Libre-propos Confrontations Europe, la Revue n°122, juillet-septembre 2018

 

Je reviens galvanisé d’une conférence à Bruxelles avec la volonté de poursuivre avec plus de force le combat pour que la construction européenne soit comprise comme un enjeu de civilisation. A défaut, la sécheresse du débat dans l’espace public français est souvent déprimante.

Organisée par Antoine Cahen, un cadre du secrétariat du Parlement européen, cette conférence a été consacrée au génie qu’a été Alexandre Kojève (1902-1968). Peu de philosophes ont joué un tel rôle en Europe. D’origine russe, formé en Allemagne, de culture encyclopédique, il vient en France et réunit de grands intellectuels dans un séminaire à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où il fait lire Hegel en le réinterprétant. Puis il entre en 1945 dans l’administration française et devient son négociateur pour le commerce international, où sa vision stratégique du long terme et son intelligence tactique sidèrent ses interlocuteurs.

 

« Kojève, mon seul maître », a dit Lacan. Il a exploré la question du désir du désir de l’autre en avançant le concept de reconnaissance : la valeur que je suis doit être reconnue par l’autre. Cette clé pour la compréhension de la lutte autour des valeurs a pour moi une résonnance immédiate aujourd’hui en ce qui concerne les nations. Les peuples européens ne se reconnaissent pas mutuellement et le regard que ceux de l’Ouest portent sur ceux de l’Est est singulièrement vide.

Kojève a été le premier à élaborer le concept de fin de l’histoire. L’histoire est un processus libre et contingent ; acquérir la sagesse ne peut se réaliser pleinement qu’avec l’avènement de l’humanité. Contrairement à Fukuyama qui proclamait en 1992 le triomphe de la civilisation occidentale, Kojève imaginait plusieurs chemins pour dépasser l’hétérogénéité conflictuelle des nations en allant vers une homogénéité universelle qui n’annule pas la différenciation. Dans l’histoire, les Empires ont été formés par des nations différentes mais apparentées, Kojève imagine plutôt la formation de grandes Régions qui interagissent pacifiquement et il interroge sur la construction de l’Europe dans une organisation du monde qui à longue échéance sera asiatique et africaine. D’influence marxiste, quoique non formé à l’économie politique, il dénonçait un colonialisme prédateur et aggravant les inégalités, et appelait à transformer le capitalisme par une Europe dont la puissance consisterait à donner et à partager.

A la conférence de Bruxelles j’ai déclaré avoir fait du Kojève sans le savoir. Au long des années j’ai en effet éprouvé un besoin impérieux de m’inspirer de la philosophie politique à chaque moment de mon activité militante, et comme négociateur tant dans le cadre de l’Union de la gauche que dans les institutions européennes. On déplore tous les jours la montée des populismes et de l’euroscepticisme sans plus de souci de ce dont elle est le signe. J’ai dit à quel point les gens souffrent de la perte de sens des politiques nationales comme de la construction européenne. Les dirigeants ne cessent de prétendre à l’efficacité de leurs actes, en particulier pour la protection des gens, mais quand considèrent-ils la sourde demande populaire sous-jacente de valorisation des identités et de l’être ensemble en société ? De plus l’Europe est cruellement introvertie mais inscrite dans un capitalisme occidental disruptif et inégalitaire, et dans un monde livré aux rivalités des puissances, elle prétend toujours faire de ses propres normes un universalisme.

A Bruxelles j’ai dit ma reconnaissance aux remarquables spécialistes de Kojève et à Antoine Cahen. Mon appel à l’autocritique des Européens a été tantôt approuvé tantôt non par les dirigeants politiques présents, mais toujours très amicalement. Alors que je viens d’achever quinze mois de travail de rédaction de mes mémoires politiques[i], j’ai appelé à rouvrir l’histoire, en réhabilitant l’Europe comme construction d’une Cité politique qui relie les nations et aide à dépasser les œillères et les rivalités de leurs Etats. Elle doit disposer pour cela des attributs d’une puissance publique médiatrice visant au partage des biens communs ici et dans le monde. Nous devons choisir le chemin d’une reconnaissance mutuelle et reconquérir le temps comme durée pour une action qui sera indissociablement civilisatrice et pratique. Kojève a exploré différentes incarnations d’une Autorité politique, comme le sage ou le chef ; j’ai voulu souligner le rôle du militant et d’une société civile responsable. Repenser notre engagement européen, c’est un combat auquel j’espère de nouveau apporter une contribution.

 

Philippe Herzog

Président fondateur de Confrontations Europe

 

 

[i] D’une révolution à l’autre, Mémoires.  A paraître le 3 octobre 2018 aux éditions du Rocher.