupements européens d’investisseurs dédiés au long terme.

Si l’on fait ça, alors les pratiques de champions nationaux pourront régresser, au bénéfice du développement de l’intégration industrielle transfrontières en Europe. Mais le veut-on vraiment ?

Un mot encore à propos de l’investissement à long terme. Le marché a certes prouvé qu’il s’y intéresse, mais la course à la rentabilité financière est court-termiste. Inversement dans toutes les régions du monde qui décollent, l’Etat s’est montré capable de stratégie à long terme, impliquant le choix de priorités sectorielles ou technologiques. En Europe, les Etats même les plus forts ont du mal à poursuivre seuls des intérêts stratégiques. Ne faut-il pas que la Communauté européenne se dote elle aussi d’une capacité d’action industrielle, ou/et que des coopérations renforcées associent des Etats et des acteurs privés pour relever des défis du long terme ?

③ L’Union en péril

L’Allemagne et la France ont accepté depuis plus de 50 ans de partager un toit commun, celui de la Communauté économique européenne. Ce toit a été consolidé par ces réalisations historiques que sont le marché unique et la monnaie unique. Mais si nous n’en prenons pas soin, cette Union va se dégrader.

Je constate un accord assez large entre France et Allemagne en vue d’institutions véritablement multilatérales et d’une réglementation financière solide. Par contre, chacun a pu constater des dissensus en ce qui concerne la coordination des politiques nationales en Europe. Dans le passé cette coordination n’a pas existé. La volonté de Nicolas Sarkozy de la renforcer s’est avérée utile, mais à ce jour elle ne fournit pas une solution viable. Et je suis très préoccupé de constater que l’Allemagne est en retrait actuellement dans la dynamique et l’ambition européennes. Je comprends sa crainte de devoir rouvrir le débat sur les compromis antérieurs - le marché unique, l’UEM -, et pourtant il faudra tôt ou tard envisager une sorte de New Deal.

La Commission européenne a fait valoir, avec raison, le maintien de la discipline pour les aides d’Etat, tout en l’assouplissant. Mais Olivier Guersent, un de ses responsables, souligne que la politique de concurrence ne peut suppléer au manque d’une politique industrielle.

Au sein de l’Union économique et monétaire, les tensions apparaissent aussi : différentiels croissants des taux d’intérêt demandés par le marché pour financer certains Etats ; retour probable des conflits monétaires à moyen terme quand le dollar baissera alors que les USA devront réduire impérativement leurs déficits commerciaux. D’autre part, le manque de solidarité et de soutien des pays les plus vulnérables qui sont membres de l’Union mais non de l’euro zone, est criant. Certaines situations sont potentiellement catastrophiques, comme en Bulgarie. L’intérêt de ces pays mais aussi le nôtre serait que l’UEM vienne à leur secours.

La sortie de la crise va demander beaucoup d’efforts et de temps : quelle doit être l’ampleur de la coopération en Europe ? Coopérer, est-ce seulement un impératif global ? Le débat devrait être ouvert sans tabous. Oui ou non devons-nous consolider notre espace européen ? Actuellement les désaccords sont très préoccupants.

Par exemple l’aversion allemande envers une politique macro-économique au niveau communautaire me parait dangereuse. A-t-on oublié qu’Hans Tietmeyer disait que l’euro ne pouvait être viable sans une Union politique capable de défendre des intérêts communs ? Et que pour Robert Mundell, une zone monétaire ne peut être optimale sans un budget qui assure une solidarité et des investissements d’intérêt général ? Je constate le silence des dirigeants français et l’aversion allemande et anglaise à cette idée d’un budget européen. Mais je suis convaincu qu’il faudra y travailler, et mieux vaut commencer maintenant.

Pour ce qui concerne la réglementation financière globale, les désaccords paraissent moindres. Mais peut-on s’accorder à l’extérieur quand on s’oppose à l’intérieur en matière de régulation financière, souligne le Financial Times ? Notre espace financier intérieur n’est ni performant pour la stabilité financière (l’exposition aux bulles spéculatives est visible) ni pour la croissance (défaillance de l’investissement à long terme). Et sommes-nous d’accord sur la dimension extérieure de la politique monétaire ? Sur la mise en œuvre de principes de réciprocité ? Sur l’unité de représentation dans les institutions internationales ? Il me semble que l’interventionnisme velléitaire français et le repli allemand dans la subsidiarité sont tous deux en cause.

Au plan industriel, il est frappant de constater que de grands entrepreneurs allemands et français, dont les entreprises sont globalisées, s’orientent surtout vers la Russie et l’Asie et s’intéressent beaucoup moins au devenir de l’espace européen. Simultanément la compétition l’emporte sur la coopération. La nouvelle du retrait de Siemens d’Areva est très grave alors que nous espérions une coopération renforcée pour l’énergie nucléaire – et je sais bien que l’Etat français a sa part de responsabilité dans ce retrait. Le conflit entre la SNCF et Deutsche Bahn s’exacerbe alors qu’il y a peu nous rêvions d’une intense coopération pour le développement du rail paneuropéen. La rivalité entre La Poste et Deutsche Post est aussi un souci. La coopération entre France Telecom et Deutsche Telekom a été abandonnée il y a longtemps. Aventis est un échec de coopération. Airbus lui-même est à la recherche d’un type de gouvernance où la rivalité interne devra être réduite.

Tout ceci montre que l’intégration industrielle entre Européens n’est plus notre horizon, alors qu’il l’était il y a vingt ans. C’est très préoccupant. Peut-on oublier que les firmes de Chine, d’Inde, des Etats-Unis, bénéficient d’un large marché intérieur et de l’appui massif d’Etats puissants ? Croit-on que l’appui de l’Etat nation allemand ou français pour fabriquer des champions globaux suffit, et que les zizanies intra-européennes n’oblitèrent pas l’avenir commun ? Nous pensons au contraire que vingt ans après l’ « Acte unique européen » il faudrait relancer l’intégration, non pas pour nous replier du monde, mais pour faire de l’espace intérieur un camp de base solide pour nos entreprises dans la globalisation. Or une conception étroite de l’intérêt national tourne le dos au besoin de donner corps à l’intérêt commun européen. Essayons de concrétiser une perspective plus constructive. Je ne traite ici que des questions intéressant directement l’industrie.

④ Coopérer pour une nouvelle ambition industrielle

L’industrie a besoin d’une finance qui joue son rôle. Il est crucial pour elle que l’on sorte de la crise bancaire et de la faillite des marchés financiers le plus tôt possible. Sachant qu’une régulation globale est un objectif très difficile à atteindre (plus encore qu’un accord pour le commerce, nous a dit Pascal Lamy), nous devons nous mobiliser pour une solide régulation bancaire et financière au sein de l’Union. Les Anglais sont vulnérables : ils ont abusé de la compétition régulatoire en matière de services financiers. Ils s’ouvrent à l’idée d’une régulation européenne. Un problème clé est celui de la supervision : si le contrôle n’est pas communautaire, tout reste fragmenté. Nous devrions appuyer la proposition de supervision communautaire faite par M. Trichet, et ne pas lui opposer l’obtuse revendication de souveraineté des régulateurs nationaux.

L’industrie a besoin d’une politique commerciale cohérente avec les intérêts européens. Or les firmes en provenance d’autres régions du monde utilisent souvent notre marché intérieur mieux que nous-mêmes. Nous devrons avancer sur les sujets de la réciprocité pour l’accès aux marchés, des instruments de défense commerciale, et de l’investissement international. Chaque Etat conduit actuellement son action bilatéralement avec les puissances émergentes, tandis que l’Union n’est pas actuellement en mesure de négocier des investissements et des partenariats d’intérêt mutuel avec d’autres régions du monde. Il faudra qu’elle se dote d’une présence stable dans les zones émergentes. Où sont les Universités européennes dans le monde ? Où sont les groupements d’investisseurs, les consortiums, les investissements conjoints européens ?

La question de la politique énergie-climat et de sa compatibilité avec les stratégies de compétitivité n’est nullement résolue. Réjouissons-nous du paquet législatif sur le climat : l’effort de communautarisation des marchés des quotas d’émissions de CO2 et des énergies renouvelables est remarquable. Pour autant les difficultés à obtenir ce résultat et les concessions faites ne doivent pas être perdues de vue. L’Allemagne industrielle a voulu la gratuité des quotas et défendu une utilisation des revenus nationale plutôt que communautaire. Le manque de solidarité envers la Pologne et d’autres pays membres, qui n’ont pas notre chance de disposer de bases énergétiques fortes et que nous n’avons pas aidé à moderniser les leurs, a failli faire échouer le consensus. A l’arraché, l’Europe pourra faire bonne figure dans les négociations internationales qui s’engagent, mais saurons-nous assumer le fait que l’action pour combattre les excès et les effets du changement climatique repose sur un objectif de bien public mondial, supérieur aux objectifs de compétitivité eux-mêmes ?

Faire ce choix pourrait d’ailleurs à moyen et long terme conférer un avantage compétitif historique à l’industrie européenne. Les perspectives de décarbonisation de la production électrique et d’économies d’énergie offrent en effet de nouveaux horizons. La relance du nucléaire ne doit pas rester un tabou au niveau communautaire : ensemble nous devons proposer les conditions d’une sureté exemplaire en Europe comme dans les pays émergents qui veulent se doter de cette énergie. La coopération entre les industries françaises et allemandes devrait permettre aussi, en mutualisant les coûts, d’aller ensemble unis à l’exportation. Concernant la question du gaz, les liens de coopération de l’Allemagne et de la Russie se développent, mais où est le souci de l’intérêt européen et du principe de solidarité ? La tension permanente avec la Russie, aggravée cet hiver, indique le besoin d’agir unis. L’objectif devrait être d’obtenir un accord au niveau européen sur l’architecture des gazoducs d’intérêt général que nous souhaitons, et sur une capacité de négociation commune puissante envers nos fournisseurs extérieurs.

Une condition sine qua non de « la renaissance d’une pensée industrielle » souhaitée par Klaus Mangold, et de la réussite de toute stratégie industrielle viable, est la formation du capital humain. La culture d’industrie a régressé en France et en Europe. Les départs massifs en retraite commencent à s’accompagner d’une pénurie de compétences qui risque de devenir dramatique. On manque de techniciens, d’ingénieurs, de scientifiques. Une firme comme Siemens va chercher les vocations dans les kindergarten, et elle pompe ou forme des compétences dans différentes régions du monde. D’autres firmes globales font de même. Le vivier européen s’épuise. La Stratégie de Lisbonne en faveur de « la société de la connaissance » n’a connu que des réalisations lentes et partielles. L’Allemagne réagit et développe une action pour l’excellence dans l’enseignement supérieur. La France a engagé une réforme pour commencer à tisser des liens entre la recherche, l’enseignement supérieur et les entreprises. Mais nous sommes loin du compte. Et l’esprit de la Renaissance – qui il y a des siècles a commencé par l’éducation sans frontières en Europe – est perdu de vue.

Aucun Etat ne peut relever le défi seul, d’autant que la mobilité des jeunes et des maîtres est indispensable pour mutualiser les coûts et élever la qualité. Ne faut-il pas aujourd’hui préparer de vastes programmes plurinationaux et communautaires de requalification des travailleurs et de développement des compétences des jeunes comme des adultes ? Corrélativement on pourrait favoriser les entrées réciproques dans les réseaux, pôles et clusters pour l’innovation, créer des labels et des certifications européens, mener des actions groupées pour l’attractivité des formations en Europe et l’investissement extérieur en formation. La France et l’Allemagne pourraient donner l’exemple, en coopérant pour les formations nécessaires à l’industrie de demain.

Les défis liés à la sortie de crise devraient aussi conduire à concevoir des politiques industrielles en commun. Dans le secteur automobile, la coopération franco-allemande vise surtout à harmoniser les positions au sujet des aides publiques. Mais ne faut-il pas aussi coopérer pour préparer l’avenir, c’est-à-dire la mutation du produit ? Anticiper le fait que demain les normes de consommation énergétique seront mondiales ? Traiter le problème de l’ancien parc polluant ? Préparer les systèmes alternatifs de transport - infrastructures et nouveaux groupes de services pour la voiture électrique - ? Faire de l’Europe de l’Est une plate-forme pour la globalisation… autant de sujets qui appellent coopérations et impulsions communes.

Les investissements en infrastructures sont un des axes de la sortie de crise et surtout du prochain cycle de croissance. Qu’il s’agisse de l’énergie - évoquée ci-dessus -, des transports et des télécommunications, d’immenses potentiels ne sont pas réalisés comme le rail, le fluvial (aménagement du Danube…), la fibre optique. Tous nécessitent des politiques volontaristes. Le caractère national, voire local, de la gestion des investissements peut être un immense handicap. Or le marché européen ne fournit pas les financements adéquats. On ne s’accorde pas sur un cadre porteur pour les partenariats public-privé. Les difficultés énormes à boucler Galileo laissent beaucoup d’amertume. La politique de la concurrence reste axée sur l’ouverture des espaces nationaux, elle n’est pas adéquate pour bâtir des ouvrages en commun. Le marché intérieur européen est ouvert pour les marchés publics, mais sans réciprocité avec l’extérieur (Canada, Japon, Chine…).

Le domaine défense-aéronautique-espace est un autre exemple de potentiel qui appelle une politique communautaire. L’asymétrie Europe – Etats-Unis est considérable. Pour la défense et la sécurité, l’écart est de 1 à 6. Or 10% des dépenses seulement sont effectuées en coopération. Le fossé est similaire pour le spatial (budget américain : 40 milliards d’€ ; budgets européens : 6). Le besoin de bâtir une taille critique européenne et de coopérations pour maîtriser les technologies conditionne toute perspective ambitieuse d’investissement. Sachant que seuls un petit nombre d’Etats européens ont des positions dans ce domaine, il faut des coopérations structurées. Une entente franco-allemande-britannique est-elle possible ? Les tensions persistantes au sein d’EADS nous choquent : une autonomie d’action du groupe faisant reculer les rivalités des Etats est souhaitable. Un bon compromis serait un cadre de gouvernance avec golden shares. Pour les compétences, un accord devra faire abstraction de la nationalité.

Ces exemples nous conduisent à une recommandation. Le renouvellement de la Stratégie de Lisbonne devrait être ciblé sur la définition par l’Union de domaines d’intérêt stratégique commun : énergie-climat, capital humain, industries et infrastructures du développement durable. Dans chaque domaine des politiques communes pourraient être élaborées, reposant sur des choix de société et de croissance partagés.

L’esprit qui nous guide n’est pas : Etat contre marché. Nous voulons des Etats qui coopèrent, et aussi des firmes et des Etats qui coopèrent, dans l’intérêt général. La compétition des firmes et des Etats ne cessera pas, bien sûr, mais elle ne doit pas rester aussi aveugle qu’elle l’a été. Voilà pourquoi nous devons former une société civile européenne. Nous souhaitons que des entreprises françaises participent aux activités du Frankreich Zentrum de l’Université de Freiburg, et des firmes allemandes à celles de Confrontations Europe. Le dialogue doit se poursuivre en profondeur entre les acteurs de terrain et ne pas rester cantonné – et notoirement insuffisant- dans la sphère administrative et politique.

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