Articles et rapports

11 juillet 2007 :
Capitalismes du XXIème siècle : quelques enseignements

Les rencontres économiques d’Aix-en-provence 2007 (6, 7 et 8 juillet) ont exploré la question : quels capitalismes pour le XXIème siècle ? Réunissant près d’un millier de participants, des personnalités venues du monde entier, cette remarquable réussite est le fruit de la créativité, de la convivialité, et de l’esprit d’initiative de Jean-Hervé Lorenzi et du « Cercle des Economistes ». Leurs réflexions et celles de Confrontations Europe convergent sur l’essentiel, elles nous stimulent et nous encouragent à déployer notre action. Elles confirment l’importance du programme de travail que nous nous sommes donné. Je livre ici quelques uns des principaux enseignements

1 – La globalisation économique n’éteint nullement les diversités nationales et régionales

Les économistes sont revenus bien entendu sur l’analyse des traits communs et des diversités. S’il m’est revenu de citer Marx, c’est pour souligner à quel point les propos de Pascal Lamy s’en inspiraient. Tous les capitalismes sont mus par le moteur de l’accumulation et reposent sur un rapport capital-travail qui peut être antagonique. Les diversités plongent dans les différences historiques des valeurs, les modes d’organisation sociale et politique – en particulier s’agissant de la protection sociale – et des types d’entreprises et d’entrepreneurs.

La globalisation, jugée par beaucoup inéluctable et nécessaire, implique une recherche de convergence des règles de marché, mais non des systèmes. Les différences sont renouvelées, la diversité progresse, et pour Michel Aglietta comme pour Christian de Boissieu, le modèle anglo-saxon ne sortira pas vainqueur.

L’autarcie ne protège en rien la diversité, souligne Pierre Jacquet, l’ouverture et l’interaction sont nécessaires. Cela étant, de lourds problèmes de coexistence se font jour et de grands antagonismes sont annoncés. La confrontation des politiques de puissance est évidente. François Bourguignon, chef économiste de la Banque mondiale, souligne l’aggravation de la pauvreté et des inégalités, l’exclusion massive de populations. Peter Slojterdijk, le grand philosophe allemand, réfléchit sur ce qu’il dénomme « le théâtre mondial des menaces », et annonce un tournant néo-autoritaire. Que faire ?

2 – L’Europe est une construction que chacun salue mais ses dirigeants politiques ne parviennent pas actuellement à résoudre les défis communs

Il n’y a pas un capitalisme européen, mais une diversité qui a appris à coexister grâce à l’Union. Cela étant, de grandes différences des préférences collectives s’opposent sur un marché qui se veut unique, ce qui crée une situation dangereuse, souligne Jean Pisani Ferry. Il appelle les sociétés à s’exprimer beaucoup plus sur leurs préférences communes.

Joschka Fischer et Jean-Claude Trichet soulignent l’importance de ce qui a été réalisé. Mais sur l’appréciation de la qualité du système européen de régulation du marché, l’accord n’existe pas. Il est paradoxal que ce soit le président de la FSA anglaise, Sir Callum Mac Carthy, qui dise : « On demande aux régulateurs de résoudre des problèmes qui incombent aux responsables politiques et qu’ils ne savent pas résoudre ». Soulignant le risque d’une convergence régulatoire sur une mauvaise base, il appelle de ses vœux une définition démocratique européenne.

Plusieurs chantiers sont pourtant ouverts mais sans trouver de réponse consensuelle : les règles de la concurrence, la justification de l’intervention publique, et la régulation financière européenne. J’y reviendrai.

J’observe aussi qu’après François Bourguignon, Lionel Zinsou (Conseiller spécial du Président du Bénin), et Soumaïla Cissé (Président de la commission de l’Union économique et monétaire Ouest africain) ont ironisé avec brio sur les leçons de gouvernance de l’Europe envers l’Afrique, et appelé à revoir de fond en comble les systèmes de préférences commerciales. De façon subtile et provocatrice, ils nous disent que la méditerranée et l’Afrique sont la 2ème chance de l’Europe. De son côté Hubert Védrine reprend une interrogation qui lui est chère : les Européens veulent-ils exister comme puissance dans un monde de rivalités entre puissances ?

Sur ces questions, j’ai proposé une nouvelle initiative politique (voir mon intervention).

3 – Les nouvelles mutations de la globalisation financière, avec l’explosion des fonds de gestion et bientôt des fonds souverains, ont été au cœur des débats et tous les intervenants ont appelé à la définition d’un agenda politique

M. Tilmant (CEO de l’ING Group)souligne que la très grande convergence des marchés financiers et des réglementations ne s’accompagne pas d’harmonisation, et au contraire les distorsions de concurrence sont majeures. Pascal Lamy attire l’attention sur les difficultés très sérieuses qui vont apparaitre avec l’explosion des fonds souverains. De grandes différences de comportements risquent d’opposer les Européens, certains pays voulant attirer ces fonds, d’autres souhaitant se protéger. Comme Pascal Lamy et moi-même, le Cercle des Economistes souhaite une réciprocité dans le traitement des investissements étrangers, à défaut de quoi une protection sera légitime. Franck Danjeard (Président du Club des Trente) souligne que les fonds de private equity sont victimes de leur succès et deviennent dé-structurants. David Rubenstein (Fondateur et directeur exécutif du groupe Carlyle) présente aux Européens le miroir de leurs faiblesses : parmi les vingt premiers fonds mondiaux, zéro européens. Voilà bien un exemple spectaculaire de « l’Europe offerte ».

4 – L’importance du droit pour le développement est confirmée ainsi que la nécessité de recherche d’une régulation internationale dépassant les contradictions actuelles

Le droit de la concurrence a un rôle central. Mais est-il un objectif en soi ou l’instrument d’un capitalisme à choisir ; est-il autoréférentiel ou à justifier en fonction d’autres objectifs ? demande le Président de la Cour de Cassation Guy Canivet. Pour Mario Monti, le droit communautaire n’est pas dogmatique et la concurrence équitable est un but. Il faut constater pourtant certains troubles concernant la qualité des règles actuelles. L’intervention publique n’est justifiée que par des « défaillances de marché », et la politique industrielle est toujours suspecte. Or plusieurs économistes soulignent comme nous que l’intervention publique est nécessaire en Europe pour réaliser des investissements que le marché n’assume pas, pour créer des biens publics, et pour défendre des intérêts stratégiques communs.

Le droit des sociétés est aussi une question fondamentale si l’on tient, comme Didier Poracchia, à distinguer l’entreprise de ses actionnaires.

Frédéric Jenny souligne les contradictions non résolues entre le droit de la propriété intellectuelle et le droit de la concurrence. Les conceptions en vigueur de la propriété intellectuelle sont un frein à la diffusion de l’innovation et pour une part, le piratage des pays émergents vient en réaction aux excès de la protection des pays développés.

5 – La très large présence des entreprises et la qualité de leurs intervenants confirment leurs potentiels comme nouveaux acteurs civiques

Pierre Gadonneix et Bruno La Fond (CEO, Lafarge) soulignent que toutes les grandes entreprises ont des préoccupations globales ou sont globales. Axel Miller (CEO, Dexia) dit qu’elles devront demain intégrer l’intérêt général et le long terme. Christophe de Margerie (CEO Total) esquisse sa vision d’un nouveau rapport entre elles et les sociétés où elles investissent, reposant sur le partenariat. Anne Lauvergeon (CEO, Areva) confirme son implication dans le triangle Etat-business-société civile face au triple défi : l’eau, l’énergie et la nourriture. Philippe Mellier (VP, Alstom) est un ardent avocat de l’entreprise citoyenne, et comme Axel Miller, il demande aux politiques d’assumer le défi industriel et d’intervenir face à la financiarisation. Jean-François Théodore (CEO, Nyse Euronext), Augustin de Romanet (Président, Caisse des Dépôts) et l’économiste Christian Saint-Etienne livrent d’utiles réflexions sur la structuration nécessaire de la finance en France : construire une place financière parmi le tout petit nombre des futures places globales est une question majeure ; et d’autre part, force est de constater qu’en dehors de Paris, en matière de corporate finance, c’est un désert français.

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