Articles et rapports

5 octobre 2008 :
Le retour de l’intervention économique publique... mais pourquoi, où, quand, comment ?

Je présente ici une analyse de la crise financière et des conditions à réunir pour en sortir, ainsi que les priorités politiques pour l’Europe dans un éditorial paru dans Confrontations Europe La Revue n°84

Nous assistons à la désintégration du système financier, écrit Martin Wolf, éditorialiste du Financial Times, qui sait de quoi il parle. Nous sommes au bord d’une dépression et aux Etats-Unis comme en Europe les politiques doivent agir dans l’urgence. Ils doivent aussi voir plus loin car de la façon dont ils vont éteindre le feu dépend la possibilité d’une reprise viable de l’économie européenne et mondiale.

Les Etats-Unis réagissent. C’est normal : foyer principal de la crise, ils sont les initiateurs d’un système marqué par l’avidité des acteurs financiers avec le soutien des responsables politiques. Après plusieurs interventions de sauvetage, le plan Paulson traduit une action plus globale de la puissance publique, visant à la fois l’irrigation des établissements en liquidités et leur recapitalisation. Il est significatif que la subvention massive pure et simple des banques ait été contestée par le Congrès, alors que l’aide aux victimes des subprimes était négligée. Le plan ajusté relève l’assurance des dépôts et comporte des allègements fiscaux. Mais déjà il est insuffisant.

L’action de l’Europe reste loin du nécessaire. La BCE assume ses responsabilités en fournissant les liquidités ; elle va devoir bientôt abaisser son taux d’intérêt. Mais ni le Conseil ni la Commission n’ont jusqu’ici fait face à une situation pourtant dramatique. Leur alibi a été qu’il s’agit d’une crise américaine. Mais si les USA sont les principaux responsables, de nombreux dirigeants Européens ont adopté leurs vues. La revue The Economist estime que les banques européennes ont fourni 40% de crédit en excédent de leurs dépôts. Elles demandent aux marchés monétaires de fournir la différence, or ceux-ci sont quasiment gelés. La théorie du « découplage » était donc une fable. Chaque Etat agit dans l’urgence pour garantir des dépôts et recapitaliser des banques. Mais l’action unilatérale peut avoir des effets négatifs chez les voisins. C’est pourquoi Mme Merkel avait critiqué l’Irlande… avant, face au risque de panique, de faire la même chose en Allemagne. Wolfang Münchau (1) écrit que N. Sarkozy avait raison de proposer à ses pairs un fonds commun de sauvetage, mais il a du reculer. Le mini Sommet du 4 octobre se contente de demander plus de coordination et de la flexibilité pour les soutiens publics. De plus, alors que la récession a commencé en Europe et que l’OCDE elle-même craint qu’elle ne soit plus dure et plus longue qu’aux USA, aucun plan de soutien économique n’a été examiné par le Conseil et la Commission. Attention : c’est l’UEM elle-même qui est menacée d’implosion.

L’action doit comporter deux volets : régulation et politique macroéconomique. Les trois causes majeures constamment citées comme étant au cœur de la crise financière sont le modèle de gestion des crédits par les banques, qui ont transféré les risques sur les marchés ; la non régulation des marchés dérivés des crédits qui ont enflé démesurément ; les systèmes d’information et en particulier les règles comptables qui ont aggravé les excès à la hausse comme elles les aggravent à la baisse. Après les Américains, les Européens vont desserrer règles dites de la fair value. C’est l’honneur de Michel Pébereau et de la France en général d’avoir dès avant leur promulgation souligné leurs risques majeurs. Cela étant, alors que ce problème et les autres étaient posés, depuis 2004 la régulation financière a fait du surplace sous la responsabilité de M. Mc Creevy. Aujourd’hui il est urgent de bâtir une supervision communautaire, rouvrir le dossier de la régulation, et entreprendre la « moralisation » des comportements. Pour la future réunion du G8 élargie, n’espérons pas de miracle. Il y a besoin d’une régulation à l’échelle globale mais elle exige des abandons de souveraineté que les puissances ne paraissent pas encore prêtes à consentir. Quant à la politique macroéconomique de l’Union, elle est absente, faute de structures fédérales comme de volonté politique. Il faut exiger une action budgétaire et financière communautaire pour créer un fonds de garantie et soutenir l’activité par des investissements. Il faudra agir bien au-delà de ce qui a été demandé à la BEI, pour prévenir les fléaux du crédit crunch qui s’annoncent particulièrement violents pour des masses de petites et moyennes entreprises, et donc pour l’emploi. Prenons garde aux risques de comportements nationalistes et protectionnistes de la part de dirigeants européens, qu’une défaillance collective de l’Union ne manquerait pas d’accentuer. Rappelons-nous les dégâts qu’ils ont causé dans la crise des années 30.

L’Union devra prouver sa capacité de dialogue politique avec les pays émergents. Il n’y aura pas de régulation globale sans eux. Qu’il s’agisse des négociations commerciales ou de la lutte contre le changement climatique, l’Union doit tout faire pour préserver la volonté d’avancées multilatérales, et endiguer la montée des rapports de forces entre puissances, d’autant que les USA, dont l’économie est structurellement affaiblie, défendront becs et ongles leurs intérêts pour rebondir. La présidence française a bien agi dans le conflit en Géorgie. L’intérêt de l’Union est de poursuivre l’effort de dialogue avec la Russie et préparer la relance de la négociation d’un partenariat stratégique.

Il faut aussi réfléchir dès maintenant à la refondation de la stratégie de croissance et de compétitivité de l’Union. Pour Confrontations Europe, il ne s’agit pas d’une simple affaire technocratique et intergouvernementale, cela doit se faire en gagnant les opinions publiques pour une ambition politique majeure. Recréer la confiance, c’est offrir une perspective crédible pour la prospérité et la sécurité futures de l’Europe. Une réévaluation générale du rôle de propulsion de l’Union est nécessaire pour élever le taux d’emploi, bâtir la société de la connaissance, développer les compétences et l’innovation. L’achèvement du marché intérieur n’ira pas sans transformation du système financier et la mise en œuvre de politiques industrielles. L’Union devra se doter d’une politique macroéconomique(2). Et ces trois piliers auront des dimensions claires en termes de stratégie extérieure. A cet égard, le dossier de cette Revue présente des textes originaux sur une question essentielle, celle de la politique à concevoir en matière d’investissement international(3).

Dans ce contexte, le livre que publie Confrontations Europe, « A la recherche de l’intérêt européen », et le colloque que nous organisons fin octobre, sont des contributions majeures pour le débat et l’action. Nous souhaitons que dans le même esprit s’engage une mobilisation collective paneuropéenne tant pour un plan d’action digne de ce nom face à la crise que pour la refondation de la stratégie de l’Union(4).

La ratification du Traité de Lisbonne permettrait de disposer de nouveaux outils tout à fait appréciables. On peut espérer bientôt les ratifications suédoise puis tchèque, et dès lors 26 pays sur 27 auront dit oui. Mais ne nous leurrons pas, il faudra un deuxième vote irlandais et il n’aura pas lieu avant le 2ème semestre 2009. On sera alors à la veille d’élections en Grande-Bretagne et en Allemagne. C’est dire le risque d’élections européennes marquées par les nationalismes et la radicalité. La montée de l’extrême droite en Autriche le confirme. La présidence française a reçu mandat du Conseil de rechercher le cadre d’une solution à la question irlandaise.

La société française a impérativement besoin de se retrouver dans un effort collectif visant à restaurer les fondements de notre croissance, à rénover notre modèle social, et à nous réengager dans la construction européenne. Confrontations Europe participera au débat sur la politique économique intérieure. Jean Peyrelevade y contribue avec un livre percutant(5). Pour lui, la France vit au dessus de ses moyens, comme en témoignent les doubles déficits chroniques de son commerce extérieur et de ses finances publiques. Ceci est incontestable. Mais alors qu’une dure récession gagne l’Europe, faut-il suivre Jean Peyrelevade quand il reproche à Nicolas Sarkozy ce qu’il appelle « l’erreur historique » : les tentatives de soutien de la consommation et du pouvoir d’achat ? Je peux partager la critique de la substance du « paquet fiscal » de 2007, mais dans la situation actuelle, une politique de rigueur visant à restaurer les marges des entreprises et à réduire maintenant les déficits publics paraît hors de propos. Et cette purge rendrait-elle plus faciles les réformes de structures qui, articulées à une saine gestion macroéconomique, sont indispensables à la croissance et à la compétitivité ?

A la différence de ses prédécesseurs, le Président de la République multiplie ces réformes, dont le sens – travail et création – n’a pas été contesté. Mon opinion est qu’elles sont encore loin des mutations d’organisation et de financement nécessaires pour développer le capital humain et rehausser le potentiel de croissance. Plusieurs de ces réformes, comme celles des Universités, de la représentation sociale, ou pour l’environnement, sont appréciables mais inachevées. Mais loin de dénigrer, il faut aller plus loin. D’autre part l’articulation des réformes avec une politique macroéconomique cohérente pose problème, ce qui soulève les enjeux de la fiscalité et de la réforme de l’Etat. Il y a besoin de beaucoup plus d’économies dans les dépenses publiques et aussi de nouvelles incitations. Ceci implique de tailler en profondeur dans les dépenses improductives pour redéployer ces ressources vers des dépenses efficaces. La volonté présidentielle de réduire le nombre des niveaux des collectivités publiques est une bonne nouvelle, mais les obstacles sont immenses. La redéfinition des missions des services publics, tout juste amorcée dans l’éducation nationale, devra aussi s’amplifier. Nous participerons au débat sur la réforme de La Poste. Jean-Paul Bailly démontre que pour assurer l’avenir de cette entreprise il est crucial d’assurer son développement et de faire face à la concurrence. L’ouverture du capital en donnerait les moyens sans pour autant déroger aux missions d’intérêt général.

Le bon débat aujourd’hui est donc : quelle va-t-être la deuxième phase de la politique de réforme engagée l’an dernier ? Comment faire plus, mieux et dans une cohérence ? Cela pourrait nous permettre le moment venu de nous inscrire dans une reprise économique internationale, au lieu de sombrer dans une rigueur qui serait aggravée par la stagnation et le conservatisme.

Dans une situation exceptionnellement grave, et alors que les carences des gouvernements successifs sont en cause de longue date, l’heure n’est pas aux postures idéologiques et aux clivages. Il faut consentir l’effort de partager un diagnostic et des solutions et de conjuguer nos forces – Etat, partis, société civile - pour agir ensemble dans l’intérêt de la France, de l’Europe, et du monde.

Philippe Herzog, Le 5 octobre 2008.

(1)« Do not be fooled : Europe needs a rescue plan ». Financial Times, 7.10.2008. (2) Voir notamment dans le livre collectif « A la recherche de l’intérêt européen » les contributions de Michel Aglietta et de Nicolas Véron, et dans Confrontations Europe la Revue n°84 l’interview de Philippe Maystadt. (3) Voir le dossier dans Confrontations Europe la Revue n°84 . (4) Voir notamment mon introduction et les articles de Jérôme Vignon et Fernando Vasquez dans notre livre collectif. (5) Sarkozy : l’erreur historique, Tribune libre, Plon, sept. 2008.

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