Libre-propos publié dans Confrontations Europe, la Revue n°115

 

L’identité, c’est la représentation qu’on se fait de soi, du collectif et du monde. Ce n’est pas une essence, c’est un processus vivant dans nos sociétés, une aspiration qui prend appui sur des repères de longue période. Dans la formidable mutation qu’on appelle « mondialisation », ces sociétés sont multiculturelles et interdépendantes comme jamais, mais vivre les différences ne va pas de soi et les crises comme les quêtes d’identité doivent être prises très au sérieux.

 

Or, pour beaucoup de dirigeants politiques et d’intellectuels, cela sent le soufre et ils fuient.
Et les rappels incantatoires aux valeurs de la République ne fonctionnent pas. Le rôle de ¬l’État laïc est de réguler l’ordre public, mais la loi ne peut se substituer à l’effort individuel et collectif de renouvellement des valeurs, des repères, du vivre ensemble, au devoir de forger une identité ouverte aux réalités et aux défis du nouveau monde. Or notre société, notre civilisation occidentale sont en crise(1). Quand on ne transmet plus les repères, quand on ne les renouvelle pas, quand s’installent le nihilisme et la peur, on laisse notre jeunesse tomber en déshérence, et subir l’attractivité de cultures mortifères.

Nos carences éthiques et culturelles sont particulièrement visibles en ce qui concerne l’altérité.
Ainsi, derrière les clivages apparents sur les mœurs on doit déceler les divergences d’identités entre Occidentaux et Musulmans – et les dilemmes des Musulmans occidentaux –, et plutôt que jeter l’huile sur le feu, apprendre à identifier les racines des conflits. D’un côté l’ultralibéralisme occidental produit l’individualisme, le relativisme, l’indifférence ; de l’autre l’islamisme radical est porteur de terribles régressions, comme le retour des sacrifices humains et l’asservissement des femmes. On ne peut pas faire fi des traditions mais il faut les régénérer, et ceci n’est possible que si chacun va à la rencontre de l’autre et consent à un dialogue sans tabous, exigeant un vaste effort d’introspection critique et de connaissance mutuelle. Or, si nos sociétés font preuve de résilience et de solidarité, c’est le repli sur soi national qui prédomine, et de l’autre côté le ressentiment contre l’Occident est violent. L’imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, a raison d’écrire « que chacun assume sa part de responsabilités »(2). Il nous renvoie à l’échec national d’intégration et à une démission des parents, mais nous devons demander en retour beaucoup plus aux Musulmans, pour combattre et éradiquer le cancer du djihadisme. Un dialogue sincère appelle réciprocité.

Au sein de l’Union européenne les clivages se multiplient, avec le Brexit, entre l’Ouest et l’Est, entre le Sud et le Nord ; et la question des migrations est un marqueur de nos propres divisions. Nous dénonçons les dirigeants hongrois et polonais avec raison pour leurs atteintes à l’État de droit. Mais la loi n’a jamais suffi à créer un lien social. L’unité des peuples européens suppose l’empathie, le partage, le vivre ensemble. Or nous n’avons jamais consenti l’effort de comprendre les peuples d’Europe Centrale et Orientale quand ils sont entrés dans l’Union. Ils auraient voulu que l’on reconnaisse leur histoire, les violences terribles qu’ils ont subies et leur différence. Mais non. Aujourd’hui Viktor Orbán déclare qu’il n’y a pas d’identité européenne dans cette Union, seulement des identités nationales, et il affirme à sa façon la souveraineté de la Hongrie. Mais nous aussi campons dans notre souveraineté et ne valorisons que notre identité.

Face aux défis et aux violences de la mondialisation, à une guerre de type nouveau, à la crise économique et écologique, la Raison ne suffit pas à guider l’action. Il faut vouloir accepter la différence dans une coexistence pacifique, et l’enrichir dans la fraternité et la recherche d’un nouvel humanisme. Or notre cadre démocratique d’action politique est défaillant, on le sait et c’est un traumatisme. Notre démocratie est fondée sur la représentation, de façon absolument excessive et introvertie dans la nation, alors que seule la participation des peuples est à même de concevoir et faire mûrir de nouvelles valeurs, de nouvelles idées. Mais pour cela ils doivent acquérir une culture nouvelle de responsabilité, ce qui exige de repenser leur éducation et leurs conceptions du bien commun.

Il y a peu, à Strasbourg, le pape François appelait à conjuguer dialogue, intégration et créativité en Europe. Le scepticisme et l’indifférence sont étouffants. L’identité de la France doit puiser dans le meilleur de ses traditions, mais elle doit aussi les transcender, et en faisant richesse de leur diversité les Européens doivent entreprendre de refonder leur Union(3). Il n’y aura pas de renaissance de l’identité nationale sans participer à construire une nouvelle identité de l’Europe, dans un monde où la paix redevient un impératif vital et une idée neuve.

1) Le petit livre de l’historien et économiste Paul BOCCARA Pour une nouvelle civilisation (Éditions du Croquant, 2016) offre une analyse précieuse sur cette crise et sur une perspective de civilisation mondiale.
2) Tribune dans le journal Le Monde, 3/08/16.
3) Je renvoie à mon essai paru en juin : L’identité de l’Europe et à trois prises de parole sur le thème : Refonder l’Europe, c’est maintenant, que l’on peut se procurer au bureau de Confrontations Europe ou en ligne sur www.philippeherzog.org.