Articles et rapports

29 novembre 2007 :
Mikhaïl Gorbatchev, la Russie, et nous

Le World Political Forum fondé par Mikhaïl Gorbatchev, son Président, a réuni un séminaire à Budapest sur le thème « EUROPEAN DREAM – Promises and realities » (27 et 28 novembre).

Confrontations Europe était à l’honneur : j’ai présidé la table ronde sur l’identité de l’Europe et participé au panel sur le modèle social européen. La reconnaissance internationale de nos travaux me fait grand plaisir. La richesse des réflexions politiques du Forum repose sur la grande expérience et la non moins grande diversité des invités. Une de leurs préoccupations a retenu mon attention et dominé ce Forum : l’urgence d’une perspective politique ambitieuse pour une relation positive entre la Russie et l’Union européenne.

Mikhaïl Gorbatchev nous rappelle avec force que l’Europe n’est pas que l’Union européenne et que la Russie est en Europe. Tous les intervenants russes nous donnent à voir que l’Occident ne sait pas penser la diversité de l’Europe. Je me permets de renvoyer à l’œuvre incomparable des historiens hongrois Bibo et Szucs, pour qui il y a trois Europes : celle de l’Ouest, à l’Est la Russie, et entre deux de nombreux peuples qui ont eu tant de mal à exister et qui aujourd’hui se retrouvent avec joie dans la Communauté.

Mikhaïl Gorbatchev et les invités russes du Forum déplorent que l’on parle si peu à l’Ouest de la contribution de la Russie à la construction de l’Europe. L’ambassadeur français Froment Meurice a eu le mérite de rappeler que c’est grâce à Mikhaïl Gorbatchev que la réunification du continent a pu se faire.

Or le Président du World Political Forum déplore la situation de crise actuelle dans la relation entre la Russie et l’Occident. C’est une hypothèque grave pour l’avenir de l’Europe. Elle engendre aujourd’hui une vague de nationalisme en Russie.

Clarifier et assumer des responsabilités est bien difficile. Côté russe, certains estiment infondés les jugements critiques à l’égard de la politique de ce pays. Peu nombreux sont ceux qui critiquent explicitement le régime russe, mais quand ils le font ils nous disent que cette critique ne doit pas nous empêcher de penser au peuple russe par-delà le pouvoir autocratique actuel. Côté européen, très peu de réflexions viennent sur nos responsabilités, sinon pour reconnaître que des engagements importants n’ont pas été tenus, tels le retrait du rôle de l’OTAN et la recherche d’une politique de sécurité à l’échelle de toute l’Europe.

Aujourd’hui des deux côtés on ne sait pas ce que l’on veut. L’ambassadeur anglais Rodric Braithwaite souligne qu’on ne pourra pas repousser longtemps ce problème et qu’il y a besoin d’une force d’association. Les mots de partenariat renforcé, d’agenda de coopération, de zone de libre échange (une fois réalisée l’adhésion de la Russie à l’OMC), sont évoqués.

Cela ne suffit pas, et rêver est important, déclare Mikhaïl Gorbatchev. Il demande que l’on pose la question de l’objectif final : il souhaite explicitement qu’à long terme la Russie devienne un membre à part entière de l’Union européenne. Aujourd’hui, indique un intervenant, 3% seulement des Russes expriment ce souhait, mais 70% apprécient l’Union européenne.

Les questions de l’Ukraine et de la Géorgie ont été soulevées. On ne pourra rien faire de constructif sans la Russie. Ces pays devront bâtir des relations positives avec la fédération russe pour pouvoir résoudre leurs problèmes intérieurs, avant que l’entrée dans l’Union européenne soit possible.

Un ou deux mots encore. L’attitude velléitaire et contradictoire de l’Union européenne envers la Turquie est regrettée, mais le contraste des points de vue est évident. Par contre tous les intervenants demandent à l’Union européenne d’avoir le courage d’exposer ses idées, sa contribution au monde du XXIème siècle. L’ambassadeur chinois Wu nous dit que la réussite de l’Union dans son objectif de paix entre les Européens est admirée en Chine. Mais sans vouloir donner de leçons, il nous fait voir des réalités : peu de gens pensent globalement en Europe, où l’eurocentrisme prévaut ; la réforme est un vilain mot en Europe, c’est tout le contraire en Chine.

Je ne peux terminer ce billet sans dire mon immense sympathie et respect envers Mikhaïl Gorbatchev. Je l’ai rencontré cinq ou six fois. Depuis notre premier échange à Porto en 1983, je retrouve à chaque fois la chaleur de son humanisme et la constance de la hauteur de vue d’un homme dévoué avant tout à la cause de la paix mondiale. A la différence de beaucoup de nos concitoyens, il ne considère pas que l’œuvre pacificatrice de la Communauté européenne soit une banalité. Au contraire il la juge inachevée et il veut la poursuivre. C’est pour cela que la préoccupation qu’il exprime au sujet de notre relation avec la Russie doit être entendue et que son rêve d’une entrée de la Russie dans l’Union, certes très lointaine, mérite considération et peut-être partage. A lui et à Andreï Gratchev, animateur du World Political Forum et membre du comité de parrainage de Confrontations Europe, merci et amitié.

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