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décembre 2008 :
L’intérêt européen n’est pas la simple projection de l’intérêt national

Alors que la Présidence française de l’UE s’achève, en pleine crise financière et économique, le président de Confrontations Europe, Philippe Herzog, a adressé une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy et au président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, pour les interpeller sur les grands enjeux de 2009. Dans un entretien accordé à EurActiv.fr, il évoque l’agenda politique de l’année à venir et revient sur les thèses développées dans l’ouvrage "A la recherche de l’intérêt européen".

Qu’est-ce que l’intérêt européen ? Et cette quête d’un intérêt européen est-elle mûre aujourd’hui ?

Les citoyens sentent qu’il y a besoin d’une action publique forte et unie quand tout le monde est confronté à un problème d’une gravité exceptionnelle, en l’occurrence la crise globale. L’intérêt européen, c’est ce qui transcende les intérêts nationaux pour servir un intérêt commun : aujourd’hui faire en sorte que l’Europe sorte de la crise par le haut. Ne nous cachons pas que les risques de désintégration sont réels, il faut renforcer la cohésion. La présidence française a su pousser les Etats à coordonner leurs politiques.

Mais cela reste très difficile. Parce que l’intérêt européen n’est pas la simple projection de l’intérêt national. Prenons l’exemple des référendums de 2005 en France et en 2008 en Irlande. De bonne foi, les citoyens votent sur un projet européen, mais ils l’abordent selon un prisme national. L’éducation et l’information n’ayant pas été faites, si chacun conçoit l’intérêt européen comme une projection de son intérêt national, il n’y aura jamais d’Europe.

Les dirigeants nationaux font de même. Par exemple, chaque Etat défend becs et ongles ses industries et tous se livrent à une concurrence effrénée, mais coopèrent peu.

C’est une des raisons pour lesquelles, de mon point de vue, l’industrie européenne dans son ensemble va avoir de gros problèmes. Tous les pays européens souffrent d’une pénurie massive et qualitative de compétences, fortement aggravée par des départs en retraite et par le vieillissement des systèmes éducatifs nationaux. L’intérêt européen serait de promouvoir des programmes de requalification et de formation. Nous devrions tous partager le souci de consolider l’espace industriel européen pour en faire un camp de base dans la mondialisation.

Toutes les analyses sérieuses de cette crise soulignent qu’elle sera de longue durée et que la sortie n’a rien de spontanée. Ne nous cachons pas que, pour purger le système, il va falloir au moins trois ans, et cela suppose des politiques pour soutenir l’activité, qualifier les gens, renforcer la cohésion de l’Union économique et monétaire et du marché intérieur, inventer une finance moins avide et plus patiente.

C’est le cœur du message qui ressort de notre livre « A la recherche de l’intérêt européen » et du colloque « Anticiper le changement et les politiques européennes dans le nouveau monde globalisé » organisé à Bruxelles les 29 et 30 octobre derniers.

Ce livre souligne que les dirigeants n’ont pas anticipé la crise hier, à laquelle leurs politiques ont contribué, et qu’il est temps de changer de comportement et faire preuve de solidarité. On va vers des tensions très graves dans l’économie mondiale et le choc démographique sera énorme en Europe.

Quel est l’agenda politique pour y parvenir ?

L’année 2009 est à hauts risques. Les dirigeants tchèques ne sont pas spontanément porteurs de politiques communes. Les élections européennes sont lourdes d’incertitudes. Or, pour qu’il y ait un agenda, il faut tout d’abord un pilote pour mener le projet. Nicolas Sarkozy a bien perçu cela, mais la solution reste en suspens. Il est pourtant évident que le système actuel de gouvernance politique fonctionne excessivement mal face à cette crise.

Soit nous anticipons le traité de Lisbonne, et plaçons un président du Conseil européen pour deux ans et demi avec des outils (par exemple une diplomatie commune). Je crois qu’aucun traité ne l’interdirait. Soit nous créons un duo, rassemblant le président de la Commission et le président de l’Eurogroupe. Ils pourraient être mandatés pour exercer un management de crise. En tout cas, il faut résoudre ce problème, sinon l’Europe va dans le mur.

Quelles sont les actions à mener ?

Je vois trois objectifs. L’Union doit tout d’abord élaborer une politique conjoncturelle et une gestion sociale de la crise. Pas seulement flexibiliser le pacte de stabilité, mais aussi soutenir l’activité au niveau communautaire par emprunts et par voie budgétaire. Il faudra particulièrement accompagner les victimes du chômage et de la précarité à aller vers de nouveaux métiers et de nouvelles activités.

Il s’agit ensuite de consolider l’Union économique et monétaire – le compromis historique de Maastricht prend l’eau - et de transformer le capitalisme européen. L’une des questions centrales est celle de la compatibilité des choix politiques et de structures entre les différents capitalismes nationaux. Pour cela, l’Union doit définir des domaines d’intérêt stratégique communs appelant des politiques communes : développement du capital humain, énergie-climat, industries du développement durable…

Ceci amène au troisième objectif : bâtir de nouveaux moteurs de croissance, de compétitivité et d’emploi dans l’Union. Le renouvellement de la stratégie de Lisbonne sera l’une des premières questions abordées par les nouvelles institutions fin 2009. Mais on ne peut réussir sans s’accorder d’abord sur la politique conjoncturelle, la cohésion de l’Union et le sens de la transformation du capitalisme européen.

Avec le Conseil européen, les nouvelles institutions - la Commission et le Parlement étant renouvelés en 2009 - devraient servir un tel agenda, lisible et attractif par tous les citoyens. Et s’attaquer à résoudre le problème de gouvernance, aujourd’hui complètement sous estimé.

Il faut que les opinions publiques d’Europe se saisissent de ces enjeux et que dans un espace pan européen, la problématique des solutions communes fasse l’objet d’échanges réciproques préparatoires. Après quoi, les décisions devront être effectives et vérifiables.

Comment l’Europe doit-elle, selon vous, résoudre ce problème ?

Il faut un débat national et des changements institutionnels dans chaque pays. Lors de notre colloque, nous avons souligné le besoin de créer des comités stratégiques nationaux. Les problèmes bulgares sont différents des problèmes français. Comment demander par exemple aux Bulgares 3% de recherche/PIB alors que leur problème est tout autre : leur système éducatif s’est effondré. Il est important de mieux cerner aussi ce que doit faire l’Union, d’où notre exigence d’un agenda assorti d’engagements.

Les citoyens doivent savoir, à l’issue de ce processus, quels efforts ils vont devoir faire chez eux, et de quoi l’Union est en charge, là où vraiment on doit et on veut avancer ensemble. Je souligne que la dimension extérieure des politiques communes dans les domaines d’intérêt commun dont j’ai parlé doit être bâtie : il faut une forte stratégie de présence dans les pays en développement, avec des investissements et des aides pour que des milliards d’hommes se dotent de biens publics.

Enfin, l’Union devra apprendre à gérer les échelles de temps. Actuellement, il n’y a pas de perspective, court terme et long terme sont indistincts. Dans la gestion de la crise, nous avons besoin d’investissements massivement dirigés vers une croissance viable. Pour cela il faudra créer des fonds d’investissement dédiés au long terme en France et en Europe. Nicolas Sarkozy a saisi ce besoin, mais sa traduction en termes de fonds souverain national n’était pas heureuse.

A la recherche de l’intérêt européen, Ouvrage dirigé par Philippe Herzog, Collection l’Europe après l’Europe, éditions Le Manuscrit, 418 pages, 25,90 euros, 2008

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