Intervention au Mardi de la philo du 19 septembre 2017

Nous allons nous embarquer pour une croisière sur le fleuve Europe. Le titre d’un de mes derniers ouvrages était « Le bonheur du voyage », et j’espère que nous allons partager ce moment ensemble avec bonheur. Puisque nous sommes aux Mardis de la Philosophie, je commencerai par Platon. Jan Patocka a écrit un très beau livre, « Platon et l’Europe », où il montre que la philosophie grecque a défini la liberté humaine sous le vocable « prendre soin de l’âme ». L’ambition est immense : il s’agit de faire parvenir l’homme à une situation semblable à celle des dieux. Ceci est à la base de notre héritage européen. Pour Platon, l’âme rend les hommes capables de vérité, selon lui par l’activité philosophique prioritairement, ce qui entraîne de grandes exigences : la formation de soi-même, le projet d’une Communauté nouvelle, une capacité de vision du monde.

Aristote, disciple de Platon, le complète : pour lui, l’action humaine est aussi importante que l’idée. Il écrit : « Le bien suprême est une activité de l’âme, mais la finalité de la politique est le bien suprême ». En termes d’action la politique est l’activité noble par excellence.

Durant toute ma vie j’ai été un passeur entre idée et action, et j’ai constamment mêlé mes idées avec la pratique.

Je suis Européen par filiation mais j’ai appris qu’on ne naît pas Européen, on le devient. Ceci est une question de conscience, d’identification, et bien entendu on ne peut s’embarquer vers ce voyage qu’est l’Europe que si on l’aime, si on partage sa tradition et qu’on veut la porter plus loin et la renouveler en mobilisant son esprit critique. Comme d’autres j’ai appris à acquérir une identité européenne, laquelle n’est pas une essence mais doit se construire en tant que sujet comme au niveau collectif dans une histoire qui évolue. Bien entendu pour devenir Européen et avoir conscience de l’être, on se repère à des traditions ; il faut toujours revenir aux traditions pour les assimiler, les passer, à l’opposé du chant révolutionnaire « Du passé faisons table rase ».

L’Europe ne se définit pas par sa géographie : péninsule du continent euro-asiatique, elle n’a pas de frontières naturelles. C’est un espace culturel où des peuples ont porté des projets de société et leur ont donné une dynamique. Ils n’ont pas voulu que cette identité soit close sur elle-même ; à la différence d’autres civilisations du monde, elle est pleinement ouverte. C’est une humanité à construire.

Hegel disait : « L’Europe, c’est la marche de la vie vers plus loin qu’elle-même ».  Elle a voulu faire l’histoire, et au cœur de l’idée qui a inspiré son projet, il y a deux éléments : bâtir une démocratie moderne, l’idéal d’une Cité renouvelée en profondeur, et une perspective universaliste, l’idée de Kant d’une paix perpétuelle entre les peuples.

Ceci est une lecture de l’histoire par la philosophie politique. Dans la réalité, quand je parle avec des Anglais par exemple, leur réaction face à cette vision est de dire que l’Europe actuelle leur apparait tout autant comme un espace de fragmentation, de chaos et de ruptures. Il est nécessaire de bien travailler l’histoire et comprendre que l’Europe comme culture et action n’existe que comme fiction en même temps que comme construction concrète. Avec Fernand Braudel, je pense qu’on ne peut pas distinguer la « culture » ou encore la « civilisation », des sociétés qui les portent par l’esprit et leur volonté. Une civilisation réunit des sociétés qui partagent sur une très longue période des croyances et des idées (la culture), des modes d’organisation sociale et politique (la démocratie), et des systèmes économiques de production de biens répondant à leurs besoins. Bien entendu ces sociétés sont d’une grande variété mais se ressemblent dans ce triptyque : culture, politique, économie. Une civilisation n’est pas invariable, elle évolue, sa dynamique épouse celle des sociétés qui la partagent.

En termes d’idée politique, ce qui traverse l’histoire des Européens, c’est la volonté de s’unir dans la diversité pour bannir les violences, au lieu de se diviser et de s’entretuer (Kant).

Aujourd’hui cette idée et cette volonté de lui donner forme politique et projet deviennent incertaines. Nous connaissons de très grandes mutations de la technologie, et aussi des sociétés elles-mêmes. Il faut en tenir compte et ne pas projeter les idées d’hier sur des sociétés d’aujourd’hui qui ne les reçoivent pas. Notre projet politique doit donc se redéfinir. Je reste fidèle à Hannah Arendt et à sa définition de la politique qui est de « partager des paroles et des actes ». Pour ma part je complèterai : partager des valeurs, des récits, des projets et des actes.

En termes de méthode, nous allons devoir nous réapproprier le passé de façon critique pour enjamber le présent et ouvrir des fenêtres sur le futur. Je rappelle que pour Saint Augustin, tout est présent : le présent du passé, le présent du présent, et le présent du futur. Le temps doit se chevaucher dans une vision longue, rétrospective et prospective.

Pour la représentation du passé, nous devons nous tourner vers les historiens. Lucien Febvre, co-créateur de l’Ecole des Annales, a produit au Collège de France juste après la guerre un cours magistral où il dit que l’Europe est une civilisation qui surgit dans la longue phase de décomposition de l’Empire romain, et que c’est aussi une organisation divisée en Etats-nations. Pour revenir à nos origines, je renvoie aussi à Rémi Brague : c’est Rome qui a été le passeur entre l’Antiquité et notre Europe.

L’été dernier je faisais une randonnée au pays basque où j’ai lu des historiens de cette région, tous disent qu’aux Vème ou VIème siècles après J. C., ces petits peuples enclavés dans les montagnes et qui n’étaient pas du tout ouverts au monde, étaient déjà Européens : ils partageaient le droit romain et la religion chrétienne. Il est nécessaire de nous défaire de l’idée d’Europe comme géographie et durée définies, elle a surgi dans un moment d’histoire millénaire qu’est la décomposition de l’Empire romain. Rémi Brague nous explique les énormes fractures constitutives qui ont d’abord poussé à délimiter notre espace culturel et politique qu’est l’Europe. Il y eut la fracture Occident-Orient : l’espace se divise entre les Grecs et les Perses, puis la fracture Nord-Sud : l’islam surgit et l’Europe comme civilisation quitte la Méditerranée, le mariage des germains et des latins s’ensuit et accepte beaucoup d’influences extérieures.

Dans son cours remarquable sur « Une histoire de l’Etat en l’Europe » Jean Picq distingue clairement deux périodes : la première se situe juste dans la dynamique du Moyen-âge, et d’une première « renaissance » de notre Europe au XIème - XIIème siècle. C’est l’Europe de la chrétienté latine médiévale : unité par la religion, début de formation des Etats-nations conduisant à la fin de l’Empire romain germanique. Jusqu’en 1648 où se produit une grande césure historique avec le Traité de Westphalie : les Etats prennent le dessus par rapport au religieux, et la religion chrétienne se divise avec la fracture profonde entre Réforme et catholicisme. La religion ne suffit donc plus à unir les consciences, les Etats s’incarnent. Le Traité de Westphalie précise qu’à chaque Etat son territoire et sa religion. Une seconde période conduit de 1648 à 1945, où l’on voit surgir la Raison et l’équilibre des Etats, la démocratie moderne qui se forme, puis les réalités de puissance s’affirmant, deux siècles de révolutions aux XIX et XXème siècles : c’est alors l’Europe des nationalismes et des totalitarismes.

Si on lit l’histoire de cette façon pour tenter de contextualiser notre époque avec une meilleure compréhension du passé, nous pouvons avancer vers l’avenir. Pour se situer dans une histoire et se projeter vers un avenir, il y a toujours une histoire subjective, et typique est celle de Voltaire en trois périodes : l’Antiquité, le Moyen-âge sombre, et la modernité. Si on prend la séquence retravaillée par Le Goff et les historiens, on a plutôt une lente maturation de la modernité, et la phase mûre trouve son apogée aux XIIème et XVIIème siècles puis c’est la chute. Voltaire croyait que le siècle de Louis XIV était la plus belle période de toute l’histoire ; quant à Hegel, lui proclamait que c’était la fin de l’histoire. Illusions d’optique. Dès après le triomphe de la démocratie représentative, celui de la Révolution française, aussitôt les révolutions, les fractures et la crise de cette civilisation surgissent. Le Goff a posé la bonne question : « faut-il couper l’histoire en tranches ? ». On le doit pour situer le présent dans la longue période, mais le choix et toujours subjectif.

Et comment peut-on caractériser notre époque aujourd’hui ? Moderne ? Post-moderne ? C’est un débat auquel nous devons absolument réfléchir car les futurologues de la technique notamment nous emmènent déjà vers la post-modernité. Pour Yuval Noah Harari, qui vient de sortir un livre « Sapiens, une brève histoire de l’humanité », dans la post-modernité, on dépasse même l’homo Sapiens. Selon moi, nous vivons en même temps une modernité tardive et une post modernité.

Comment nous représenter nos 70 ans de construction européenne ? A mon sens, comme une renaissance. Après-guerre en 1950, on commence à réaliser cet effort séculaire que portait l’idée de Kant : faire taire nos conflits et sortir des guerres définitivement : c’est le début de la Communauté européenne. Ceux qui méprisent la construction européenne devraient y réfléchir : 70 ans ce n’est rien alors qu’il s’agira d’un processus millénaire.

Le compromis incarné par Schuman et Monnet qui a permis de relancer la grande idée d’Europe est chahuté très tôt par une formidable vague de mutations que l’on pressent déjà avec la société de 1968, et ensuite nous emporte dans la grande vague néolibérale de l’économie. Et nous sommes à présent dans un monde post-1989, puisque la fracture du monde en deux blocs nous a traversés, puis a sauté, mais le monde n’est pas encore couturé. Entre parenthèses, avant de mépriser la Pologne on ferait bien d’apprendre son histoire, une histoire de souffrances incroyables. Elle a été rayée de la carte par l’Occident en 1772 lors du Traité de St Petersburg, puis lors du Congrès de Vienne alors que la France, qui risquait fort d’être divisée après les guerres napoléoniennes, est restée intacte grâce à Talleyrand et Alexandre II, tandis qu’on livrait la Pologne à la Russie. Puis à la Conférence de Yalta en 1945, le nazisme étant vaincu, on la jette dans les bras du communisme, à son corps défendant. Il faut comprendre les Polonais plutôt que leur jeter la pierre.

La Communauté européenne créée après-guerre a fait face à de grandes mutations. Une relance par Delors-Mitterrand-Kohl a eu lieu à partir de 1984, mais dès 1994 la crise commence. Elle ne débute pas au moment du grand élargissement ni avec le non au traité constitutionnel, elle a « maturé » depuis 1994 avec des responsabilités évidentes de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Il faut revenir sur cette histoire passée car sa compréhension conditionne la qualité de notre action présente.

Ce qui m’amène à la question que se posent des historiens comme François Hartog : faire l’histoire, est-ce encore possible ?

Contrairement à ce qu’on pense, les Européens n’ont pas voulu seulement accéder au paradis après la mort, ils ont aussi voulu créer le paradis sur terre. Christophe Collomb croyait l’avoir découvert à Cuba. Il est mort fou d’être incompris.

Pour faire l’histoire, j’avance trois jalons :

  • St Paul et son épître aux Galates, qui est un véritable programme politique à réaliser (« Il n'y a plus ni Juif ni Grec ; ni maître ni esclave ; ni homme ni femme… »). Il s’agit de quitter des subordinations pour aller vers une véritable émancipation. G. Agamben a écrit un livre sur Saint Paul intitulé « Le temps qui reste » (jusqu’à la fin du monde). Eclairant.
  • Les Lumières et en particulier Kant qui lance l’idée d’une paix perpétuelle à réaliser par l’Europe dans une perspective de citoyen du monde.
  • Marx : pour lui l’émancipation de l’homme n’est pas possible sans son appropriation des fondations économiques de son bien-être. Selon moi Marx est un frère ennemi du libéralisme occidental, mais tous deux sont des Lumières.

On peut faire jouer ces trois jalons ensemble, en rappelant comme Vincent Delecroix, Jean Picq et d’autres ce qu’a été le moteur « théologico-politique ». Après Saint-Augustin, la tension entre la Cité de Dieu et la Cité des hommes a constamment poussé le pouvoir politique à se justifier et à s’inspirer du Royaume de justice, idéal chrétien. Nous n’en sommes plus là, religion et politique sont chez nous en déclin ensemble. Nous sommes dans le présentisme théorisé par François Hartog. Nous semblons paralysés entre le passé et l’avenir, mais observons qu’une gestation du futur se joue en même temps.  

Faire l’histoire suppose de travailler nos valeurs. Face aux événements de Charlie, les Français ont voulu retrouver leur unité autour de ce qu’ils croient être les leurs. On a proclamé que les valeurs de la République nous unissent. Or un travail sur les valeurs est incontournable pour régénérer celles des Lumières de la République française mais aussi celles de bien avant. Durant les siècles qui ont conduit à inventer et commencer de bâtir notre Europe, un travail acharné et permanent a eu lieu sur les valeurs qu’on appelait alors « transcendantales » : le un, le bien, le vrai. Mais à notre époque, celle des fake news, où est le vrai ? Où est passée l’obsession de la vérité qui était celle de Platon et de Saint-Paul ? Sait-on ce qu’est le bien commun à l’échelle du monde ? Quant à l’unité, on la cherche… Il est incontournable de retravailler toutes ces valeurs, elles ne vont plus de soi. Et quand on proclame Liberté, Egalité, Fraternité, n’oublions pas que liberté sans responsabilité ne veut rien dire ; égalité quand on fabrique de l’égalitarisme est pure hypocrisie ; quant à la fraternité, difficile de dire qu’on la partage.

Il y a besoin d’une redéfinition de ces valeurs et dans ce but j’aime à citer Edgar Morin, qui dans son livre « Auto-critique » écrit que « nos valeurs expriment nos besoins, et l’utopie exprime nos valeurs qui sont aussi des simulacres et des fétiches ». Les valeurs servent à forger une utopie, c'est-à-dire l’idée d’un mieux-être, d’une Cité où on s’entendrait. Et elles répondent à des besoins fondamentaux d’humanité : sécurité, prospérité, bien-être.

Ayons conscience du danger qu’il y a à ne plus enseigner ces humanités, à abandonner ce travail séculaire, pour vivre uniquement dans le présentisme dont parle Hartog. Il n’est pas définitif puisque dans la phase de décomposition actuelle surgissent des idées nouvelles, des formes nouvelles d’organisation, qui n’ont pas encore mûri.

L’immortalité chère aux Grecs a reposé sur le travail des idées. Une renaissance suppose toujours une culture du temps ; faire à nouveau l’histoire suppose une idée de demain. Et réinventer la démocratie dans notre diversité n’a rien d’évident ; nous sommes des sociétés d’individus divisés et pas seulement en raison des inégalités mais aussi des cultures non partagées. Comme disait Kant, sociabilité et insociabilité sont inséparables.

L’idée de révolution est de retour. Emmanuel Macron prétend aussi faire révolution, et même si son programme n’en est pas encore une,  qu’il y ait déjà l’envie et l’intention est significatif.

Nous devons repenser l’Europe comme identité et projet, ce qui m’amène à la seconde partie de cet exposé avec des esquisses de réinvention de la démocratie autour d’idées nouvelles et de biens communs.

Repenser la démocratie en Europe n’est pas facile. Il y a encore dix ans, pour les anglo-saxons, Fukuyama et d’autres, la démocratie était achevée, c’était la fin de l’histoire. Au contraire, elle est plus que jamais un processus inachevé. Beaucoup de livres sortent à ce sujet, dont celui de F. Worms « Les maladies chroniques de la démocratie ». Il cite la Boétie qui parlait de servitude volontaire alors que se formait notre démocratie représentative dont nous sommes si fiers. Les Européens et les Américains délèguent encore leur pouvoir politique à des représentations élues, et en même temps ils veulent participer et décider eux-mêmes, via internet par exemple. Ceci est profondément contradictoire.

J’ai cherché une somme sur l’histoire de la démocratie à travers les âges, j’ai trouvé celle de John Keane qui y a consacré 1000 pages, non traduites en français. Il évoque trois moments de la démocratie :

  • la démocratie d’assemblée qui a commencé bien avant Athènes (Rémi Brague  nous met en garde : il ne faut pas idéaliser le modèle athénien alors que le « peuple » était seulement un club de propriétaires d’esclaves réservé aux hommes).
  • la démocratie représentative, dont la Révolution française apparait comme le modèle.
  • la démocratie du contrôle (monitoring democracy), qu’il n’arrive pas bien à théoriser (Internet ? la mondialisation ?).

A propos de Rémi Brague, je complète sur ce qu’il dit du concept du « peuple » en distinguant 4 modèles :

- le demos athénien,

- la nation à la façon d’Herder (la conception allemande romantique des origines, communauté de langue et un Heimat).

- Du côté de l’islam, la umma, qui n’a jamais été une communauté politique mais une communauté de croyants.

- S’agissant de notre modèle, une laocratie c’est à dire un peuple réunissant des personnes capables de comprendre la vérité et le bien.

Comprenons bien qu’un peuple est une fiction qui doit se construire. Et au niveau européen, il n’y a pas un peuple, mais des peuples divisés par l’histoire, et il s’agit d’établir une unité politique entre eux pour aller vers une paix perpétuelle, un modèle qui se veut aussi mondialiste.

L’Europe est un laboratoire démocratique, mais chaque peuple veut être souverain chez lui, c’est là un idéal d’autodétermination qui ne va pas sans contradiction lorsque ces peuples doivent apprendre à vivre ensemble dans leur grande diversité. On ne peut prétendre être européen et faire la révolution en Europe sans respecter autrui et assumer cette diversité.

Les propos d’Emmanuel Macron sur nos « petites différences » et « petites divisions » sont déplacés. Elles sont énormes, et les négliger c’est ne pas saisir la difficulté de l’Union. Chacun campe sur sa souveraineté, aussi bien la France que la Pologne.

J’ai appris à connaître la culture des Anglais, des Français, des Allemands, des Italiens… Et celle des Pays d’Europe centrale et orientale, les derniers entrés qui sont tout autant Européens que nous, qui nous apporte une grande diversité et une richesse. Mais eux aussi veulent acquérir une souveraineté et ils ont souvent une bien meilleure compréhension de l’Europe que nous.

Le peuple européen est donc à construire dans une diversité qui ne va pas détruire une Union, ni se substituer à notre identité nationale mais au contraire va l’enrichir. Kant n’imaginait pas une fédération telle que les des Etats-Unis d’Europe (Victor Hugo si). Il cherchait une fédération de peuples différents. Nous ne voulons pas faire une nation en Europe, nous sommes des nations, et le défi est d’unir ces nations différentes en régénérant notre culture et nos institutions en commun.

Il faut maintenant nous interroger sur les limites des fondations démocratiques de l’Union européenne actuelle. Le compromis historique a été de commencer par une communauté économique avec obligation pour nos Etats de se concerter avant de prendre des décisions importantes, et de bâtir un droit commun. Ceci s’inscrit la grande trace des luttes pour les libertés et de l’Etat de droit, il ne s’agit pas que d’un marché et dans le Traité de Lisbonne tant décrié qu’on inscrit la Charte des droits fondamentaux au cœur des Traités européens. Mais on n’a jamais fait une société seulement par le droit et par le marché. Le droit ne permet pas de prévenir les conflits, et partager des projets est bien plus vaste et ambitieux que rivaliser sur un marché.

L’Union abuse toujours de cette « gouvernance par les règles », à défaut de la volonté qu’auraient ses Etats-membres de partager des politiques communes, que ce soit en termes d’immigration, d’industrie, ou d’éducation.

Il faut arriver à dépasser cette phase, car elle ne crée ni une identité ni un vivre-ensemble,  elle ne porte pas d’espoir. Le temps de la refondation est donc venu car nous sommes en crise politique avérée. Elle couvait bien avant l’élargissement mal assimilé et le projet de Constitution échoué. L’Europe et le monde « raisonnables » ont eu peur de la vague des « populismes » et que Marine Le Pen soit élue en France. Le Brexit marque le début d’une disruption plus profonde. Ce n’est pas le cas, et malgré le vote élevé pour l’AFD en Allemagne, les Européens tiennent à l’Union en dépit de ses incomplétudes.  Mais ne dormons pas  sur nos deux oreilles parce que nous avons un président qui se dit Européen. Il veut l’être, mais discutons sa politique car il n’est pas pour autant un rassembleur et il projette encore des vues françaises sur les autres peuples sans avoir bien conscience de la diversité des cultures et des intérêts. La France ne peut dire à elle seule où est l’intérêt commun, le choix collectif.

La réflexion est engagée sur l’état de l’Union et sa refondation, et l’opportunité est là. Des conventions démocratiques auront lieu en 2018, toute l’Europe va en principe en discuter.

L’interrogation sur la démocratie européenne est centrale dans le débat intellectuel. Par exemple, Herman Van Rompuy réfute le jugement de « déficit démocratique ». Pour lui, l’Union est « sur-démocratisée » ! C’est vrai en ce sens qu’elle est pourrie de démocratie représentative telle que nous la concevons : nous déléguons à nos dirigeants le soin de faire l’Europe. Et le niveau européen est très éloigné des citoyens nationaux : leurs gouvernants et les institutions font écran et ne s’entendent pas quand il s’agit de partager des biens communs et aller au monde en tant qu’Européens. S’il y a bien un double problème démocratique, on ne peut pas parler de déficit démocratique. Nous n’avons pas affronté le saut qualitatif qui consiste à porter plus loin notre démocratie nationale ET européenne simultanément.

Je n’aime pas les diagnostics de populismes qui sont souvent le langage d’élites qui méprisent les populations qui se tournent vers les extrêmes. Il est indispensable que les élites, qui ont conduit à cette crise politique, procèdent à une introspection critique.

Certains écrits proposent de « partager des souverainetés », j’ignore ce que ça veut dire ; dans notre Constitution française, la souveraineté est une et indivisible. Plus prometteurs sont ceux qui travaillent sur le concept de démocratie à plusieurs niveaux ; nous allons devoir apprendre à être en même temps citoyens français, citoyens européens (et aussi citoyens du monde). Or nous ne sommes pas encore véritablement citoyens européens, puisque les choix collectifs de l’Union nous échappent – les acceptations subies ne se comptent plus et les radicalités inutiles nous enfoncent. Il n’y a pas seulement deux niveaux de démocratie, comme l’écrivent Michel Aglietta et Nicolas Leron, c'est-à-dire l’Etat et l’Union. Il y a 27 Etats souverains, plus un souverain incomplet : l’Union. La démocratie ne peut seulement s’établir à deux niveaux – d’autant plus que la société civile des Européens de base est extrêmement faible.

L’Allemand Stefan Collignon prône le modèle de Rome, la République, c'est-à-dire créer un peuple européen autour du choix de biens communs (RES PUBLICA), comme une éducation européenne, des réseaux transeuropéens, l’environnement… On ne pourra en effet définir des formes démocratiques efficaces si on ne s’entend pas sur ces biens communs, car seule leur définition peut conduire à vouloir adopter des politiques communes pour poursuivre des objectifs pour le climat, pour réhabiliter l’industrie et maîtriser la technologie, pour nous éduquer ensemble… Mais comment les Européens pourraient-ils s’assembler, sans compétences ni traditions ni organisations communes solides pour s’accorder sur une sorte de contrat républicain néo-rousseauiste ?

Pour faire communauté politique, il faut acquérir une culture de l’espace-temps.

On doit pouvoir, sur un Territoire européen en gestation, apprendre à partager des projets et à vivre ensemble.

Les citoyens demandent d’abord de voir des frontières, c’est un vrai problème. Pour légitimer une conscience d’Europe, il faut définir la dimension territoriale de l’espace. Avec évidemment la question de la fermeture ou de l’ouverture  au monde extérieur. Face à la globalisation, le monde s’organise partout en grandes régions ; l’Europe était la première à le faire avec sa volonté universaliste propre. La Chine et l’Inde sont des puissances à elles seules, mais d’autres Etats ne le sont pas, et chacun cherche à le devenir et se placer  dans de grandes régions économiques. Nous avons besoin d’un espace-continent pour sortir de notre « franchitude », et pour porter des projets avec d’autres : on ne peut plus tout produire sur notre territoire et la production de biens et services est internationalisée dans des « chaines » de création de la valeur. Revenir en arrière serait provoquer des fracture catastrophiques. Nous sommes donc confrontés à deux défis imbriqués : nous situer dans ces chaines en conservant ou en nous appropriant un territoire, qui ne doit pas être fermé mais comporter des passerelles, des relations partenariales avec le monde extérieur ; et entreprendre avec d’autres peuples de réguler un espace commun et même au-delà. Une nouvelle culture des alliances (politiques et militaires) avec le monde entier est aussi indispensable. L’Europe devrait réussir à trouver une autonomie, se détacher des Etats-Unis sans les lâcher, nouer des partenariats avec les Chinois et les Russes au lieu de les considérer comme nos ennemis.

Ce qui m’a conduit à l’idée de construire l’Europe en trois cercles, une idée qui se pose concrètement, et que j’ai fait évoluer en fonction des réalités. Il  y aurait le cercle des pays membres de l’euro, celui de l’union à 27 qui doit s’élargir aux Balkans ; et celui des pays voisins pour arriver à des partenariats d’association durables avec la Turquie, l’Ukraine dans un premier temps, la Russie plus tard, les Etats du Maghreb aussi. Dans une confédération d’Etats européens et associés nous serions partenaires pour coopérer à mettre en place des biens communs comme l’énergie, la sécurité ; l’Union européenne enrichirait ainsi ses propres choix collectifs en y associant durablement d’autres peuples dans l’intérêt mutuel.

En interne, il demeure la question d’une Europe à une ou plusieurs vitesses, c’est là un choix historique. Je refuse le choix par E.  Macron d’une Union à plusieurs vitesses. Elle est déjà fragmentée il ne faut pas institutionnaliser les divisions. Plus fidèle à la vocation fédérale de l’Union, J. C. Juncker dans son discours sur l’état de l’Union a marqué aussi son désaccord. Pour lui il ne faut pas lâcher l’ambition de réunir toute l’Europe. Il s’agit bien d’accepter toutes les diversités pour créer une unité, et non de distinguer un club d’avant-garde et une deuxième division, comme le veut l’arrogance française. Pourquoi faudrait-il organiser durablement l’Europe en fonction de ceux qui ont une monnaie unique ou pas ? J. C. Juncker résout le problème en rappelant ce qui est inscrit dans les Traités : l’euro a vocation à devenir la monnaie de toute l’Europe. Il faut donc proposer aux pays de la périphérie un plan de dix ans, avec un soutien particulier, pour qu’eux aussi puissent entrer dans l’euro.

En ce qui concerne le contenu de la refondation de notre Union, j’ai évoqué la la nécessité de travailler à définir ce qu’on veut vraiment faire ensemble, ce qui conduit à la clarification des biens communs tels que la sécurité, les migrations, l’action extérieure, l’énergie, l’éducation, un espace public de communication… Pour le bâtir, il faut des politiques publiques communes. Juncker a raison de dire qu’on ne doit pas commencer par la réforme des institutions, ce serait mettre la charrue avant les bœufs. Ainsi le projet de constitution qui a été refusé en 2005 n’était pas mûr puisqu’on n’avait pas défini au préalable ce qu’on voulait faire ensemble. Une Constitution peut couronner un processus, et non le précéder.

Après avoir défini nos biens communs et nos objectifs pour les réaliser, de là peuvent découler toute une série de propositions concrètes. J. C. Juncker a proposé des choses intéressantes : par exemple, le Conseil européen, au lieu de ne prendre des décisions qu’à l’unanimité, devrait décider à la majorité qualifiée (60% environ) sur des sujets fondamentaux tels que la fiscalité. Nous aurons une fiscalité paneuropéenne commune dans le domaine du numérique, disciplinant les géants du numérique si nous avons cette capacité de décision autre que l’unanimité. C’est une réforme qui, selon Juncker, peut se faire sans modifier les Traités existants.

Des questions de gouvernement et de fonctionnement démocratique se posent aussi. Un gouvernement est nécessaire si l’on veut des politiques publiques communes, mais non un gouvernement à la française où l’Etat est sacré. Il faut trouver un gouvernement léger agissant sur mandat et qui n’ôte pas aux peuples européens leur capacité d’action, leur autonomie. Cela existe en Suisse, par exemple, où existent des accords entre tous les cantons et tous les partis, où le peuple est appelé à se prononcer sur tous les sujets fondamentaux, donc avec une démocratie locale très forte. Le gouvernement de l’Europe serait plutôt de ce type, et non celui d’un Etat fédéral comme aux Etats-Unis.

Evidemment la question des formes démocratiques de la participation ne va pas de soi. Quand Macron à ce sujet parle de libérer les énergies en France, il a raison. Il faut que nos entreprises, nos acteurs, qui ne sont pas forcément matricés pour cela, puissent multiplier leurs projets, au lieu de se contenter d’être des contre-pouvoirs ou des négociateurs.

Il existe très peu de projets transfrontières dans le système actuel de gouvernance par les règles. Il faut donc permettre aux acteurs des localités et des régions, aux entreprises, aux réseaux d’association de se former pour bâtir une société civile européenne. Les régions pourraient coopérer entre elles. Par exemple s’agissant des fonds de cohésion, ceux-ci devraient représenter 50% du budget européen plutôt que les  4% actuels.

Il y a aussi à changer la forme démocratique de l’Union telle qu’elle est institutionnalisée. On a beaucoup misé sur le PE, or les Français par exemple ne connaissent pas leurs députés européens ; c’est bien de leur faute, en Allemagne, au Danemark c’est différent. Un apprentissage sur ce qu’est la vie commune de l’Europe est donc indispensable chez nous. Il faut réhabiliter le PE, européaniser les listes, et surtout synchroniser les élections nationales et européennes de façon qu’à chaque élection on puisse discuter du programme pour la France et de celui pour l’Europe. Ce ne serait plus une simple délégation de pouvoir au Président de la République.

Les Anglais quittent l’Union sur une base identitaire et non pas utilitariste. Ils en ont assez d’être gouvernés par des règles, ils veulent recouvrir leur autodétermination. Je pense que c’est un mauvais pari qui va les emprisonner, et ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’avenir. Il faut être fermes dans la négociation, mais ne pas fermer la porte, les associer à l’Union pour l’avenir, les aider à revenir quand ils le voudront.  

Voilà les termes de mon propos : bâtir une société civile européenne et régénérer les institutions communes. J’en ai donné brièvement quelques aspects. Dans deux semaines nous nous retrouverons le 3 octobre autour d’un autre sujet : la transformation du capitalisme. Les deux sont liés. Nous nous sentons souvent impuissants politiquement, parce que notre économie nous échappe, et par conséquent nous allons devoir apprendre à nous la réapproprier.