Articles et rapports

11 avril 2008 :
Transformer l’Europe en acteur global

Dans cette chronique éditoriale de la Revue de Confrontations Europe n°82 (avril-juin 2008), je montre comment des problèmes de nature globale, comme la crise financière ou la sécurité énergétique, appellent une capacité d’action politique de l’Europe.

Transformer l’Europe en acteur global

Beaucoup de nos parrains et amis nous disent : « la masse et la qualité des travaux et des initiatives de Confrontations Europe sont impressionnantes, mais vous ne les mettez pas assez en valeur ». Dans cet esprit, le comité de rédaction de notre Revue nouvellement créé m’a demandé d’assurer une chronique éditoriale. Elle devra marquer le sens - notre « boussole » -, et la continuité de nos efforts.

L’actualité politique européenne apporte quelques bonnes nouvelles : la ratification du Traité de Lisbonne est bien engagée et le principe de l’Union pour la Méditerranée approuvé. Le processus de Barcelone, qui ne fonctionnait pas, ne peut qu’être stimulé par la création d’un véritable espace de coopération entre ceux des riverains du Sud et ceux du Nord de la Méditerranée qui veulent des réalisations concrètes.

Le Sommet de Londres est encourageant. Je suis un ardent partisan du dialogue franco-britannique – nullement contradictoire avec nos liens avec l’Allemagne. Gordon Brown lançait il y a deux ans un pamphlet intitulé « Global Europe », voulant que l’Europe prenne conscience qu’elle est immergée dans la mondialisation. Aujourd’hui il noue une « entente amicale » avec Nicolas Sarkozy pour faire de l’Europe un « acteur global ». Le pas est appréciable : il ne s’agit pas seulement d’immersion mais d’action commune dans des domaines comme énergie/climat, défense, et régulation économique internationale.

Alors que les Etats-Unis entrent en récession et que la crise financière globale est loin d’être achevée, il se pourrait bien que la présidence française de l’Union doive proposer une initiative. Jusqu’ici l’Union est passive et se cache derrière les mots convenus de ses dirigeants. Sont mis en cause tout à la fois les modèles de gestion bancaire du crédit et des risques, des mécanismes pervers de diffusion des innovations financières par les marchés, et les règles comptables et prudentielles. La nature même du modèle financier global centré sur les Etats-Unis est affectée. Il faut donc tout à la fois agir en pompiers-extincteurs du feu – la Banque centrale européenne le fait bien mais son action ne saurait suffire –, consolider l’économie réelle pour atténuer l’impact des dégâts financiers, et préparer des réformes à caractère systémique. Ne nous leurrons pas : les banques européennes sont ou seront touchées comme les américaines. Elles vont devoir être massivement recapitalisées ; elles feront appel sinon aux contribuables, en tout cas aux « Fonds souverains » étrangers. Une complication sérieuse tient au fait que l’inflation a repris, alimentée par l’abondance des liquidités financières créées à l’Occident et par la hausse des prix des ressources naturelles et des coûts dans les pays émergents. La Chine absorbe à elle seule la moitié de la production mondiale du porc, la moitié du ciment, un tiers de l’acier, un quart de l’aluminium… Une transformation majeure du capitalisme mondial est en cours, avec de gros enjeux de contrôle et de stratégie.

Les Etats-Unis pour leur part se battent becs et ongles pour retrouver leur ligne de croissance. Mais leurs intérêts ne coïncident pas avec les nôtres, la baisse du dollar en est la preuve. Faut-il que la Banque centrale européenne écrase les taux d’intérêt pour suivre la ligne américaine ? Rien ne sert de vitupérer contre elle, les responsables politiques doivent aussi prendre leurs responsabilités. En Europe comme aux Etats-Unis, un stimulant budgétaire de préférence axé sur les investissements sera nécessaire pour passer l’orage. Une coopération monétaire internationale aussi. Pour demain, outre une révision de la régulation financière, les concepts de la politique monétaire de la BCE devront bouger, et un mandat lui être donné pour la supervision bancaire et financière. Il faut une stratégie dans un système monétaire qui devient multipolaire.

Confrontations Europe travaille à fond sur le projet de transformer l’Europe en acteur global. Nous sommes à mi-parcours d’un séminaire passionnant consacré à la définition de « L’intérêt européen » (16 réunions en alternance Paris, Bruxelles). Nous publierons ensuite un livre à l’automne 2008 reprenant les contributions. Nous préparons un Colloque international sur cette même question. Peter Mandelson y participera (Bruxelles, 29 et 30 octobre) .

Confrontations Europe est engagée de longue date dans l’action pour une politique européenne de l’énergie, maintenant liée à la lutte contre le changement climatique. A l’initiative de Claude Fischer, et en partenariat avec nos amis allemands, nous sommes certainement le leader européen du débat public sur la question de « La renaissance du nucléaire ». Nous venons d’y consacrer un colloque international exceptionnel à Paris. Les acteurs de 15 pays européens, Russie incluse, ont argumenté et se sont engagés, sans langue de bois. Le nucléaire ne suffit pas - il faut aussi les renouvelables, la capture du carbone, les économies d’énergie -, mais sans cette source, il est impossible de réduire les émissions de CO2, impossible de garder un prix de l’électricité abordable. Aussi observe-t-on une puissante reprise de la demande mondiale pour le nucléaire de la part des Etats dans toutes les régions du monde. Les industriels se précipitent et les projets fusent ; la compétitivité du nucléaire est devenue incomparable par rapport aux autres sources d’électricité. Mais l’énergie est un bien stratégique où le soutien politique est indispensable. Or les membres de l’Union européenne sont divisés et le nucléaire est un sujet tabou. Si cela perdure, l’industrie électro-intensive ne restera pas en Europe, le consommateur sera fortement pénalisé, et nous ne tiendrons pas nos objectifs environnementaux.

Comment avancer en dépit du dissensus européen ? Il faut impérativement une politique commune pour la sûreté et le traitement des déchets, et pour l’usage pacifique civil dans le monde. Il ne faut pas entraver l’investissement, donc il y a besoin d’une procédure d’agrément commune, de mettre en place des garanties à l’exportation, accepter les contrats à long terme. Faute de consensus général, la France, la Grande-Bretagne qui relance son nucléaire en fanfare, les pays d’Europe de l’Est, devront nouer des coopérations renforcées.

La globalisation va plus vite que nous ; pour l’énergie comme pour la finance, l’Europe n’est pas encore un acteur politique capable de défendre ses intérêts et de promouvoir une mondialisation responsable. Nous faisons la même observation pour l’industrie (quand nous parlons industrie, c’est « InduServices », c’est-à-dire les services en amont, la production, et les services en aval). Les industries européennes se défendent mais sont toutes vulnérables. Aussi posons-nous dans le dossier de ce numéro de la Revue l’objectif de bâtir « un camp de base industriel européen » permettant de les consolider. La notion est claire : la compétition mondiale met la barre très haut, et l’on n’affronte pas la haute montagne sans une base arrière solide et stable. Le marché intérieur est inachevé et sous-efficient. Il faut des compétences humaines, des infrastructures, des Fonds européens, bref des investissements pour accélérer l’intégration. D’autre part, la politique commerciale de l’Union doit être repensée. Nous choisissons l’ouverture et le libre-échange et nous plaidons la réciprocité pour l’accès aux marchés. Mais les choix collectifs de l’Union pour l’industrie et le développement durable ne doivent pas être sacrifiés. Ainsi la discussion d’un accord multilatéral dans la lutte contre le changement climatique est engagée. Si l’on n’y parvient pas, ou de façon trop limitée, l’utilisation d’instruments de défense commerciale par l’Union sera justifiée. De même nous montrons qu’il n’est pas normal que l’Union soit la seule région du monde qui combat les aides et garanties publiques – sauf exceptions –, alors que toutes les puissances les mobilisent et de surcroit disposent d’une politique extérieure.

Nos lecteurs savent que nous avons lancé la proposition d’un nouvel Acte unique européen . Mes amis A. Lamassoure et P. Jonckheer la discutent ici. Pour que l’Union devienne un acteur global, elle doit se doter d’un projet et d’un agenda politique mobilisateur ; les Etats doivent être placés dans l’obligation de mieux coopérer, l’exécutif européen doit être réformé et doté d’une légitimité accrue pour être capable d’impulsion stratégique. Nous maintenons ces objectifs, c’est notre perspective d’action pour les prochaines années. Dans ses conclusions au Sommet de mars, le Conseil européen propose d’entamer une réflexion sur l’avenir de la Stratégie de croissance de l’Union au-delà de 2010. Nous pensons qu’il faut la revoir en profondeur. Elle est incomplète et décalée quand les autres acteurs globaux accélèrent. Une stratégie efficace devra avoir une dimension extérieure très forte, et un moteur sociétal, axé sur une mutation du projet éducatif et de la capacité d’innovation. Elle devra emprunter une nouvelle méthode, différencier les objectifs entre pays et Union, garantir les investissements à long terme ; et faire participer massivement les sociétés européennes.

Tout progrès dans l’Union fait appel à des ressorts éthiques et culturels qu’il faut développer. Et c’est d’autant plus difficile que la violence règne dans les relations interculturelles. Notre récent Tour d’Europe est une riche contribution à la définition d’une identité active de l’Europe, tournée vers des responsabilités nouvelles. Dans la rubrique Société et Civilisation nous soulignons l’apport remarquable de René Girard pour la compréhension des processus de montée aux extrêmes dans la violence, tout en indiquant le besoin de le prolonger et l’enrichir : quand la société et le monde changent, le regard rétrospectif ne suffit pas. Et nous donnons en exemple les jeunes stagiaires de Confrontations Europe. Nous leur devons beaucoup et leur disons merci. En retour nous les aidons à progresser vite et bien dans la compréhension de l’Europe. C’est une de nos grandes fiertés que cette contribution pour « former société en Europe ».

Philippe Herzog Président de Confrontations Europe Le 31 mars 2008.

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