Paul Boccara est décédé dimanche. Sa disparition me touche profondément, nous avons été amis et complices pendant plus de vingt-cinq ans. Paul était un génie qui a produit une régénération remarquable de la pensée marxiste, en prise sur les réalités de la fin du XXème siècle et du début du XXIème. Il a saisi la structure du capitalisme monopoliste d’Etat qui s’était formée dans les trois décennies d’après-guerre, anticipé sa crise, et exploré dès ses débuts les ressorts de la mutation technologique et de l’économie globalisée. Dans une perspective révolutionnaire graduelle, démocratique et pacifique, il a formulé alors de nouveaux critères d’efficacité sociale pour les gestions des entreprises et leurs financements, souhaitant que les salariés se donnent, par la formation et l’action, la capacité et la volonté d’intervenir et de participer à ces gestions.

Paul a lié étroitement sa recherche à l’engagement politique au sein du parti communiste français, tout en étant un esprit ouvert, faisant son miel de multiples travaux. Il souhaitait le dialogue tout en le pratiquant de façon rigoureuse, parfois tranchante, en esprit prêt à combattre toute négligence dans la recherche de vérité.

Je sortais d’une très riche expérience professionnelle à l’INSEE où j’avais pratiqué les techniques de la prévision et de la planification. Je déplorais néanmoins le manque d’une vision dynamique de l’économie susceptible d’éclairer le moyen et le long terme, observant les limites voire la crise du système d’information. Je me suis alors tourné vers le marxisme, et Paul m’a entraîné dans sa dynamique de recherche et de pensée. Il m’a beaucoup appris. L’ouvrage collectif intitulé « Le capitalisme monopoliste d’Etat » auquel nous avons contribué ensemble sous la direction d’Henri Jourdain a eu un retentissement international. Et nous avons été co-rédacteurs en chef de la revue Economie et Politique.

Pendant ces vingt-cinq ans nous étions en contact quasi quotidiennement, et nos rôles ont été complémentaires, lui comme chercheur moi comme responsable politique dirigeant la section économique de ce parti. J’ai apporté sans relâche ma compétence et mon engagement en matière de politique économique et de planification, dont nous avons alors partagé les défis.

Par son histoire et sa culture, le PCF a été marqué par le lien très étroit qu’il avait eu pendant des décennies avec le Parti communiste de l’Union soviétique ; une culture dont il n’a pu complètement se dessaisir quand il s’est investi dans l’expérience de l’Union de la gauche et de son gouvernement, qui l’en écartait. Paul Boccara et moi avons vécu ensemble toutes les tensions qui en ont résulté entre nos idées, et celles de la direction du Parti et du mouvement ouvrier. Ces tensions ont cessé d’être fécondes au milieu des années 1980 quand, bien qu’ayant choisi la voie démocratique, le PCF a renoncé à mettre à jour son projet et a campé dans l’opposition, alors que le communisme soviétique allait s’effondrer. La situation est devenue invivable quand je me suis opposé à la direction du PCF sur l’enjeu de la construction de l’Europe, pour moi un objectif politique fondamentalement positif et novateur, pour elle un foyer de luttes contre l’emprise du capital.

Paul Boccara m’a néanmoins accompagné lorsque nous avons créé l’association Confrontations avec Claude Fischer et Michel Rocard en 1992 pour prendre de l’oxygène, nouer un dialogue avec des non-communistes et ressourcer ainsi notre pensée. Nos choix de gestion et de politique ont pu alors se mettre à l’épreuve des réalités les plus concrètes et des efforts d’autrui. Paul était plus réservé que moi sur l’Europe, restant plutôt dans une optique de coopération intergouvernementale entre les Etats-nations. Mais dans ses débuts il a bien contribué aux travaux de notre association. Il nous a fait le plaisir d’animer un séminaire d’anthroponomie (une notion que d’autres désignent comme anthropologie), où il a présenté une recherche féconde sur la crise de notre civilisation et commencé d’envisager une nouvelle civilisation à l’échelle de l’humanité.

Mais notre lien s’est brisé quand j’ai quitté le PCF qui m’avait ostracisé et dont la politique et l’action ne correspondaient plus à mes convictions. Je regrette que Paul et moi n’ayons pas pu néanmoins continuer notre collaboration, qui j’en suis convaincu avait été mutuellement avantageuse. Nos retrouvailles lors d’un forum de la Fondation Gabriel Péri sur la politique économique des années 1980, puis à Issy-les-Moulineaux lors d’un forum sur le numérique où Jean-Pierre Brard nous avait conviés, plus récemment quand nous avons pris un moment à deux à partager nos valeurs et nos engagements, m’ont réconcilié avec l’ami et le chercheur qui va nous manquer cruellement.

Je me joins à l’hommage des communistes et j’espère que l’histoire rendra à Paul Boccara la reconnaissance qu’il mérite bien au-delà de sa famille politique.