Articles et rapports

8 juillet 2007 :
Europe : unité du capitalisme, diversité des nations

Intervention aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence le 8 juillet 2007

Le problème qui nous est posé est : convergence ou diversité dans le contexte du capitalisme globalisé. En fait, les deux tendances coexistent mais le cocktail est explosif. La globalisation engendre des inégalités croissantes et les réactions des nations contribuent à la globalisation des conflits. Le défi est donc celui d’une articulation féconde de l’unité et de la diversité. C’est très précisément l’identité que veut se donner l’Union européenne, et qui figure dans le projet de Constitution : l’unité dans la diversité.

Il importe de retenir les leçons de l’histoire. Les nations ont réagi à la crise du capitalisme partiellement mondialisé de la fin du XIXème et du début du XXème siècle de deux façons. Elles ont transformé le marché : Karl Polanyi a montré comment le travail, la monnaie, la terre ont été érigés en biens publics. Entre parenthèses, il était un marxiste, participationniste et non bolcheviste : il me revient de citer Marx comme tout à l’heure Pascal Lamy a failli le faire en citant les traits fondamentaux du capitalisme. Mais pour tenter de sortir de la crise de l’entre deux guerres, les nations se sont fermées et opposées au lieu de coopérer, comme Keynes le leur demandait quand il a claqué la porte du Sommet de Versailles en 1918 en déclarant que cette fausse paix préparait la nouvelle guerre. Le problème se reproduit aujourd’hui dans le contexte d’une mondialisation beaucoup plus profonde. C’est la survie de la planète et de l’humanité qui est en question : pour la première fois de son histoire l’humanité doit penser et construire son unité, son être ensemble. Retenons et renouvelons les deux leçons de l’histoire : il faut réinventer des modèles de marché faisant place à des biens publics, mais il faut une coopération des nations d’une intensité sans précédent pour éviter des oppositions destructrices.

L’Europe a fait un bout du chemin. Cette Communauté est un espace de droit et un lien institutionnel qui vont bien au-delà de l’économie. Mais ne trichons pas : sans la volonté de fabriquer un marché commun, puis unique, sans la libéralisation des échanges, il n’y aurait pas de coopération des Etats. L’Acte Unique de 1986 a lancé le marché unique mais sans que les nations s’accordent sur des biens publics. L’euro a consolidé leur union, mais la coordination des politiques nationales, voulue par la Stratégie de Lisbonne, reste largement une rhétorique sans effets : les Etats ne coopèrent pas. La tâche politique majeure consiste aujourd’hui à doter le grand marché de biens publics et à provoquer la coopération des Etats par l’élévation de la capacité communautaire de politiques d’intérêt européen. Et cette relance ou plutôt refondation doit se faire avec le choix de l’ouverture multilatérale, dans la perspective d’un nouvel universalisme.

Face aux difficultés que traverse actuellement l’Europe, j’écarte la mise en cause de l’élargissement. Bien sûr la diversité s’accroît dans l’Union : il y avait déjà la singulière différence entre l’Europe de l’Ouest continentale et le Royaume-Uni, il y a maintenant cette autre Europe, cette troisième Europe qu’ont magistralement décrite le Polonais Czeslaw Milosz et le Hongrois Jeno Szùcs, en nous présentant en même temps le regard d’autrui sur nous-mêmes.

Cessons de faire de l’élargissement un bouc émissaire : l’Europe n’est-elle pas mariage des diversités ? Refusons toute nostalgie ou plutôt fantasme de l’unité des semblables.

Explorons plus avant ce défi des biens publics européens et de la coopération des Etats, autour de trois enjeux.

L’Union doit choisir un modèle de marché, et en particulier de régulation du marché. Les divergences entre Etats sont profondes. Les firmes jouent des différences sur un marché inabouti et imparfait, tandis que l’Union ne sait pas réguler la concurrence monopolistique. C’est évident dans le domaine de l’énergie : zizanie des régulateurs nationaux, carence d’infrastructures communes, sous-investissement, asymétrie des rapports de force institutionnels à l’extérieur. L’opposition des Etats quant au choix des sources est l’handicap le plus profond, discuter du rôle et des conditions du nucléaire reste un sujet tabou au Conseil.

Deuxièmement, la coopération des Etats doit reposer sur la justification des interventions publiques qui servent l’intérêt commun. Il est aberrant par exemple que l’on ne puisse promouvoir des projets d’intérêt stratégique comme Galileo sans faire face à des obstacles incessants. Les partenariats public-privé sont une perspective essentielle. On n’a pas compris que pour bâtir l’économie de la connaissance, savoirs et technologies se partagent. Les systèmes éducatifs nationaux ne se mélangent pas, alors que sans multiplication des réseaux inter-Universités et des jumelages scolaires, sans éducation européenne, il n’y aura ni citoyenneté européenne, ni compétitivité à long terme.

Le patriotisme économique national est incriminé à juste titre, mais n’est-il pas aussi une réaction à la prise de pouvoir des investisseurs globalisés dans les grandes entreprises ? La doctrine du marché du contrôle, qui sévit encore dans la Commission, attise ces réactions. L’imminence des opérations de contrôle par les fonds d’Etat de grands pays émergents va créer une situation explosive. On pourra faire reculer le patriotisme national que par la formation de fonds européens et d’un cadre de gouvernance partenariale des entreprises européennes, et par la création d’une agence de contrôle des investissements extérieurs.

Enfin les européens devront définir leurs « préférences communautaires ». Il faut mettre cette notion au pluriel et ne pas la laisser au singulier. La première des choses, quand on prétend se défendre ou se protéger face aux puissances extérieures, est de savoir définir les choix collectifs intérieurs : des choix sociétaux, des politiques de développement durable, des intérêts stratégiques. Ensuite, comment choisir entre ouverture et protection ? Nous sommes fondamentalement pour l’ouverture, encore faut-il évidemment exiger la réciprocité des ouvertures. Mais elle n’a rien d’évident. Peut-on prêcher à la Chine, à la Russie, aux capitalismes d’Etat, l’adoption de notre propre modèle de marché ? En dépit des efforts nécessaires de coopération régulatoire, l’asymétrie des structures institutionnelles va demeurer. Et quand l’Union européenne stigmatise la concurrence déloyale, on nous répond que l’Occident n’a pas à donner de leçons vu ses propres pratiques. Des protections seront légitimes, mais surtout l’Union devra réfléchir beaucoup plus à ce que sont ses préférences collectives dans l’espace mondial et à ce qu’elles impliquent pour elle-même. Toute protection ne sera que relative et provisoire, notre légitimité reposera sur la qualité de notre initiative dans la construction de biens publics mondiaux.

L’Union sort de l’impasse constitutionnelle. Le Traité réformateur offre un cadre institutionnel amélioré pour dix ans. La deuxième étape de relance de l’Union, celle de la refondation des politiques de l’Union, est plus difficile. Elle est déjà conflictuelle, entre intérêts nationaux et concurrence imparfaitement régulée. Ma proposition est de préparer un Nouvel Acte Unique européen qui fasse ce que le premier n’a pas su faire : des biens publics sur le marché, la coopération des nations sur des politiques communes essentielles.

Aux dirigeants politiques, nous disons qu’ils ont devoir de consulter les acteurs économiques et sociaux pour mieux éclairer leur gouverne. Le facteur décisif est la formation d’une société civile responsable. Les dirigeants des entreprises devront s’exprimer plus dans l’espace public pour participer à la définition du cadre de marché et de partenariats. Le syndicalisme européen devra se construire localement. Les régions, les universités et les écoles devront se mettre en réseau et multiplier leurs jumelages.

Renversons le titre de cette journée, « unité du capitalisme, diversité des nations » : l’unité de la société (européenne et mondiale) est la condition d’une diversité féconde des choix de structures capitalistes.

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