Articles et rapports

mars 2008 :
Quand l’Europe renaîtra

Contribution au Yearbook d’ ASPEN "De qui demain sera-t-il fait ?", paru en mars 2008 aux éditions Autrement.

Dostoïevski espérait que la Russie sauverait le monde avec ses ressources spirituelles. Quand je me tourne vers l’avenir, j’imagine comment l’Europe peut contribuer à sauver le monde : dans quinze ans elle engagera une grande transformation de son Union et participera à changer les institutions mondiales, afin de promouvoir un développement durable et solidaire.

L’Europe a toujours voulu écrire l’histoire. Elle a perdu sens dans la première partie du XXème siècle en commettant des crimes contre l’humanité. Elle a commencé à renaître en créant une Communauté de paix et de réconciliation. Mais face à la grande mutation du monde, elle est de nouveau en manque de sens. La demande d’un nouveau projet s’exprime, mais elle n’est pas encore mûre, ni partagée, ni puissante. Après la ratification du Traité de réforme institutionnelle, le renouvellement de la Stratégie de Lisbonne en 2009 pour la décennie suivante risque d’être très imparfait. Et dans quelques années le caractère insoutenable du type de croissance actuel de l’économie mondiale sera patent en raison des déséquilibres financiers et des crises écologiques et sociales, sources de conflits et de violences potentiellement catastrophiques. La refondation de la stratégie de développement de l’Union sera engagée et fera l’objet d’un nouvel « Acte Unique » politique et juridique. On peut imaginer que la France et l’Allemagne porteront ce projet avec la Grande-Bretagne, faisant son retour en Europe ; à défaut une crise politique risquera de scinder la Communauté.

Au cœur de cet Acte politique il y aura la décision de créer des biens publics européens accessibles à tous. Face à la violence des phénomènes climatiques et la mutation des climats régionaux, la communautarisation des grands réseaux énergétiques et de transports et une politique industrielle pour le développement durable seront décidées, conduisant à des investissements massifs qui seront réalisés en partenariats public-privé transfrontières.

Plus significatif encore, la création d’une Communauté pour l’éducation européenne verra le jour. Elle reposera sur la mise en réseau des écoles et des Universités et le partage des coûts du développement des échanges éducatifs, qui permettront un progrès majeur de qualité dans des domaines comme les langues, les histoires croisées, l’économie. Par-delà l’objectif d’excellence universitaire pour la compétition mondiale, on visera l’acquisition par tous d’une solide formation de base, et la capacité d’insertion, de qualification et de requalification tout au long de la vie.

Loin de bâtir une forteresse Europe, cette construction de biens publics sera ouverte au monde, avec un vaste essor de conventions de co-développement des richesses humaines, au cœur d’un nouveau modèle de migrations.

De tels projets impliqueront de nouveaux modèles de régulation des marchés, de façon à mieux accorder les choix collectifs et les règles de compétition. L’engagement des entreprises dans des projets d’intérêt général européen ou mondial impliquera la transformation du capitalisme dans une perspective partenariale. Le pouvoir unilatéral des actionnaires financiers sera remis en cause pacifiquement dès lors que tous les partenaires des entreprises auront à partager des responsabilités. Dans les medias on n’entendra plus cent fois par jour les cours de Bourse, mais surtout l’écho des expériences de partenariats multiples pour le développement humain et durable.

Après les pauvres résultats du Doha round, l’Europe lancera l’idée d’un nouveau round d’ouverture et de régulation mondiales. On cherchera à traiter commerce, migrations et finance en complémentarité, avec une focalisation sur les régulations nécessaires à la formation des biens publics mondiaux. Une profonde réforme des institutions mondiales sera engagée pour les rendre véritablement multilatérales. Déjà la montée des pays émergents oblige à redéfinir leurs pouvoirs et leurs rôles. Le défi est que cela traduise une conscience partagée du bien commun, et non pas les seuls nouveaux rapports des blocs de puissance.

La culture et la gouvernance politique de l’Union évolueront profondément : on sortira de la logique intergouvernementale qui aujourd’hui les sclérose. D’une part l’Union élargie décidera clairement quels choix collectifs et quelles priorités elle cible, et en ce cas une communautarisation des décisions sera établie ; d’autre part la diversité et la subsidiarité des initiatives locales et nationales sera facilitée.

La politique extérieure s’inscrira dans la perspective d’un multilatéralisme coopératif et non de rapports de forces de puissances. Les logiques d’association seront donc développées.

Les Européens comprendront mieux qu’ils s’assemblent parce qu’ils sont différents plutôt que semblables et ils voudront s’enrichir de leur diversité dans la vie quotidienne. Ils accueilleront alors avec faveur de nouveaux élargissements et associations d’Etats. La Turquie entrera dans l’Union dans 15 ans, et le lien géopolitique avec la Russie et les pays du Sud de la Méditerranée fera l’objet de nouvelles formes d’association.

Dostoïevski aura raison sur l’essentiel : les buts à atteindre ne sont pas dissociables de la qualité de leurs artisans. Aucune puissance, aucun pouvoir n’est à même de résoudre les problèmes par lui-même. Chaque être humain, partout, peut et doit se poser des questions universelles. Nos sociétés se livreront en profondeur à un travail de renouveau spirituel, éthique et politique, et la conscience que chacun a des responsabilités à assumer progressera.

Une société civile transfrontières va se former et affirmer son rôle politique. Les professionnels des partis nationaux ne peuvent pas, de par leur fonction même, concevoir les choix collectifs européens et mondiaux, d’autant plus que la compétition à laquelle ils se livrent les consume. Des mouvements politiques et associatifs plurinationaux, des promoteurs de partenariats public-privé, des réseaux interterritoriaux de coopérations scolaires et économiques prendront place sur la scène publique. A tous les niveaux, créer les conditions de la participation de chacun sera au cœur des réformes institutionnelles. La nouvelle société civile gagnera un pouvoir consultatif, et elle voudra plus qu’un rôle de conseil : une part de responsabilité dans la décision et la gestion. Ce faisant on commencera à s’attaquer aux excès de la délégation des pouvoirs à des professionnels de la politique en évitant de sombrer dans la crise de défiance et la radicalité qui mine aussi la démocratie.

Une renaissance de l’homme se fera jour, avec la volonté de sortir des conflits mimétiques et des cultures de domination, de recréer le bien commun et de le partager à l’échelle planétaire.

CONFRONTATIONS EUROPE - 227 bd Saint-Germain 75007 Paris - 33.(0)1.43.17.32.83 (Paris) - 00.32.(0)2.213.62.70 (Bruxelles)