Articles et rapports

9 avril 2008 :
Avec René Girard, penser l’apocalypse

René Girard est un des plus grands anthropologues français. Son interprétation des conflits au coeur des sociétés humaines est très originale. Mais pour saisir les dangers actuels, comment la prolonger ? (article paru dans La Revue de Confrontations Europe n°82)

PROLONGER GIRARD

Quand je lis René Girard, c’est la joie. Je ne suis pas sûr qu’il ait raison, mais j’ai l’impression de devenir plus intelligent. Après plusieurs livres , « Achever Clausewitz » déclenche chez moi le besoin impératif d’en parler, le faire discuter, et de demander : que fait-on de cet OVNI quand on est un acteur politique ? Je m’excuse des raccourcis qui vont suivre, ils n’engagent que moi.

Penser l’apocalypse

La violence est déchaînée aujourd’hui au niveau de la terre entière. Sachant que la violence ne se perd pas, et que ses effets sont souvent différés, n’oublions pas qu’il y a peu, en Europe, nous avons mis le feu aux poudres. D’autres que Girard explorent le risque de destruction, ainsi Edgar Morin . Balayons le refus de les écouter sous couvert de rejeter leur prétendu pessimisme. Ils portent au contraire une espérance, car « il n’y a pas d’espérance sans oser penser les périls », écrit Girard.

Bien entendu plusieurs facteurs nourrissent le processus. Morin évoque les développements non régulés de la science, la technique et l’économie. Jean-Pierre Dupuy observe que face au risque de catastrophe : « on le sait mais on ne veut pas le croire ». C’est donc bien affaire de croyances, donc de culture. L’apport fondamental de Girard est de lancer des hypothèses sur les fondements des processus de montée aux extrêmes dans la violence, afin d’obliger à comprendre comment les sociétés sont sorties de telles crises, et à imaginer l’avenir.

Une anthropologie de la violence

Dans une conférence lumineuse sur « le mal » , Paul Ricoeur restitue l’immense travail théologique et philosophique de l’humaniste, à partir d’une expérience qui mêle inextricablement le mal et la souffrance, et montre que l’énigme est non résolue. « D’où vient le mal ? » était la première approche. « D’où vient que nous fassions le mal ? », la seconde, avec Saint Augustin, pour qui les créatures sont dotées de libre choix. Beaucoup, avec Kant, se résolvent à s’en tenir au défi : « Comment combattre le mal ? ». Mais la réponse pratique ne suffit pas. De plus, quand le politique est en échec, nous vivons le retour du religieux archaïque, souligne Maurice Godelier . Ricoeur appelle à ne pas capituler : il faut reprendre le travail au fond. Et Girard apporte une contribution : « Mon hypothèse est mimétique ». L’imitation humaine est créative (Aristote), elle n’est pas sans périls (Platon). Autrui oriente mes désirs sans que j’en sois conscient. L’action est toujours réciproque – ce qui contredit la thèse de l’autonomie – ; et elle est toujours échange et violence. L’agresseur a toujours été agressé. Dans les processus de montée aux extrêmes, les adversaires s’indifférencient, ils sont des doubles. Les sociétés primitives expulsent collectivement la violence par le sacrifice du bouc émissaire. Dans les religions archaïques il est déifié, et le mythe est reproduit par le rite. Le christianisme marque une rupture fondamentale : il démystifie le religieux. Le pêché originel, c’est la vengeance. Il commence avec le meurtre du rival. Christ révèle que la victime est bien la victime de la violence des hommes, met fin au sacrifice, et ouvre une nouvelle issue : la fin des représailles et l’amour d’autrui.

Evidemment l’ordre moral s’est accompagné de médiations entre les hommes, d’un ordre juridique et politique sans cesse réélaboré (l’Etat hobbesien, la Justice Institutionnelle).

Lire et achever Clausewitz

En « achevant » Clausewitz, Girard fait fructifier ses hypothèses à la lumière de l’histoire.

Clausewitz donne deux visages à sa théorie de la guerre. Le duel est le modèle de la guerre absolue : le but est la destruction d’autrui. Mais il ne va pas au bout de sa réflexion. Présentant un visage plus rassurant, il analyse une trinité : le peuple (et ses passions), le général (qui calcule), le gouvernement (la force politique). Et il avance que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Mais comment penser les situations où le politique court après la guerre, aujourd’hui par exemple ?, interroge Girard.

Et de se livrer à l’exploration des ravages catastrophiques de la rivalité mimétique entre la France et l’Allemagne. La France des Lumières est le modèle admiré et imité en Allemagne. Mais la Révolution et Napoléon portent la guerre. Paradoxalement (pour qui ne saisit pas réciprocité dans la violence mimétique), le conquérant veut la paix et court après elle. Et le défenseur (Clausewitz, l’Allemagne) veut la guerre en riposte. La montée aux extrêmes a eu lieu, de période en période, guerres mondiales incluses. Girard souligne trois réactions exemplaires en Prusse en 1906 (l’année d’Iéna) : Hegel théorise une philosophie optimiste de l’histoire : la ruse de la raison et l’esprit de l’Etat universel. Clausewitz étudie la guerre pour détruire l’ennemi qu’il admire. Hölderlin se retire dans un moulin, hors des rivalités mimétiques. Mme de Staël, Baudelaire, œuvreront à la connaissance de l’Allemagne, et De Gaulle à la réconciliation. Ensuite la Communauté kantienne verra le jour. La fatigue des guerres si profonde en France et en Allemagne ne signifie pas l’innocence retrouvée. Et que savons-nous des Allemands aujourd’hui ?

Clausewitz était l’observateur d’une période qui allait glisser du patriotisme guerrier à la froideur totalitaire. Et Péguy observait que plus on allait dans le pire, plus le sens se décomposait et l’on sombrait dans une régression archaïque remontant aux origines de la culture.

Le christianisme a en partie gagné : jamais en Occident la compassion pour les victimes n’a été aussi grande. Mais il a surtout échoué : le message du Christ n’a pas gagné. Quant aux limites des apports de la raison, elles sont évidentes aujourd’hui. Le contexte actuel n’est pas seulement celui des armes de destruction massive et de la fin des guerres classiques entre Etats. Il y a plus que du ressentiment dans le terrorisme de Ben Laden : une remontée de la culture de destruction pure et simple. Et la représaille de Bush en Irak après le 11 septembre nourrit le processus de montées aux extrêmes.

S’ouvrir à Girard

Il y a plusieurs façons de ne pas s’ouvrir à Girard pour un dialogue de recherche de vérité.

Girard provoque les laïcs trop étroits. Ainsi il nous dit que le christianisme est une science – un savoir bien plus qu’une croyance – et en plus que la raison occidentale mystifie. J’ai envie de dire : « vive la dialectique » !

En tout cas, il interroge sur ce que la société ne veut pas voir ou rejette du savoir chrétien, qui est un dépassement des religions archaïques. L’homme est toujours en réciprocité, en échange et violence. La retombée dans l’archaïsme c’est chercher des boucs émissaires, qui sont sacrifiés. Il y a un impératif de distance, recherche d’un modèle extérieur à qui rendre compte (« Dieu » , une transcendance de soi), et d’un changement d’éthique radical.

Autre chose gêne les rationalistes chez Girard : il innove dans la science de l’homme… en travaillant la littérature, les tragédies grecques, Dostoïevski, Shakespeare, la Bible, les Evangiles,… comme matière première. Or beaucoup considèrent a priori qu’il n’y a pas de savoir dans ces textes ; ils sont soit diabolisés comme de simples croyances, soit vus comme de simples récits. Or l’art et les textes religieux ont produit du sens. Ne pas vouloir le voir, c’est ne pas comprendre les origines de la culture, et contribuer à une déconstruction dont les effets nocifs sont multiples. Ainsi Tzvetan Todorov a justement alerté sur la débâcle de l’enseignement de la littérature .

Girard ne prêche pas une conversion, il suppose une ouverture d’esprit.

Penser, agir, sentir

Pour prolonger Girard, je me sers de Ricoeur : face au péril, le triple défi est : penser, agir, sentir.

Une réforme de pensée est impérative. C’est un leitmotiv d’Edgar Morin, qui vise à changer le rationalisme, à penser système et incertitude. S’il présente des idées remarquables, d’autres dimensions de cette réforme sont nécessaires. Ce qui mène l’histoire n’est pas ce qui apparait essentiel aux yeux du rationaliste occidental, nous dit Girard. Il faut repenser le couple foi et raison. Il y a besoin d’une raison qui incluse le divin – c’est ce que cherche Benoit XVI. Le but, comme je le ressens, n’est pas de trouver un nouvel universalisme imbriquant une vérité foi-raison – mais plutôt de rompre avec les rivalités mimétiques et de chercher une bonne transcendance.

Le dialogue interculturel, tout particulièrement avec l’Islam est impératif, mais il sent la poudre ! On en revient – il faut revenir ! – au VIème/VIIème siècle, écrit Girard, du Jihad aux Croisades et aux répliques différées qui s’ensuivront. Selon lui l’Islam serait la religion archaïque la plus puissante. En tout cas, oui il faut interroger l’Islam sur la déviance catastrophique qui s’est produite avec Ben Laden et le terrorisme « fondamentaliste ». Bien entendu, il nous renverra à notre propre déviance – Hitler et Staline. Justement, et même si à la différence de Ben Laden pour l’Islam, ceux-ci voulaient explicitement détruire les fondements judéo-chrétiens.

Agir face au péril, ensuite, appelle les ressorts d’une création éthique. Ce que nous dit aussi Morin, mais quelles en seront les sources ? Levinas indique le chemin : « du sacré au saint » quitter le sacré pour aller vers la responsabilité d’autrui . Girard ne dit pas autre chose. Si le Christ est en échec et l’ordre politico-institutionnel aussi, la tâche est à reprendre. Morin appelle à une politique de civilisation et à la construction d’institutions mondiales pacificatrices. Il appelle à une révolution de l’éducation, qui est entre autres une des conditions d’une nouvelle éthique de responsabilité. Mais qui éduquera les éducateurs ?, disait Marx ! Question d’autant plus pertinente que l’éducation doit impérativement devenir interculturelle pour aider à sortir des rivalités mimétiques.

J’aimerais pouvoir entendre René Girard sur l’Europe. Il la dit vieille et vulnérable, quoiqu’en avance dans ses formes institutionnelles et sa sortie des mythes. Quels sont les ressorts possibles d’une Renaissance ? Qu’est-ce qui doit guider son action dans le monde ? A mon avis la demande de protection est régressive. Mais agir autrement que Bush sans faire l’autruche, c’est quoi ? Face au péril, attaquer ou temporiser sont deux impasses.

Sentir, enfin. Pour Ricoeur, c’est un chemin à trois étapes : une délivrance de l’accusation (et de la haine de soi) ; s’extraire du procès mutuel et bâtir une alliance contre le néant ; et gagner la sagesse, qui consiste en un renoncement de la plainte. Comment ne pas voir la formidable résonnance entre ce message et le savoir anthropologique de Girard ?

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