Libre Propos, Confrontations Europe La Revue n°121

Avril 2018

 

L'Europe n'a de sens et de fondement que si les Européens ont conscience et fierté de leur européanité, et s’ils veulent et peuvent former les projets ensemble pour faire société. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, beaucoup se replient sur l’État-nation qui incarne leur identité. C’est pour moi le signe et le risque majeur d’une décomposition du projet politique européen.

Sachant cela, j’ai invité des universitaires et des militants associatifs à se réunir dans un séminaire « Europe 21 » avec l’objectif de mettre l’enjeu culturel européen au cœur de l’espace public, en faisant appel à différentes sources de spiritualité et d’engagement(1). Le ciment culturel de la civilisation européenne est un humanisme à portée universelle où chaque personne est appelée à prendre soin d’elle-même, des autres et de l’humanité. Les contradictions de ces valeurs, entre l’intérêt et le don, entre la volonté de puissance et la solidarité, ont marqué son histoire et la civilisation a sombré au XXe siècle. La création de la Communauté européenne est une renaissance, mais elle est déjà aux prises avec une grave crise morale et politique. Les Européens sont largement dans l’ignorance de leur culture, de ce qu’ils sont, et alors qu’ils ont voulu pendant des siècles faire l’histoire, nous vivons aujourd’hui dans un « présentisme » et un manque de projet politique qui fasse sens commun autour de finalités partagées. Notre Union doit  aujourd’hui entreprendre des changements importants de ses cadres institutionnels et de ses actes. Ceci appelle des engagements persévérants et créatifs avec la volonté d’acquérir une conscience commune des enjeux, ce qui suppose un travail critique beaucoup plus approfondi sur nous-mêmes et ce que nous voulons faire ensemble. Ce travail de longue durée doit être entrepris sans retard par toutes les sociétés européennes, leurs éducateurs, leurs associations et groupements dans un dialogue par-delà les frontières. Notre séminaire est une contribution,  il y en a beaucoup d’autres, il faut faire boule de neige et percer le mur d’un espace public qui ignore l’enjeu.

 

Stigmatiser les populismes ne sert à rien si l’on ne gagne pas les consciences. Nous avons besoin de former une identité européenne qui ne se substitue pas aux identités nationales, mais les enrichisse, les civilise et les ouvre à la conscience des défis communs de ce monde. Pour résoudre nos problèmes, l’expertise ne suffit pas, d’autant qu’elle est stigmatisée comme  technocratique ; une nouvelle façon de penser et d’agir, des progrès d’éthique et de créativité sont nécessaires individuellement et collectivement.


La souveraineté comme valeur nationale incarnée dans l’État n’est pas seulement un obstacle, c’est une chimère dans le monde interdépendant et interconnecté actuel. Il faut lâcher un peu de cette souveraineté étatique bornée pour aller vers une communauté politique européenne fondée sur des solidarités actives et qui
se nourrisse de la recherche d’un nouvel humanisme. Notre démocratie s’est affaiblie parce qu’elle est malade de nos violences intestines. La crise de l’engagement se nourrit du cynisme et de l’ultra libéralisme dans des sociétés qui revendiquent droits et libertés mais délèguent les responsabilités collectives des structures politiques et institutionnelles qui sont ensuite contestées et dénigrées.

L’UE cherche à se construire par des voies juridiques et technocratiques faute de reposer sur des choix collectifs et des projets partagés. Cette Union est introvertie et le refus d’accueillir les migrants est un marqueur de cette introversion. Nous devons donner à l’Union européenne la force d’assumer sa place et son rôle dans la transformation d’un ordre mondial qui génère des violences, des peurs et des replis. Aussi nos travaux veulent-ils investiguer le concept d’une grande Région qui s’extrait des logiques de blocs rivaux et entreprend de nouer des relations constructives pour partager des biens communs avec les autres régions du monde.

La deuxième session de notre séminaire a commencé, elle se situera dans une actualité pleine d’événements et de rendez-vous, où le besoin d’une refondation se fait sentir mais ne reçoit pas à ce jour de réponse significative. Ceci nous confirme dans notre volonté de donner de l’ampleur au combat pour une identité européenne.

 

Philippe Herzog, président fondateur
de Confrontations Europe


1) Les sept premières conférences de la session 2017 font l’objet d’un cahier publié parASCPE - Les Entretiens Européens et Eurafricains. Cf. : www.entretiens-europeens.org