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D'une révolution à l'autre. Mémoires

 

  

Philippe Herzog, l'enthousiasme européen,

article paru dans La Nouvelle République le 13 octobre 2018

 

Du Parti communiste à l’Europe, Philippe Herzog décline cinquante ans de vie publique et politique dans un livre de mémoires. Avec la passion et l’enthousiasme d’un jeune homme de 78 ans.

 

"Je revendique d’être un intello qui va au charbon". La voix est aussi douce que le propos décidé et réfléchi. Cinquante ans consacrés à la vie politique et un itinéraire qui peut dérouter : Philippe Herzog ne renie aucune étape de son parcours et remonte le fil du temps avec D’une Révolution à l’autre (éditions du Rocher).

Un livre de mémoire(s) : « La rédaction du livre m’a apaisé. Je n’ai aucune amertume, mais sans doute avais-je besoin d’expliquer les fondements de mon itinéraire politique. » Le sourire qui accompagne le constat est réjoui. Comme l’homme qui, sous les costumes de professeur d’université et d’acteur politique, peut aussi se révéler malicieux. Il faut dire que ce grand cinéphile a été pendant plus de vingt ans membre du Parti communiste avant d’en claquer la porte et de suivre son idéal européen à Strasbourg et à Bruxelles.

"D'une révolution à l'autre"

C’est non loin du palais du Luxembourg, où siègent les sénateurs, que Philippe Herzog a fixé le rendez-vous. Comme un pied de nez aux sphères du pouvoir républicain au sein desquelles il a passé tant d’années. Comme acteur. Comme observateur aussi. Et redoutable analyste à la pensée étayée par une érudition remarquable.

Mais ce brillant intellectuel pour qui l’Europe restera sans doute comme son ultime combat, sait aussi raconter, expliquer. Se confier même. D’une Révolution à l’autre, d’une lecture parfois ardue pour le néophyte, est un livre où les souvenirs se déclinent entre économie, politique, philosophie et histoire.
« J’ai eu la chance d’être un ouvrier. Je ne suis pas issu d’une bulle élitiste. » Sa mère a grandi dans le Pas-de-Calais avec les Houillères comme univers. Son père est un immigré croate. Ingénieur en Lorraine. Et inventeur d’aciers spéciaux.

 

Je n’aime pas le mot "populisme" parce je ne veux pas stigmatiser des populations qui souffrent

 

Enfant de la sidérurgie, Philippe Herzog partira à Paris à l’âge de 17 ans. Il sera polytechnicien et agrégé d’économie. « J’ai vécu la désindustrialisation qui a été un traumatisme national. J’ai vu et partagé les souffrances de plusieurs amis en Lorraine qui ont subi ce drame de la fermeture des usines et du chômage. J’ai vu les espoirs suscités par de vaines promesses et le dur retour à la réalité d’une France profonde qui s’est retrouvée perdue. Vous savez, j’ai des amis qui ont voté FN. Je ne peux pas leur en vouloir, même si je ne peux pas être d’accord avec ce choix. » Il l’affirme haut et fort : « Je n’aime pas le mot “ populisme ” parce je ne veux pas stigmatiser des populations qui souffrent. »
"Je déteste la radicalité"Cet homme-là cultive la fidélité à ses origines, ses convictions, ses engagements, ses idéaux. Selon Philippe Herzog, la classe politique n’anticipe pas le désastre économique et industriel des années soixante-dix qui suivent les années prospères d’après-guerre. « Les énarques ont pris le pouvoir et la parole des scientifiques n’est plus entendue. C’est dans ce contexte que j’entre au Parti communiste, mû par un désir de cogestion entre travailleurs et politiques. Dès mon arrivée, je suis un “ réformateur ”. »

Plus qu’utopiste, Philippe Herzog veut participer à l’évolution de la société. De l’intérieur. Pas sûr qu’il y soit arrivé… Il quitte le PCF en 1996, plusieurs années après avoir compris qu’il n’y avait pas sa place ! « Je déteste la radicalité », lance-t-il, non comme une provocation, mais plutôt comme une explication.

« La démocratie devrait être une sorte de communauté politique où chacun pourrait s’exprimer. Mais aujourd’hui, la démocratie est sclérosée. Les citoyens ont délégué les décisions à des élus qui n’agissent plus dans l’intérêt général. Ce qui a entraîné une vraie désaffection des Français pour la politique. » Pour l’analyste politique, il n’y a plus de droite ou de gauche. Ne reste « qu’un théâtre au jeu de pouvoirs. »
Mais il fait aussi son autocritique : « Ma génération a failli en ce sens qu’elle n’a pas su faire muter la société, le système. »

Avec le "premier de cordée", Macron a commis, selon moi, une grosse faute de communication et d’image
 

L’économiste rêve d’une France qui « développe des projets et qui accepte de se réformer. » Et le philosophe émet plusieurs recommandations : décentraliser les organes de décision, mettre en œuvre une rotation des élites (il préconise la suppression de l’Ena), redonner du sens et du contenu à l’éducation et donner à tous les citoyens l’accès à l’information. Son constat est sévère pour la France d’aujourd’hui. « “ Premier de cordée ” : Macron a commis, selon moi, une grosse faute de communication et d’image. »

Pourtant, il l’a écrit : il a eu de l’espoir avec l’émergence des Marcheurs. « Mais c’est vite devenu un parti présidentiel. Emmanuel Macron aurait dû prendre le temps de labourer son terrain en allant voir les gens, mais il a été trop pressé et a bénéficié d’une envie de “ dégagisme ” typiquement française. Il a lancé de bonnes choses sur l’éducation, la formation professionnelle, la réforme du marché du travail, le souci de faire prévaloir l’inclusion des gens plutôt que procéder par assistance. Mais il n’a pas de stratégie industrielle, il ne réforme pas l’État et ne fait pas appel aux forces vives. En plus, il donne des leçons. »
"Les Européens doivent construire ensemble"Alors, il reste l’Europe pour nourrir son optimisme. « Il lui faut un projet fédérateur axé sur la refondation de la communauté avec la création d’une communauté politique dans une recherche du bien commun. Les Européens doivent construire ensemble pour exister face à la superpuissante Chine et aux États-Unis. C’est leur intérêt vital. J’ai besoin que l’Europe devienne une puissance publique qui pourra nouer des collaborations, créer des échanges et qu’elle parle d’une seule voix. »

La méthode Herzog tient en quatre points. Un agenda européen avec des priorités claires. Un projet politique global avec une stratégie économique et industrielle commune aux pays européens. Une défense-sécurité pour protéger. Une solidarité à la place de la concurrence pour créer une prospérité commune qui englobe l’éducation, les transports, la cohésion du travail.

« Dans l’immédiat, il faut faire attention à l’aggravation du chaos européen, dans un paysage fragmenté sans solution d’envergure. Le Brexit en est une illustration. Il faut en tirer les leçons. »

Intarissable : la (re) construction européenne, les engagements moraux et spirituels, l’environnement, les enjeux de l’intelligence artificielle… Autant de sujets qui captivent un jeune homme de 78 ans qui n’a rien perdu de son enthousiasme, ni de son envie de changer le monde pour le bien-être des hommes, et qui rebondit d’une idée à l’autre en ne perdant jamais le fil de sa pensée. Philippe Herzog est un constructeur, un bâtisseur humaniste. « J’adore la contradiction parce que je cherche le meilleur. »

« D’une Révolution à l’autre » de Philippe Herzog est publié aux éditions du Rocher.

 

https://www.lanouvellerepublique.fr/a-la-une/philippe-herzog-militant-europeen