Articles et rapports

février 2009 :
Intensifier le dialogue - France et Allemagne doivent se rapprocher pour consolider l’Union

Article pour la newsletter Dfi Aktuell (bilingue allemand/français) paru en février, sous le titre allemand : Den Dialog intensivieren - Frankreich und Deutschland müssen sich verständigen, um die EU zu festigen

On peut prôner l’indifférence entre la France et l’Allemagne, comme fait le philosophe Peter Sloterdjik ; on peut côté français s’irriter des réactions allemandes face à notre conception du « retour de l’Etat » ; mais n’est-il pas plus raisonnable de travailler à nous comprendre et nous rapprocher ? Les tensions voire les conflits entre nos dirigeants politiques et industriels augmentent et sont lourds de dangers pour nous comme pour toute l’Europe.

Nombre de citoyens de bonne foi, et les médias friands des rivalités, incriminent le style ou la conduite des chefs de gouvernement. Ainsi beaucoup ne supportent pas la façon qu’a Nicolas Sarkozy d’avancer « à la hussarde ». Je les comprends mais je souligne qu’il a eu le mérite de vouloir impulser une coordination des politiques nationales. Mme Merkel a raison de se soucier d’une dérive des dettes publiques, mais pourquoi l’Allemagne est-elle en retrait sur l’exigence d’une forte coordination européenne des politiques bancaires et économiques face à la crise ? Les torts sont partagés à mon avis et je ne veux pas plutôt en rajouter sur l’opposition des styles ; mieux vaut tenter de partager un diagnostic sur les enjeux fondamentaux. Nous devons comprendre les causes des divergences afin de pouvoir les surmonter et agir ensemble.

L’ampleur de l’endettement privé et de la capture des profits globaux par le système financier, la violence et la durée du processus de désendettement, le volume, le coût et la cohérence des renflouements publics ont été le plus souvent sous-estimés par les politiques. Ce n’est pas la même chose de concevoir la politique à court terme dans l’hypothèse d’une reprise viable dès 2010, ou dans l’hypothèse – bien plus probable – d’une crise d’une durée de 3 à 5 ans. Certaines questions commencent à être posées : les modèles économiques et sociaux nationaux sont-ils résilients et soutenables ? Les fondations de l’Union européenne sont-elles assez fortes ? Trois scenarii (non exclusifs l’un de l’autre) pourraient être explorés : le scénario d’une récession globale longue et profonde ne peut être écarté quand on observe les failles et incertitudes du plan bancaire américain, la rapidité de la baisse du commerce international et les dimensions protectionnistes de politiques nationales non coordonnées. Le scénario d’une reprise de l’économie mondiale qui ne profite guère à l’Europe est plausible, en raison de son vieillissement et de son manque de cohésion ; elle connaîtrait alors une croissance quasi nulle. Enfin, explorer le scénario d’une reprise européenne dynamique exigerait de travailler à renforcer considérablement la cohésion de l’Union économique et monétaire. A mon avis consolider l’Union est un impératif, sinon nous coulerons ensemble.

Car l’Union n’a ni politique macroéconomique ni Budget, et ses dirigeants n’ont pas vu venir la crise. Aujourd’hui encore le Conseil Ecofin se polarise sur la discipline budgétaire alors que la production chute et que les Etats sont obligés de soutenir la demande, de sorte que le Pacte de stabilité et de croissance (et plus généralement le pacte maastrichien) prend l’eau et peut exploser demain. Les plans nationaux ont des effets pervers sur les voisins ; les aides publiques remettent en cause le marché intérieur ; les nouveaux pays membres hors zone euro commencent à sombrer sans soutien, les spreads sur les taux d’intérêt de la dette publique différencient les Etats membres de l’euro, et pourtant même une coordination minimum n’avance pas, alors qu’il y a besoin de beaucoup plus : des mécanismes communautaires de solidarité et de relance.

Face à cela, la France et l’Allemagne ont une responsabilité centrale à assumer. La Grande-Bretagne, en grande difficulté et qui a besoin d’appui sur le continent, est susceptible de s’ouvrir au dialogue et nous devons saisir cette opportunité. Mais elle ne sera pas prête avant longtemps à participer à la mise en place d’une Union plus solidaire et capable d’un pilotage macroéconomique.

Les tensions franco-allemandes au sommet traduisent des choix collectifs différents et des intérêts divergents. Les modèles économiques et sociaux nationaux, cimentés par des cultures historiques, sont différents, rivaux, et non conciliés. En France, l’Etat est chargé d’assurer les grandes fonctions collectives de la solidarité et de la croissance, tandis que la société civile, terriblement divisée, participe peu ou pas à une coresponsabilité. En Allemagne, l’ordo-libéralisme d’après-guerre demande à l’Etat de bâtir les règles dans le cadre desquelles la société civile peut cogérer et les marchés fonctionner. C’est plutôt le modèle allemand qui a gagné dans la conception de la Communauté européenne : on y partage des règles de marché et peu de politiques communes ; en vertu de la « subsidiarité » les Etats sont seuls responsables de la politique macroéconomique et des fonctions collectives et ils ne visent que l’intérêt national. L’intérêt européen n’est pas construit. Il n’est donc pas étonnant que les réactions nationales face à la crise traduisent les tropismes culturels : en France on célèbre et on exige le retour de l’Etat, en Allemagne on exprime la crainte dudit retour et le souci de conserver le cadre actuel de l’Union. Pourtant les contradictions et ambigüités sont vives des deux côtés. En Allemagne, l’Etat fédéral est obligé d’intervenir, et la politique nationale est bien peu coopérative, alors que l’intérêt du pays serait qu’elle le soit. En France, l’action de l’Etat est d’efficacité limitée en raison du retard des réformes structurelles et des handicaps de compétitivité ; et si nous prêchons la coordination, nous nous exposons aussi au reproche de manque de solidarité (cf. le plan automobile).

D’autre part, le rapport entre nos deux pays est marqué par la rivalité et la dissymétrie des positions dans la compétition intra-européenne. En moyenne un exportateur français a 8 chances sur 10 de rencontrer un concurrent allemand vendant le même produit sur le marché. Et tandis que l’Allemagne accumule des excédents commerciaux, la France accumule des déficits. Son industrie manufacturière perd du terrain, et la rivale est deux fois plus forte. L’Allemagne critique vigoureusement la France quand l’Etat défend ses « champions nationaux ». Il est vrai que cette politique des champions n’est ni très efficace ni très respectueuse des règles du champ de bataille. Mais l’Allemagne ne doit pas masquer ses propres contradictions : les aides publiques y abondent, l’intervention des Länder est massive, et récemment M. Steinbrück a soutenu qu’il faut au moins un champion allemand par secteur.

L’échec des coopérations industrielles est dramatique : le retrait de Siemens d’Areva, les conflits entre SNCF et Deutsche Bahn, entre La Poste et Deutsche Post, viennent après les ruptures dans les télécommunications et dans l’industrie de la santé, tandis qu’EADS est polluée par la rivalité entre les deux Etats. La politique européenne de la concurrence n’incite pas à la coopération : seules des politiques industrielles européennes le pourraient.

Ce diagnostic a conduit les auteurs du livre « A la recherche de l’intérêt européen » à préconiser que les rapprochements s’organisent sur deux terrains. Premièrement, nous devons doter l’Union d’une politique macroéconomique, sinon elle sera une zone de croissance quasi nulle. Ne parlons pas d’emblée d’un « gouvernement économique », mais exigeons une gouvernance efficace face à la crise – il est urgent de sortir du calamiteux marasme politique actuel - ; et ceci pour gérer des mécanismes de solidarité et de financement d’investissements d’intérêt général européen. Il faudra ensuite entreprendre une réforme de l’UEM pour la doter d’un vrai budget et de nouvelles fonctions pour la Banque Centrale ; l’accouchement sera difficile mais il est vital. Deuxièmement, créer « de nouvelles compétences pour de nouveaux emplois » - comme le suggère la Commission – nécessite des coopérations industrielles solides. Au lieu que les entreprises partent dans d’autres régions du monde sans prendre soin du marché intérieur, il faut le consolider et en faire un camp de base dans la mondialisation. Ceci mériterait l’élaboration d’un nouvel « Acte Unique » européen qui est une proposition majeure de Confrontations Europe. Il est aisé de désigner des domaines d’intérêt stratégique commun où des coopérations s’imposent et que l’Union devrait stimuler : faire en sorte que nos engagements sur le front du climat et de l’environnement se traduisent par le développement d’une industrie verte ; doter le continent d’infrastructures paneuropéennes qui à la fois concrétiseraient le lien de nos sociétés et doteraient l’Europe de nouveaux avantages compétitifs ; et last but not last, promouvoir massivement le capital humain et son initiative, alors qu’au contraire le déclin démographique et l’obsolescence des systèmes de formation engendrent partout un déficit de compétences.

Comment allons-nous réaliser les rapprochements qui porteront ces finalités ? En ne nous laissant pas diviser par les rivalités politiques nationales et en relançant les efforts mutuels de compréhension et de dialogue. Le moment est venu pour les sociétés civiles, les acteurs économiques et les syndicats courageux, de prendre la parole.

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