Après le discours d'Emmanuel Macron, le 27 septembre 2017

 

Avec l’association Confrontations Europe j’ai mené combat pour la refondation de l’Union européenne depuis de nombreuses années. Nous avons réuni des amis de plusieurs pays autour d’un pacte de reconstruction et d’un manifeste pour une Eurozone solidaire et intégrée, multiplié les initiatives pour régénérer une conscience européenne, inventer une démocratie plurinationale, mener un combat de civilisation. Aussi je me réjouis qu’un chef d’Etat lance aujourd’hui une proposition de refondation. C’est un événement. Dans son plaidoyer vibrant à la Sorbonne Emmanuel Macron saisit le moment et veut faire l’histoire ; il se pose en leader alors qu’il n’y a pas d’autres références sur la scène européenne, hormis celle toute récente du président de la Commission, qu’il n’aurait pas dû négliger. Il aurait pu aussi saluer Angela Merkel, qui a porté l’Europe et incarné sa force dans le monde ; elle sort à peine d’élections difficiles et l’appeler à l’audace manque un peu d’élégance.

 

La légitimité du Président n’est pas contestable, même si celle de la France n’est pas encore durablement acquise. Le programme intérieur du Président est ambitieux et positif, libéral au bon sens du terme, mais il ne va pas sans lacunes, s’agissant par exemple de la réforme de l’Etat, et la participation de la société française ne va pas de soi. Mais la parole d’Emmanuel Macron a du poids, d’autant qu’il donne des gages : il prend des résolutions concrètes pour que la France s’européanise. Que ses objectifs pour l’Union puissent être partagés par les autres Européens est un pari. Mais il fallait oser. Je salue l’initiative avec lucidité et responsabilité, elle soulève des espoirs et aussi des préoccupations.

Emmanuel Macron ne fait pas un diagnostic des problèmes, à peine quelques phrases. Il ne pose pas de questions permettant d’ouvrir un dialogue sur différentes options, il fait les réponses. D’autres propositions, fondées sur d’autres expériences seront nécessaires et devront être écoutées.  

Son appel est centré sur l’objectif d’une souveraineté européenne. Acceptons-le comme cadre de travail. Ayant moi-même sans cesse appelé à bâtir des biens publics européens depuis le début des années 2000, ayant essuyé des refus, je dis qu’il est effectivement grand temps que les Européens disent avant toute réforme institutionnelle ce qu’ils veulent partager comme biens communs. Emmanuel Macron choisit de bons thèmes : sécurité, politique étrangère, transition écologique, agriculture, numérique, éducation et culture, monnaie.

Bien sûr, le diable est dans les détails, mais au moins la discussion peut s’engager à une grande échelle. Je note que les migrations sont chapeautées par l’objectif « maîtriser nos frontières », alors que les mobilités humaines internes et externes devraient être considérées comme une richesse à valoriser sur un marché européen du travail et de la formation. Pour une éducation européenne, tous ceux qui luttaient dans le désert voient une fenêtre s’ouvrir ; elle devrait commencer dès l’école primaire. Pour le numérique, le défi principal n’est-il pas de construire des plateformes communes d’intérêt public européen afin de permettre à tous les secteurs d’activité de se régénérer, et les compétences de se multiplier ? Il faudrait choisir le modèle de la stratégie allemande « Industrie 4.0 », décentralisée et collaborative…

Plusieurs fois le Président propose de créer des taxes pour investir et inciter. Chacune de ces propositions est bien fondée. La fiscalité est un défi essentiel, en revanche la nécessité des mutualisations de ressources est passée sous silence. C’est pourtant un sujet incontournable dans la discussion avec l’Allemagne. Mutualiser ne doit pas signifier reprise des dettes, mais financer une dynamique d’investissements et de partenariats pour des projets transfrontières. D’autre part la proposition d’un fonds d’aide pour l’Afrique abondé par des taxes sur les transactions financières ne répond pas à la demande des Africains qui attendent que les Français investissent sur place et s’engagent auprès d’eux pour réaliser leurs projets.

Plus généralement il manque un appel général aux porteurs de projets dans l’initiative élyséenne. La culture française d’action centralisée imprègne encore le projet d’Emmanuel Macron qui dans ces conditions peut difficilement être fédérateur. Mes préoccupations se focalisent aussi sur la manière dont il conçoit l’unité dans la diversité, la vocation même de l’Europe.

Le Président prône une Union à plusieurs vitesses : c’est choisir la division. Il dit que la fragmentation existe déjà, mais ce prétexte doit être renversé : ce n’est pas parce qu’elle existe qu’il faut l’aggraver. Le discours du Président à Athènes m’est resté en travers de la gorge. Il a fait la leçon à la Pologne et plus généralement aux peuples du Centre et de l’Est. C’est vouloir ignorer que ces pays ont connu des misères incomparables aux nôtres et que l’Occident, l’Allemagne, la Russie les ont privés d’indépendance pendant des siècles. Ils cherchent une souveraineté, les Français défendent la leur et tous les pays européens ont leurs populistes. Bâtir une souveraineté européenne est notre problème à tous, et ne confondons pas l’institution d’une avant-garde avec le nécessaire développement de coopérations renforcées entre des pays qui veulent aller de l’avant dans l’intérêt général.

De là découle ma critique de la politique de consolidation de l’Eurozone telle que la conçoit Emmanuel Macron : elle creuserait un écart profond entre nous et les non membres de l’euro alors même que plusieurs d’entre eux sont intéressés à entrer. Jean-Claude Juncker propose de faire de l’euro la monnaie de toute l’Union à moyen terme : là est la bonne ambition. Mais ça ne fait sens que si l’on réforme radicalement le budget européen que les Etats membres ont littéralement naufragé (France incluse). Dans l’immédiat, oui, il faut doter l’Eurozone d’une capacité budgétaire autonome qui pourrait être placée dans un deuxième Titre au sein d’un budget européen en reconstruction et axé sur l’investissement. Macron joue de l’équivoque mais il privilégie l’intérêt des membres de l’Eurozone : veut-il ou non renforcer le budget des 27, sachant que les défis des biens communs - sécurité, compétitivité, cohésion - sont à ce niveau et devraient associer d’autres peuples encore ?

D’autre part, pour un dialogue constructif entre la France et l’Allemagne il faut aller au fond des difficultés qui divisent l’Eurozone. Elles reposent sur l’asymétrie des puissances économiques en son sein : plusieurs pays, dont la France, accumulent des déficits des balances des paiements, l’Allemagne des excédents, c’est ainsi qu’une opposition s’est creusée entre débiteurs et créanciers. On ne sortira pas de cela seulement par des efforts de compétitivité chacun chez soi. Il faudra que la Grèce puisse exporter en Allemagne et l’Allemagne investir en Grèce. On en est loin. On doit imaginer une sorte de division intra-européenne du travail avec une stratégie industrielle commune, elle est aujourd’hui introuvable.

A propos de l’Europe qui protège je veux aussi souligner l’ambigüité de la notion de convergence. Voulons-nous vraiment une convergence des règles de protection sociale entre des pays et régions connaissant de très grands écarts de développement, ou devons-nous plutôt poser la question de la cohésion, de la formation et du développement des territoires à l’échelle de toute l’Europe ?

La méthode et l’horizon d’Emmanuel Macron sont à la mesure de son volontarisme : des conventions démocratiques sur six mois seulement, un groupe de refondation réuni dès maintenant pour le pilotage et la synthèse future, puis les élections de 2019, puis en 2024 les objectifs devront être atteints parallèlement à la réunion des Jeux Olympiques à Paris. Le risque que les conventions soient instrumentalisées saute aux yeux. Nous voulons beaucoup mieux que cela : aider systématiquement la société civile européenne à se bâtir elle-même, à se pérenniser dans la durée, à porter ses projets. Pour la France le Président veut « libérer les énergies », il a parfaitement raison mais de même est-ce nécessaire entre Européens et cela ne se fera pas simplement du sommet vers la base. J’ai présenté plusieurs rapports au Parlement européen et au gouvernement français visant à faire participer les citoyens et à créer des réseaux socio-industriels durables : ces objectifs restent d’actualité.

Il faut soutenir le Président dans sa volonté de diriger la France vers l’Europe et de refonder l’Union. Il faut agir pour que les choix soient collectifs et pour écarter le risque d’aggraver les divisions. Nous sommes des innovateurs sociaux, industriels mais aussi politiques, qui riches de notre expérience, de notre créativité et de nos liens sommes aussi les bâtisseurs de la refondation.

 

 

 

Refounding Europe: Yes, finally ! But how?

 

With the association Confrontations Europe, I have fought for the refounding of the European Union for many years. We have brought together friends from several countries around a reconstruction pact and a manifesto for a solidary and integrated Eurozone, multiplied initiatives to regenerate a European conscience, invent a multi-nation democracy, stand up for civilisation. I am therefore pleased that a head of State puts forward a refounding proposal. This is a portentous event. In his vibrant appeal at the Sorbonne, Emmanuel Macron seizes the moment and wants to make history; he positions himself as a leader, while there are hardly any other instances on the European scene, apart from the very recent stance of the Commission President, which should not have gone unmentioned. He should also have paid tribute to Angela Merkel, who has upheld Europe and embodied its place in the world; she is coming out of a difficult election and a call for boldness is a tad inelegant.

The President's legitimacy is indisputable, while France's is still to be achieved for good. The President's domestic programme is ambitious and positive, liberal in the good sense of the word, but patchy, e.g. in the field of State reform, while the participation of French society is not a foregone conclusion. Still, Emmanuel Macron's words carry a certain weight, all the more so as he is making pledges: he is specifically committed to make France become more European. Whether his objectives for the Union will be shared by other Europeans is a gamble, but he has dared to be bold. I welcome the initiative with lucidity and responsibility, it raises expectations and concerns also.

Apart from a few cursory sentences, Emmanuel Macron offers no diagnosis of the problems. He fails to raise questions that could open a dialogue on different options; he provides answers. Other proposals, based on other experiences, will need to be taken into account.

His appeal focuses on the objective of European sovereignty. Let us accept this as a working framework. As I have consistently called for building European public goods since the beginning of the 2000s, and have consistently been turned down, I declare that it is indeed high time - prior to any institutional reform - that the Europeans say what common goods they are ready to share. Emmanuel Macron broaches the right issues: security, foreign policy, ecological transition, agriculture, digitalisation, education and culture, currency.

Admittedly, the devil is in the detail, but at least a broad debate can now be opened. I note that migration falls under the objective “control our borders”, while internal and external human mobility should be considered a valuable asset for the European labour and training market. As to European education, all those lonely voices in the wilderness now finally see a window of opportunity; it should start as early as primary school. In digitalisation, is the main challenge not to build common platforms of European public interest in order to enable all business sectors to regenerate, and skills to multiply? The German decentralised and collaborative strategy model ”Industry 4.0”  should be chosen.

Several times, the President proposes to create taxes for investments and incentives. Each of these proposals has merits. Taxation is a key challenge, whereas the need to pool resources goes unmentioned. Yet, it is an unavoidable topic in the discussion with Germany. Pooling does not necessarily imply debt assumption, but financing dynamic investments and partnerships in cross-border projects. On the other hand, the proposed aid fund for Africa supplemented by taxes on financial transactions does not respond to what Africans expect: that the French should invest and engage side by side with them to carry out their projects.

More generally, the presidential initiative lacks a broad call for project promoters. Emmanuel Macron's drive remains steeped in the French culture of centralised action and under these conditions, it will most probably fail to federate. My concerns also focus on the way he conceives unity in diversity, the very essence of Europe.

The President advocates a multi-speed Union: this is choosing division. He says it already exists, but this pretext must be reversed: the existence of fragmentation should not be used as a reason to aggravate it. The President's speech in Athens still sticks in my throat. Lecturing Poland and more generally the peoples in central and eastern Europe amounts to disregarding that these countries have suffered miseries incomparable to ours, and that the West, Germany, Russia deprived them of independence for centuries. They look after their sovereignty, French people defend theirs, and all European countries have their home-grown populists. Building a European sovereignty should be common concern, and let us not confuse either the institution of a vanguard of “core countries” with the need to develop enhanced cooperation between countries that wish to move ahead in the common interest.

This is why I criticize Emmanuel Macron's policy on how to consolidate the Eurozone: it would open a deep trench between us and non-Euro members even as some of them would like to join. Jean-Claude Juncker proposes to make the Euro the currency of the whole Union in the medium term: this is the right ambition. But it only makes sense if we radically reform the European budget that the member states have literally wrecked (France included). Right now, yes, the Eurozone must be given budget autonomy, but it could be placed under a second Chapter of the Union budget in reconstruction and based on investment. Macron is deliberately ambiguous but places the interests of Eurozone members first: does he really want to strengthen the budget of the EU 27, which is the right size for common goods - security, competitiveness, cohesion – to be shared, ad also in partnership with an even broader group of countries.

On the other hand, a constructive dialogue between France and Germany can only be achieved by getting to the bottom of the difficulties that divide the Eurozone. They are rooted in the asymmetry between the economies it is made of: several countries, such as France, accumulate balance of payments deficits, Germany surpluses, which has caused a rift between debtors and creditors. Mere national attempts at becoming more competitive are no way out of the predicament. Greece will have to be able to export to Germany, and Germany to invest in Greece. A long way to go. A sort of intra-European division of labour must be devised, with a common industrial strategy, which is nowhere in sight today.

As to “the Europe that protects”, I would also like to highlight the ambiguity of the notion of convergence. Do we really want convergence of social protection rules between countries and regions with huge differences in development, or should we rather raise the questions of cohesion, skills and the development of territories across Europe?

Emmanuel Macron's method and timeline are up to his sense of determination: democratic conventions over a mere six-month period, a refoundation group set up right away, for steering and future synthesising purposes, then elections in 2019, and by 2024 the objectives will have to be achieved in time for the Paris Olympics. The risk that the conventions may be misused as a tool by the head of state is evident. We want much better than that: systematically help a European civil society to build itself sustainably and promote its own projects. In France, the President wants to “release energies”. He is perfectly right, but the same thing is necessary between Europeans and will not simply happen from top to bottom. I have submitted several reports to the European Parliament and to the French government with the aim of involving the citizens and creating sustainable social and industrial networks and relationships: these objectives are as relevant as ever.

The President should be supported in his resolve to lead France to Europe and to refound the Union. Action is needed to make sure that decisions are made collectively and the risk of further divisions is averted. We are social, industrial and also political innovators. With our rich experience, our creativity and our connections, we are also the builders of the refounding.