Intervention au Mardi de la philo du 3 octobre 2017

L’impuissance économique est un état d’esprit qui règne de nos jours mais qui masque le fait qu’il s’agit plutôt d’une carence politique. Ce n’est certainement pas une fatalité. L’économie s’est transformée tout au long de l’histoire, elle se transforme brutalement aujourd’hui du fait de grandes mutations, et n’oublions pas qu’elle se transformera encore demain. Cela dépend de nous. L’économie répond à des besoins fondamentaux (à commencer par les besoins de consommation), ce n’est pas simplement un espace où l’on cherche le profit. C’est donc un champ d’espoirs et d’initiatives qui ne se réduit pas à des images manichéennes. Il faut valoriser l’économie, elle a une noblesse, car il est difficile de transformer la nature en produits et en services qui sont nécessaires pour que les gens vivent en société et bénéficient d’un certain bien-être. L’économie ce sont aussi des rapports sociaux et humains, et évidemment des luttes, beaucoup de créativité, des efforts d’organisation du travail, des prises de risques et des facultés d’échanges. Il y a donc une ambivalence de l’économie : sa valeur, mais aussi évidemment ses manquements, les luttes auxquelles elle donne lieu. En termes philosophiques, c’est un combat entre la liberté individuelle et le bien commun, entre l’homme et la nature, entre l’homme et ses créations (on le verra de plus en plus avec les robots et l’intelligence artificielle) et même entre les hommes entre eux car il y a des divisions dans la société : tout le monde n’est pas en capacité de s’inscrire de la bonne façon dans le système socio-économique.

Nous devons donc nous interroger sur les fictions auxquelles donne lieu l’économie. Les économistes ont fabriqué la fiction de l’homo economicus pour mieux se débarrasser des barrières de l’Ancien Régime et pouvoir développer en toute liberté l’entreprise et la course aux profits. Ils ont inventé des fictions qui marquent l’homme comme un individu en quête de satisfaire ses besoins en combattant une rareté et dans une rivalité et une compétition fondamentales. Il faut absolument sortir de ces clichés, mais ils nous affectent encore car ils durent depuis des siècles. On parle aujourd’hui de science économique, à mon époque c’était de l’économie politique : ce n’est pas la même chose. Adam Smith, Ricardo, Marx…ne séparaient pas les questions économiques de celles de l’organisation de la cité politique. Aujourd’hui c’est une science mathématisable qui renvoie éventuellement à des traitements de chiffres, et ce n’est pas sans conséquence quant à notre compréhension des faits et notre capacité de les transformer. D’un point de vue philosophique je me situe du côté de Montaigne et Pascal plutôt que de celui de Descartes : on ne peut pas séparer la théorie de l’expérience. Les philosophes ont interprété le monde, il s’agit de le transformer. La transformation du monde nourrit en retour des investigations théoriques et des interprétations beaucoup plus riches.

Dans toutes les sociétés on distingue deux types d’échanges. L’échange est une base de l’économie (entre la production et la consommation il y a des échanges, les produits circulent, comme les services et les capitaux) et un lieu de relations entre les hommes. Il y a d’un côté l’économie marchande (tout se mesure, et dans l’échange c’est « équivalent contre équivalent »), et de l’autre d’autres types d’échanges avec les dons et contre-dons. Aujourd’hui même dans nos sociétés contemporaines les prélèvements obligatoires qui financent la recherche, l’éducation ou la protection sociale ont des fonctions non-marchandes ou à prédominance non-marchande. Nos systèmes sont donc mixtes, avec aujourd’hui bien entendu une prédominance marchande. Ce type d’économie se développe dans des sociétés hyper marchandes et du point de vue anthropologique hyper libérales, des sociétés d’individus où règnent la liberté d’expression et d’accès à l’échange, mais paradoxalement il y a une subordination au travail entre dirigeants d’entreprises et salariés, et une subordination dans la Cité entre le citoyen et le pouvoir politique auquel on délègue nos choix collectifs. L’économie est mixte, comme la société politique.

Le capitalisme n’est pas une société marchande comme les autres. Il y a deux siècles de travaux sur le capitalisme et de multiples auteurs, qu’on ignore très souvent. J’étais Président de l’Institut pour l’éducation financière du public. J’y suis allé avec l’esprit critique qu’on me connait, mais il ne fallait pas parler de capitalisme : je n’en revenais pas, c’est mettre Marx à la poubelle. Tous les historiens ont cherché à caractériser la spécificité de l’économie capitaliste qui est la nôtre depuis le XVIIIème siècle. Elle n’a pas toujours existé : c’est un nouveau système. Max Weber l’a caractérisée comme une culture, un esprit ; d’autres comme Henri Pirenne la caractérise comme un capitalisme acquisitif où l’on peut faire de l’argent avec de l’argent. Ces deux idées sont bonnes mais Marx a ajouté quelque chose de fondamental : le capitalisme n’est pas simplement un système de production pour le marché, c’est un système où la force de travail, la création elle-même, devient une marchandise qui peut s’acheter et se vendre sur un marché. Ce n’est pas simplement faire de l’argent avec de l’argent, car il s’agit d’investir pour organiser une production susceptible d’être vendue sur un marché et acceptée par les consommateurs. C’est une chaîne qui part de l’investissement. L’investissement est le moteur du système, capable d’innovations, d’inventions multiples, et capable de mobiliser la recherche et la technologie pour susciter de nouveaux besoins qui deviennent des nécessités et qui ne fait donc pas seulement du profit. Le capitalisme n’est pas né d’un hasard, il a puisé dans des valeurs et des organisations précapitalistes, en particulier la valeur travail : ce n’était pas une valeur à l’époque antique où le travail était laissé aux esclaves (les philosophes étaient plutôt dans la contemplation), elle a été découverte à partir des XI, XII et XIIIème siècles (surtout la valeur du travail manuel).

Enfin, peut-on parler d’économie européenne ? La réponse est non. Les systèmes économiques sont nationaux. On ne peut pas séparer un système économique d’un Etat qui est garant des échanges, d’un ordre juridique, d’un ordre social et public. Etat et marché forment un couple, il ne faut pas les opposer car il n’y a pas de marché sans Etat. Il y a eu un Etat sans marché avec le communisme soviétique, et cela a été un fiasco. L’Europe est une communauté économique extrêmement incomplète car il n’y a pas de souverain, le droit lui-même est tout à fait incomplet. C’est une fiction de parler d’une économie européenne qui serait une puissance mondiale. C’est fragmenté, la souveraineté économique est à bâtir. On a fabriqué un marché et une monnaie mais cela ne suffit pas à créer des liens sociaux et à répondre aux défis de l’innovation d’aujourd’hui, même si le marché et la monnaie constituent un début.

Oui, l’histoire le démontre. Le capitalisme se transforme lui-même constamment, les politiques y sont plus ou moins aveugles ou passifs mais c’est un fait. Mais cela peut être en contradiction avec des besoins sociaux, le bien public, et donne lieu à des transformations multiples. Le capitalisme contemporain (à la différence des précédentes économies marchandes) a littéralement inventé l’invention (cf Schumpeter). C’est un système qui change constamment ses méthodes de production sous l’impulsion des entrepreneurs (aujourd’hui plus ou moins liés aux chercheurs et aux technologues). Le capitalisme crée des divisons et exclue des gens, des luttes sociales et politiques se sont donc mises en place pour le transformer consciemment en tant que collectivité. Dans l’entre-deux-guerres Polanyi observait que l’économie était très profondément marchandisée, mais grâce aux luttes sociales et politiques entre les années 1930 et 1960 on a érigé la Terre, la monnaie et le travail au rang de biens publics susceptibles de choix collectifs (on a créé l’indemnité chômage, les conditions de travail se sont transformées…). Puis l’intervention publique a nécessité de grandes novations théoriques et la création d’outils. En France, après la guerre, l’investissement d’intérêt public était quasiment à 70% le fait de l’Etat. Aujourd’hui l’Etat investit à hauteur de 4%, plus 20-25% de collectivités territoriales. C’est une métamorphose. Après-guerre l’Etat est intervenu puissamment dans l’économie. La révolution keynésienne a permis d’évaluer, de mesurer, pour faire des prévisions afin de rendre la politique économique de l’Etat plus rationnelle. C’était un système de planification indicative. Cela n’existe plus. Marx a voulu dépasser le capitalisme (pris à la lettre par la Russie soviétique, ce fut une catastrophe), mais il ne voulait pas détruire le marché pour autant. Il était admiratif de la capacité transformative du capitalisme tout en voyant ses limites. Il faut aller vers une économie mixte. Il faut de la transformation, et pas simplement de l’intervention publique d’Etat. De plus, Marx était tout sauf jacobin. Le capitalisme s’est développé de façon instable, avec des crises récurrentes et meurtrières provoquant de grands désastres sociaux (cf John Ford, « Les raisins de la colère »). La course à l’accumulation du capital pour faire du profit et la course au profit pour faire plus de capital rencontrent des limites, la demande sociale ne suit pas et il y a une surexploitation du travail, les travailleurs ne sont pas formés. C’est la racine profonde des crises. Parfois les crises sont tellement graves qu’il faut des changements de structures, comme après 1929. Il a fallu inventer l’intervention publique d’Etat. Il y a différents moyens : aux Etats-Unis il y a eu le New Deal ; l’Allemagne est devenue une Union fédérale très décentralisée fondée sur le développement de la production en cogestion entre entrepreneurs et salariés ou organisations salariales. En France, après la guerre, ce fut les Trente Glorieuses avec une conjonction entre de grands entrepreneurs et de grands politiques ou hauts fonctionnaires. Puis il y a eu la grande vague de la mondialisation, appuyée sur une révolution technologique, et l’ouverture complète du marché mondial permise par l’abaissement des coûts de transaction matériels et informationnels. La mondialisation est une mutation énorme avec une déterritorialisation de la production : un même produit est fabriqué dans plusieurs lieux du monde dans des chaînes de création. Avec l’internationalisation de la production et de la finance, les sociétés multinationales se multiplient et s’émancipent des territoires et des pouvoirs politiques, elles prennent des décisions fondamentales, investissent ou non : on est dans une mixité public / privé à prédominance privée. Ceci a été porté par une vague néo-libérale.

Le communisme a sombré, la social-démocratie s’est contentée de corriger le capitalisme avec des mesures et des droits sociaux, elle est en échec face aux défis économiques actuels. On ne peut plus faire comme à l’époque de Polanyi avec une intervention publique d’Etat puissante et des nationalisations car les Etats occidentaux ne savent plus investir, ils n’en n’ont plus la capacité. L’intelligence est passée du côté du privé donc les transformations sont difficiles, pour autant elles sont nécessaires. Et pourtant ce système entre en crise, non seulement parce qu’il y a des crises financières récurrentes mais surtout parce que le système dysfonctionne : la productivité stagne, on ne parvient pas à s’approprier le progrès technique, la rentabilité des investissements est devenue beaucoup plus problématique, les inégalités sociales se creusent dans tous les pays et toutes les régions du monde, ce qui provoque des réactions sociales et politiques. Le pouvoir d’achat n’a pas augmenté depuis 30 ans, il baisse même pour les classes moyennes. D’autre part, la solution aux problèmes change de nature. La révolution technique et la révolution financière, tout comme le nouveau défi planétaire de l’écologie, changent la donne.

La révolution technologique est essentielle : nous sommes balancés entre les gourous à la Jeremy Rifkin qui prophétisent la fin du travail et la prospérité, et Yuval Harari qui annonce l’homo deus asservi à sa machine, qui est tout sauf un homme libre. Stephan Hawking lui-même parle de la fin de la race humaine. C’est une métamorphose du rapport de l’homme à ses outils, l’intelligence passe par la machine. La révolution numérique crée un langage et un territoire, elle brise des structures d’autorité et de relations. La perte de l’écrit sera une perte des humanités si on ne fait pas attention. Les travaux sur ce sujet commen cent à arriver. Le problème fondamental est la capture de cette révolution par des grandes sociétés multinationales qui monopolisent la recherche et les applications ; elles captent les données et vendent des solutions dans des réseaux connectés à l’échelle de la planète. On est face à un très grand problème de monopole. On commence à s’attaquer au problème de la fiscalité (même les libéraux). Il faudra peut-être « casser en morceaux » ces sociétés, c’est-à-dire leur interdire de multiplier les applications dans tous les domaines tout en se faisant rivalité dans un petit cercle. Il y a une politique de la concurrence, utilisons-la. L’Etat nation en est incapable. L’espace européen est pertinent, le Parlement européen a voté une résolution pour briser les monopoles.

La révolution financière est importante. Il faut parler de la valeur. La valeur c’est le patrimoine, c’est-à-dire le capital, qui doit être fructifié. Les entreprises sont des sociétés par actions. L’entreprise doit produire de la valeur, on la surveille tous les trimestres, alors que la valeur économique et sociale est tout autre chose : on produit des richesses supplémentaires disponibles pour la société et pour l’investissement. On parlait auparavant de valeur ajoutée. On devrait apprendre cela dans toutes les écoles. L’économie est assujettie à faire de la rentabilité pour les actionnaires (ce qui peut néanmoins supposer de l’intelligence cf Steve Jobs ou Bill Gates). Il y a une perte de capacité collective en matière d’investissement de long terme, puisqu’il faut produire de la valeur financière à court terme. L’investissement de long terme a diminué en Europe (il est très en dessous du niveau de 2007), on fait des investissements courts et non pas des investissements fondateurs. Mais les grands groupes prennent à notre place des paris sur l’avenir en scrutant la profitabilité des grandes régions du monde. C’est fondamentalement contradictoire avec nos intérêts collectifs. Les inégalités se creusent, les jeunes sont en déshérence.

L’Etat n’a pas perdu ses pouvoirs car il fabrique du droit et des règles. Il faut des règles sur les marchés, même si elles sont parfois détournées ou biaisées sous la pression du producteur de la valeur patrimoniale. Il a un pouvoir régulateur. En France il prélève 55% des richesses créées, il n’est donc pas impuissant. Mais son territoire est percuté par l’internationalisation de la production. On cherche partout dans le monde à faire de grandes régions (la Chine, l’Inde…). Fabriquer l’Union européenne est donc nécessaire pour avoir une force qui pèse dans la mondialisation. La Banque Centrale européenne est très puissante car elle a permis de ne pas tomber dans la dépression après la crise de 2008, elle a évité la thrombose générale et une crise équivalente à celle de 1929 voire pire. Mais les banques centrales ne sont pas à même de réinventer l’investissement répondant à des choix collectifs. Cela doit se faire dans des collectivités publiques décentralisées. Nous n’arrivons plus à promouvoir nos biens publics. Le niveau européen est pertinent mais il a choisi de ne faire qu’une monnaie et un marché, mais n’a pas de budget. Et les Etats ne s’entendent pas pour se concerter et pour choisir des biens communs au niveau européen : l’éducation, les réseaux transfrontières, les universités… Au Parlement européen j’avais mené ce combat mais on ne m’a pas écouté. Par exemple, il y a longtemps que Strasbourg devrait être une université européenne plutôt qu’un doublon de Bruxelles. On a mené ces combats dans un échec relatif jusqu’à présent. Nous n‘avons pas de budget, c’est un naufrage. Les Etats ne veulent pas s’accorder, ils défendent chacun leur système qui répond à des besoins. La convergence en matière de protection sociale ne veut rien dire. On ne va pas créer un Etat Providence européen : on n’a pas de budget et personne n’en veut. Prélever des richesses pour faire de la protection sociale coûte très cher. L’Europe n’a pas encore bâti ses biens publics. Mais elle a un marché, a érigé un euro, même si c’est difficile politiquement d’aller plus loin. Malgré tous ces défauts elle a empêché que la crise de 2008 tombe en dépression : avec Michel Barnier, à la Commission européenne, nous avons « serré les boulons » des banques, nous avons commencé à fabriquer l’Union bancaire, à s’attaquer aux paradis fiscaux et l’Allemagne a décidé de ne pas faire sortir la Grèce de l’euro. Les marchés se sont calmés, car ils ont testé la viabilité de l’Union monétaire. La parole publique a donc encore du poids quand elle est forte. Aujourd’hui l’Europe est dans une situation de semi stagnation. Mais les problèmes de la crise ne sont pas résolus pour autant. Les dettes publiques et privées ont encore augmenté : c’est le prix pour avoir évité la dépression. Les entreprises privées se sont endettées sur les marchés obligataires, sur les marchés mondiaux, la finance de l’ombre ou shadow banking (une finance moins bien régulée) sert de plus en plus à financer les projets alors que le rôle des banques s’est relativement réduit (y compris à cause des « boulons » imposés pour empêcher les pratiques délictueuses). On a ajouté des dettes alors que c’était déjà une crise de surendettement. On n’est pas sortis de la crise et il y aura un rebond, même si on ne sait pas le dater. Les causes fondamentales sont encore présentes. Il faudra donc des propositions beaucoup plus ambitieuses, et reprendre le contrôle du crédit qu’on avait perdu : on ne supervisait même pas les banques. Il faut un contrôle des banques ! C’est le premier travail que j’ai effectué avec Michel Barnier. Elles ont été vectrices d’une contagion terrible pendant la crise. L’argent passant par les banques et les marchés financiers doit être réapproprié en société, il faut retrouver le contrôle du crédit qu’on a liquidé au milieu des années 1980. Il faut reprendre le contrôle de la création monétaire et du financement pour faire de l’investissement d’intérêt général, y compris pour l’écologie. Faire de l’écologie dans un monde où les gens veulent monter en croissance comme en Afrique avec une démographie croissante est un défi. Il faut donc des transferts vers l’Afrique, pas seulement de l’aide publique (les ventes d’armes sont supérieures à l’aide publique), il faudra investir sur place financièrement et humainement pour aider par exemple les femmes entrepreneures dans les milieux ruraux. Ce sont des nouvelles solidarités publiques et sociales qui sont nécessaires. Comment gérer notre épargne ? Ce sont des problèmes à poser.

La finance c’est important, la technologie aussi, mais il y a aussi l’humain, la société,  et nos modes de production et de développement eux-mêmes. Pendant deux siècles on a remplacé des hommes par des machines, quitte au départ à faire surveiller les machines par des hommes et des enfants dans des conditions d’exploitation abominables. On n’en est plus là mais il y a des problèmes beaucoup plus profonds, il faut changer le mode de croissance - nécessité posée par le club de Rome dans les années 1960 – car on arrive aux limites de la prédation de la nature. Le développement écologique de la production devient donc une nécessité ; le fait humain de solidarité devient fondamental aussi, le Pape a raison : le combat écologique est nécessaire mais il faut aussi sortir des milliards d’hommes de la misère et de la pauvreté. Il faut concilier les deux. Il faut inventer un autre type de croissance. Mais ne parlons pas de décroissance : même les écologistes n’osent plus en parler ; quand il y a moins de croissance ou de la récession le chômage bondit. Dans certains pays il faut même plus de croissance ; chez nous il faudra également pouvoir payer les besoins des personnes âgées. Il faut pouvoir utiliser de façon plus intelligente et plus respectueuse de l‘homme et de la nature nos moyens de production. Il faut plus investir dans les hommes que dans les machines, développer les compétences pour mieux utiliser les outils de production, permettre aux gens de développer leurs compétences et de prendre des initiatives. Il faut plus investir dans l’humain pour mieux utiliser les machines. Il faut inventer la complémentarité des hommes et des machines, et surtout pas leur substitution aveugle. Le problème de la productivité est à réinventer. Les inégalités se creusent, ce n’est pas une simple question de répartition et de fiscalité : le manque de compétence des gens pour s’approprier les outils crée une société duale. C’est en amont qu’il faut agir dans la façon dont nous produisons et dont nous créons nos richesses, et pas seulement ex-post. On commence à parler de ces choses, la question des compétences monte. Il faut aussi une nouvelle mixité : un nouveau rapport entre le domaine public et le domaine privé, pour chercher une prédominance sociétale des investissements. On retrouve le thème des biens communs chez Emmanuel Macron. Il faut aussi réhabiliter l’environnement et en prendre soin : ce n’est plus seulement les luttes historiques pour rendre la terre aux paysans, ou des politiques de nationalisation de la terre, ni des politiques d’aménagement du territoire ; mais cela passe aussi par l’économie décentralisée, circulaire et régionale et par des plateformes numériques pour régénérer notre rapport à la nature, avec aussi des transferts massifs vers les pays pauvres.  Sans solidarités internationales on n’atteindra pas les objectifs de la COP 21 et il y aura des désastres. La monnaie se crée et se mesure, il faut reconquérir la valeur réelle de nos investissements par rapport à la valeur patrimoniale, pour que nos épargnes financent les investissements d’avenir. Au Japon elles financent totalement la dette publique, c’est un circuit fermé pour un Etat improductif. C’est un chantier énorme. Plus généralement il faut revenir sur Bretton Woods : la monnaie chinoise monte, l’euro peut monter mais la rivalité des monnaies ne crée pas un système stable. Il faut inventer une monnaie mondiale. Il y a une révolution énorme du travail. Il faut travailler autrement, cela pose des challenges à la protection sociale comme le nouveau gouvernement le voit, la séparation entre entrepreneur et travailleur salarié est en train de sauter. Mais on ne peut pas parler directement de salaire universel sans se poser le problème de la productivité. On peut aussi ajouter l’information (cf Jefferson) : il ne faut pas que ça soit marchand car c’est le bien public par excellence, tout le monde doit y avoir accès. On est très loin de cela. L’industrie, l’agriculture et l’énergie doivent aussi être des biens communs car on n’aura pas accès à l’énergie pour tous si on la laisse aux marchés. L’agriculture n’est pas une activité comme les autres, c’est une occupation de l’espace. Elles doivent être des biens publics, il faut organiser une division internationale du travail dans de grandes régions et une stratégie industrielle européenne : il n’y en a pas pour le moment. Il n’y en a pas en France non plus. On ne sort pas de l’ancienne société industrielle sans de graves meurtrissures. Il faut une société industrielle de demain avec le numérique, et ce défi ne se réduit pas aux start ups.

On a créé une communauté économique européenne qui n’est pas une vraie communauté, les Etats sont rivaux, les firmes sont rivales. Il  y a le même droit, les mêmes règles ; mais il n’y a pas de budget, pas de coopération ni de solidarité. Soixante ans d’histoire ce n’est rien, on ne réussit pas tout de suite à changer le système économique : cela prend du temps. A la sortie de la guerre on s’est entendus pour faire un marché commun. C’est un bon choix car c’est le socle d’échanges, on peut circuler grâce aux quatre libertés (les biens, les services, les capitaux et les hommes circulent). Mais il n’y a pas d’échanges non marchands : on ne partage pas la recherche, l’éducation, la protection sociale, les réseaux de chemins de fer, etc. Ce compromis d’origine était incontournable. On voulait faire en même temps la communauté politique et même culturelle (cf le Congrès de La Haye en 1948). On n’a eu que le début d’une communauté économique, mais on ne pouvait pas faire autrement car la haine et la méconnaissance d’autrui entre les pays européens après la guerre étaient énormes. Jean Monnet en avait conscience. La France a dit non à la défense commune – c’était un tort. On n’était pas prêts pour une communauté politique. Mais les pionniers considéraient cette communauté économique comme le début d’autre chose. Puis Jacques Delors a voulu un marché unique en supprimant les frontières pour bâtir l’espace commun, mais la concurrence ne suffit pas, il faut de la coopération et de la solidarité. Mais aujourd’hui on se combat toujours, on n’arrive pas à régler nos problèmes de solidarité entre nations et entre sociétés. Cet espace d’échanges n’a pas été complété. La règle de la concurrence a dominé, car il fallait ouvrir les marchés nationaux et locaux : on les brise pour faire un marché européen. Ça crée des frictions, c’est normal car il y a des exclus et des perdants. Certains y gagnent plus que d’autres. Les grandes entreprises jouent à l’échelle de toute l’Europe. Le groupe Carrefour a investi en Pologne, où il pait de bas salaires : « les requins ont débarqué » selon le syndicat Solidarnosc, alors qu’en France on se bat contre les bas salaires… En matière de solidarité chacun voit midi à sa porte ! On est en échec sur la mobilité du travail ; et paradoxalement l’espace financier est resté fragmenté : les PME ne s’y retrouvent pas. Certaines nations réussissent mieux que d’autres. L’Allemagne, qui prend soin de son industrie, s’en sort très bien ; la France qui a désindustrialisé depuis les années 1980 ne s’en sort pas. Donc il y a des déséquilibres des paiements. Dans cette ambition Jacques Delors a voulu monter d’un cran avec la création d’une monnaie. Au départ c’était un toit pour le marché pour éviter que les déséquilibres explosent comme dans les années 1980 et 1990, période pendant laquelle on a du construire un serpent monétaire européen. Créer une monnaie unique est un choc énorme. Une monnaie c’est aussi un lien social très fort : la mesure de la valeur est la même pour tous, que vous soyez forts ou faibles – ce qui peut poser des problèmes -  et cette monnaie crée des liens entre tous les porteurs de projets. Il faut aussi de la mobilité des travailleurs (cf Mundell) mais on l’a largement négligée.

Après la crise de 2008 les idées se sont tournées vers un besoin de refondation, et cette inclinaison s’affirme avec Emmanuel Macron, mais aussi Jean-Claude Juncker. Les questions des biens communs et de la souveraineté économique de l’Europe surgissent. Il ne faut pas faire la leçon aux autres, mais rassembler. La France doit avoir plus de faculté d’autocritique. C’est l’heure des choix pour refonder. Je ne partage pas l’idée d’Emmanuel Macron d’une Europe à plusieurs vitesses. Les PECO sont tout aussi européens que nous, ne les rejetons pas. Ils ont été sous le joug du nazisme puis du communisme, ils n’ont jamais eu de souveraineté propre. Il faut une meilleure compréhension d’autrui. Il faut d’ailleurs un grand effort d’éducation. La vocation de l’Europe est de rassembler dans la diversité, il ne faut pas tourner le dos à cet idéal et faire un noyau dur des plus puissants du moment. Il faut faire richesse de la diversité pour s’unir et ne pas diviser a priori. Je préfère la proposition de Jean-Claude Juncker de faire de l’euro la monnaie de tous. On peut avoir l’objectif de le faire sur dix ans. Autre pont problématique,  on veut un budget : mais à quel niveau ? Les problèmes de sécurité, de politique extérieure, d’aide au développement se posent à l’échelle de la grande Europe et pas seulement de l’Eurozone. Attention à ne pas pousser la « périphérie » vers les Russes. La sécurité collective est une affaire pan-européenne. On a tourné le dos à Gorbatchev qui proposait cette idée dès 1989-1990, c’est une faute grave. Les fautes coûtent cher dans l’histoire. Il faut un budget pour faire des investissements pour le bien commun (éducation, plateforme numérique, ferroutage…) et non pas pour un Etat providence européen. Il y a beaucoup d’idées qui attendent des financements. Les choix collectifs supposent un budget : c’est le sens même d’une citoyenneté. L’Etat n’est pas mort, il n’est pas question de faire un Etat fédéral. Ce sont de vieilles nations qui ne veulent pas faire une seule nation, il faut les unir dans leur diversité, respecter les Etats nations mais les faire évoluer pour ne pas enfermer les sociétés. Le rôle des Etats est de faire évoluer ce qui doit l’être (l’industrie, l’éducation) et la nation doit s’européaniser et devenir bâtisseuse de l’Europe. Le retour de la France est une nécessité. Cela passe fondamentalement par des sociétés qui se rapprochent et qui partagent des projets, par des jeunes qui bénéficient de mobilité d’éducation et de formation. Montons les fonds structurels à 50% pour que les régions coopèrent, pour « faire société en Europe ». Je veux construire l’Europe par le bas. Il y a une nouvelle civilisation en jeu, une civilisation mondiale car nous sommes face à des défis planétaires, il faut rapprocher les cultures : on ne peut plus se cantonner dans la sphère nationale ni même européenne. Tout ceci implique une nouvelle culture mondiale, qui est en gestation et dont on parlait déjà à la fin de la guerre. Schuman a déclaré que faire l’Europe était bénéfique pour le monde, et pas seulement pour les Européens. Il faut réhabiliter l’Europe, pas seulement pour nous-mêmes, mais pour l’humanité.