Articles et rapports

25 juin 2007 :
Plaidoyer pour une éducation européenne

Article paru dans Confrontations Europe la Revue n°79, juillet-septembre 2007.

Rien n’est plus important que la réforme de l’éducation. Les systèmes nationaux ont beaucoup vieilli. En France, l’école prépare mal les jeunes à la vie active et ne leur permet pas d’entrer en confiance dans la société et le monde actuels. L’humanisme européen perd pied dans les contenus scolaires. La Communauté européenne pourrait offrir un cadre formidable pour la réforme des systèmes nationaux, dans une nouvelle perspective universaliste. Rien n’est plus important que redéfinir le sens et les missions de l’école, qui ne doit pas rester introvertie, il faut l’ouvrir aux échanges extérieurs.

Dans la tradition universaliste de l’éducation européenne, il y a deux éléments fondamentaux : éveiller l’âme ; permettre à chacun de choisir sa vie en liberté et en société. Pour Socrate l’éducation était parole sacrée, et l’éducateur ne devait pas être rémunéré. Empédocle avait pour l’éducation une ambition si extraordinaire, qu’écœuré du manque de réception des élites et de la société de son époque, il finit par se jeter dans le cratère de l’Etna. Dante a écrit : « vous m’enseignez comment l’homme se rend éternel ». En effet si l’éducation permet à l’individu de vivre sa vie, elle perpétue l’humanité : celle-ci prend conscience d’elle-même et se renouvelle. Citons encore la formule de Nietzsche : « éduquer un homme pour en faire un homme »(1). Il dit à ses élèves : vous devez rompre avec moi et me quitter ; vous reviendrez me voir enrichis par votre propre expérience.

Il y a aujourd’hui d’immenses besoins d’éducation et de grandes carences. Edgar Morin a souligné la dimension éthique des défis. Aujourd’hui un individu doit faire appel à un savoir complexe et global dans un contexte d’incertitude ; il doit réapprendre l’altérité et prendre soin des autres ; beaucoup de risques, donc de responsabilités lui sont transférés.

Eduquer n’est donc pas seulement transmettre des savoirs mais aussi former des compétences et des comportements relationnels. Marcel Grignard a raison d’insister là-dessus. Les compétences manquent pour l’innovation et la relation. Dirigeants et salariés doivent être capables de relier des cultures, française, anglaise, chinoise…, et la qualité de la prestation de services n’est pas spontanée.

Comment apprendre à vivre en société, prendre et partager des responsabilités ? Comment éduquer pour l’éthique et l’action ? Cela doit interpeller l’école, même si cela la dépasse de beaucoup.

L’école de la nation a eu ses heures de gloires à l’époque de Jules Ferry, avec les hussards de la République. La définition des missions de l’instruction publique était claire. L’école élémentaire offrait un socle solide. La sélection des élites amenait une minorité vers le secondaire, les grandes écoles, et des universités conçues sous Napoléon. Une grande massification et démocratisation du secondaire et de l’université a eu lieu dans la deuxième moitié du XXème siècle, sans que les missions aient été redéfinies. Face aux réalités et aux nouveaux besoins, une critique claire et nette des défauts et parfois des faillites du système scolaire est nécessaire. Ulrich Beck a raison : le système national fonctionne comme une gare de triage. Ainsi en France les contenus éducatifs sont profondément élitistes et abstraits. Les programmes sont confiés à des inspecteurs de l’Education nationale que personne ne contrôle. Ils ont exclu des générations en imposant la mathématique la plus abstraite possible dans le secondaire. La gare de triage fonctionne : des élites se dégagent, mais beaucoup n’ont pas reçu les bases adéquates pour être confiants et entreprenants dans la vie active, et pour un quart des jeunes, c’est un échec monumental.

Des ministres comme Claude Allègre et Luc Ferry ont entrepris de bouger. La loi prévoit la définition d’un socle minimum. Mais le défi n’a pas fait l’objet d’une appropriation par tous les Français. Le socle éducatif sera défini par un Haut comité et par le Ministère, avec le risque évident de pérenniser la tutelle d’une administration centrale associée à tous les corporatismes disciplinaires et syndicaux.

Une autre question majeure est la relation formation-activité. Les jeunes sont trop longtemps enfermés dans le système scolaire. L’alternance n’est pas développée. Beaucoup de jeunes de l’immigration pourraient faire fructifier leur pluriculturalité dans un milieu éducatif ouvert et cela devrait inspirer de nouveaux projets éducatifs. La mobilité des enseignants est entravée ; d’ailleurs le statut d’enseignant à vie est lui-même contestable.

Les maîtres aspirent aux réformes sans pouvoir les construire. Parents et enseignants contournent le système, et cherchent des solutions pour leurs enfants dans le privé.

Luc Ferry et d’autres souhaitent rétablir l’autorité et la transmission des savoirs. L’intention est bonne, mais on ne peut revenir au passé. A ce sujet, George Steiner note que : « le parti pris du monumental, du hiérarchique et du prescriptif, qui légitime la figure et la fonction du maître, est enraciné dans l’image que les français ont d’eux-mêmes, d’où la violence et l’extrémisme de la révolte déconstructrice et post-moderniste ». 1968 a été une révolte contre une conception verticale et monolithique du maître et de l’ordre, mais elle n’a pas construit de nouveaux projets éducatifs. Au contraire, la culture déconstructrice et postmoderniste perdure. Voyez par exemple comment on enseigne l’histoire et la littérature dans le secondaire : plus de développement historique, d’études d’auteurs approfondies, mais un découpage en techniques et en thèmes. On perd l’autorité et on constate l’échec scolaire. On cherche une solution dans le recours aux « sciences de l’éducation », la pédagogie et la psychologie. Quelle démission face au devoir de définir le sens du projet éducatif et de la socialisation des jeunes ! On est loin des questions que posaient Socrate, Dante et les Lumières ; c’est l’indice d’une crise qui est très sérieuse.

Je pense comme Myriam Revault D’allones (2) que l’autorité n’est pas morte mais doit se recréer dans un travail collectif pour un nouveau commencement. C’est la société dans sa diversité qui doit trouver les solutions, sans les déléguer à l’Etat ou à la Région, qui ont certes leur responsabilité propre.

L’Europe peut nous aider à résoudre ces problèmes. Etudier les langues, l’histoire, l’économie, cela se ferait beaucoup mieux par la mobilité et les échanges d’enseignants et d’élèves. Il faut faire fonctionner des jumelages, pour permettre aux jeunes et aux maîtres de sortir de leur pays. Apprendre trois langues devrait être obligatoire : sa propre langue, l’anglais comme langue de communication, et une troisième langue choisie. Est-ce si coûteux ? Demandons aux institutions d’étudier les propositions de Babette Nieder (3). En développant la coopération déjà expérimentée dans les jumelages, on pourrait réduire considérablement les coûts.

L’Union s’est penchée sur la question de la réforme des universités et propose de relever le défi de l’excellence. C’est trop court : sans changer la base primaire et secondaire, la masse des jeunes restera sous employée et manquera de compétences. Nous aurons une société dualiste – elle l’est déjà.

Au niveau supérieur, la tension monte d’un cran chez les jeunes : comment entrer dans la vie active ? Elle monte aussi du côté des entreprises, qui ont besoin de jeunes sachant travailler. Les défenseurs des statuts et du corporatisme ont entraîné des étudiants dans la rue pour défendre les diplômes nationaux et dire non à l’harmonisation et aux cursus européens. Heureusement les esprits évoluent. J’apprécie beaucoup l’action de Julie Coudry et de la Confédération étudiante, qui mise sur l’Europe et propose une troisième mission pour l’Université : l’insertion dans la vie active.

La réforme des Universités est à l’ordre du jour. Richard Descoings explique bien que le problème n’est pas le manque de sélection (4). Il faut plus et non pas moins d’étudiants, et d’ailleurs plus d’un tiers – et le nombre croît – misent sur les filières sélectives. Le problème est plutôt la mauvaise définition des filières et des contenus scolaires pour le plus grand nombre et la carence d’orientation. Les dirigeants d’universités manquent cruellement d’autonomie, et la gouvernance est livrée aux corporatismes. Autonomie des Universités et réforme de la gouvernance sont donc prioritaires, dans un cadre national redéfinissant les missions : recherche, formation, insertion, innovation. Les Universités ont besoin de ressources accrues à condition d’être évaluées positivement pour leurs résultats. L’articulation éducation-emploi doit être construite ; elle conditionne aussi la réussite de la réforme du marché du travail : la gestion des transitions (avec une flexsécurité) n’est pas possible sans organiser la formation tout au long de la vie.

L’Europe nous pousse dans la bonne direction, avec son défi de l’économie de la connaissance. Mais Hervé Baussart souligne la faiblesse des échanges intraeuropéens : 4000 étudiants étrangers à Lille, c’est assez bien mais 400 étudiants européens, c’est très peu. Pierre Landau montre les effets externes non désirés des concentrations d’élèves européens à Vienne ou à Liège contrastant avec des vides ailleurs, et le manque de péréquation des moyens.

L’Europe des universités existe, elle a été lancée par le processus de Bologne. Il permet une circulation des étudiants, mais il n’a pas pour but une éducation européenne. Il faut aujourd’hui aller plus loin, parler des missions, des coopérations et du financement.

L’Union ne définira pas les missions à notre place, mais elle peut proposer des principes, inciter et évaluer, comparer et stimuler, pour aller dans les directions les plus innovantes. Des initiatives pilotes sont envisagées (comme la création d’un Institut Européen de Technologie pour l’innovation), mais il faut surtout créer des réseaux européens entre universités et entreprises. Sylvain Kahn propose un plan Marshall de financement public pour le hardware. Chaque Etat choisirait ses contenus éducatifs ; l’Europe mettrait des moyens massifs pour les bibliothèques, les équipements et les logements scolaires ; l’argent public abonderait des cursus définis par les Universités et les entreprises. Est-ce un bon partage des rôles ? Pourquoi l’Europe devrait-elle renoncer à promouvoir aussi des contenus éducatifs ? Sylvain Kahn propose également de créer un fonds d’investissement (5). C’est une très bonne idée. Des fonds pourraient soutenir des coopérations universités-entreprises, et les projets qui articulent éducation et emploi.

L’université européenne a existé à l’époque des Lumières. Nous avons régressé par rapport à la République des Lettres (6), alors qu’il faut aller beaucoup plus loin. L’Université doit certes former des élites, mais aller aussi vers toute la société. Pour cela l’élitisme est un obstacle : la culture des élites peut véhiculer des dominations qui reproduisent des statuts et des places et contredisent l’ambition d’une éducation de qualité pour tous.

Eduquer aujourd’hui exige de saisir l’Europe d’hier et de demain, pour contribuer à former une société mondiale et imaginer un développement durable et partagé. C’est une métamorphose.

(1) Pour ces références, lire George Steiner, Maîtres et disciples, NRF. (2) Le pouvoir des commencements - Essai sur l’autorité, (Le Seuil). (3) Lire son article "L’europe par l’école, Confrontations Europe la Revue n°78. (4) Cf. son livre Sciences-Po, de la Courneuve à Shangai Presses de Sciences-Po, 2007. (5) Cf. son interview "Il faut lancer la Communauté Européenne du savoir et des Universités" Confrontations Europe la Revue n°78. (6) Sur ce sujet, lire l’article "Une Europe unie de l’esprit" de Marc Fumaroli dans le n°70 de La Lettre de Confrontations Europe.

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